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Disques

The Mountain Goats – Songs for Pierre Chuvin

Retour en grâce et aux fondamentaux de The Mountain Goats : chronique des derniers païens de l’Antiquité et confinement en mode lo-fi (souffle de cassette et spontanéité inclus).

Le confinement a du bon. Était-il seulement pensable que John Darnielle réutilise un jour ses fidèles Panasonic RX-FT500 et Marantz PMD222, éternels compagnons d’une époque lo-fi désormais bien lointaine et garants du « son » (ou anti-son) des Mountain Goats jusqu’au chef d’œuvre All Hail West Texas (2002) qui accompagnait en parallèle la signature chez 4AD et des albums soignés en studio ?

All hail Panasonic RX FT500

Grâce à toi Marantz PMD222

Il aura fallu un virus et un lockdown pour que Darnielle rouvre sa boîte à trésors en plastoc. Comme toujours, il y a derrière tout ça une bonne dose de générosité et un moyen de pallier la glaciation économique de ses compagnons et ouvriers de tournées mis en pause forcée. Ceux qui aiment les logorrhées darniellesques se jetteront sur le texte, fourni, sur le Bandcamp qui relate le pourquoi de la chose. Ce que John ne savait pas (vraiment ?) c’est que cet album en format cassette, livré pour la multitude le week-end de Pâques, allait se vendre comme des petits pains en quelques dizaines de minutes et qu’il allait falloir multiplier la manne au vu de l’incroyable demande. Le succès planétaire de la dernière édition, vente record sur Bandcamp, est même visible sur le clip d’“Aulon Raid”. Avoir réussi à arracher un exemplaire de la troisième et ultime édition dans le stress et les cris conjugaux devant l’ordinateur fait, aussi, partie de l’énorme plaisir pris à l’écoute de ce court et inattendu album.

C’est une impeccable et incroyable madeleine sonore, mais la facture des chansons est bien contemporaine à la nouvelle superbe manière des Mountain Goats, on le rappelle une fois de plus et on ne saurait trop vous renvoyer aux chroniques des albums passés. Que Darnielle prenne comme pierre d’appui les Goths vieillissants, le catch (Beat the Champ), Dungeons & Dragons (In League with Dragons), ou, ici, les ouvrages de l’historien Pierre Chuvin sur l’Empire romain au moment des derniers temps du paganisme (Chronique des derniers païens), John parle de lui, de notre temps. De nous aussi.

Il n’y a qu’à tendre un peu l’oreille et distordre un peu le texte pour y lire le reflet de notre époque et de ce moment bien particulier.
Sur “Until Olympius Return” :
Protect yourself
Vouch for every member of the team
This is just
A momentary ripple in the stream

Ou encore sur “Hopeful assassins of Zeno”
Meet some people, make some friends
How long till we get sent back to the mountains
It all depends

On y entend aussi plus largement, comme un hoquet de l’histoire, des échos de tensions communautaires bien actuelles sur “Their Gods Don’t Have No Surgeons »
Give me back my community
Show us the goodwill you were shown
But leave us alone

Ou encore sur “Hopeful Assassins of Zeno”
Be nice to the guys
Who wear necklaces with crosses
They will stab you in the back
You gotta turn the other cheek
You gotta learn to love Jesus,
So to speak

Comme on le voit, c’est un Darnielle en pleine forme qui nous livre un album bien loin d’être anecdotique. Ces chroniques enchantées décrivent un Empire désormais majoritairement chrétien et paradoxalement brutal qui exerce son pouvoir dans les sphères politiques, économiques et culturelles sur les corps, les habitudes, les pratiques, mais aussi l’habitat et l’espace. C’est un temps de changements, à appréhender avec tous sens tendus, un temps de réorganisation qui nécessite de prendre acte sinon parti (c’est une période assez résignée) et de s’adapter à ce nouveau monde. Darnielle, Chuvin en main, la guitare pas loin, constate gentiment (nous rappelle, plutôt, car ce n’est pas la première fois que l’Antiquité irrigue les chansons des Mountain Goats) que Rome tient toujours le haut du pavé et qui a tâté un peu de Tacite, voire de Suétone, ne peut que le confirmer. Tous les extrêmes, de droite et de gauche, en passant par les fondamentalistes, ne manquent pas de le rappeler. L’Empire est partout, forme et informe le monde.

On reste ébahi par la facilité de Darnielle (18 albums au compteur, et sans doute plus de 500 chansons) à pondre des titres magnifiques, avec trois bouts de ficelle, une poignée d’accords, toujours les mêmes, la même voix de canard. On est toujours sidéré de l’avoir entendu raconter ses propres blessures, sur le tard !, (We Shall All Be Healed & The Sunset Tree au début des années 2000) et, peut-être, de retrouver le Mountain Goats d’aujourd’hui dans les habits d’hier quasi intacts. Demander de choisir entre les deux périodes, c’est une question piège à poser à certains fans d’hier, amis et ex-collaborateurs (lire la chronique de All Eternal Decks par Guillaume Sautereau, ex-grand manitou de POPnews).

On ne s’étendra pas sur l’évidence absolue et nécessaire, “Aulon Raid”, d’ores et déjà un classique qu’on attendra lors des concerts, qui promettent d’être encore plus des événements (lire le compte rendu du dernier concert des Mountain Goats à Stockholm).
Me and my pagan crew
We will deal with you
Ou sur “Going to Lebanon 2” (le 1 est sur “Zopilote Machine” de 1994) qui, du propre aveu de Darnielle, pique une ligne à Pavement (“Unfair), mais on pense surtout à d’autres histoires de couleurs et d’espace qui figuraient sur All Hail West Texas avec ces paroles :
Take note of what will be gone
In the blink of an eye
The blue, blue water
The bone-white sky.

Il est attachant de retrouver sur “The Wooded Hills Along the Black Sea” la bricole des claviers et des boîtes à rythmes primitives qui font passer ceux d’Arab Strap pour le matos de Peter Gabriel, et on fond, TOTALEMENT, pour la magie de quelques accords répétés sur “Their God Have no Surgeons”. Le cœur de Mountain Goats est là : la mélancolie, l’indescriptible beauté, la pureté du folk, l’énergie du rock, la transe de la musique électronique. D’ailleurs, toute musique populaire, du reggae au métal, constitue l’ADN de The Mountain Goats et on y retrouve toujours des traces essentielles ici ou là.
Le refrain de “Their God Have no Surgeons” est presque un haiku, un mantra.

And restore
The temple
Of Isis
In Memphis

Beaucoup resteront froids. Tant pis pour eux. C’est pour moi un appel profond, presque prophétique. Il y a plus d’une statue de dieux déchus abîmée dans les villes de Memphis.

On retombe sur nos pieds, et dans le jardin de Darnielle à Durham, North Carolina, avec un magnifique final en confidence quasi susurrée “Exegetic Chains” :

The places where we met to share our secrets now and then
We will see them again

Say your prayers to whomever you call out to in the night
Keep the chains tight
Make it through this year
If it kills you outright

Écrit en dix jours, début avril, au début du confinement, “Songs for Pierre Chuvin” est, déjà, LE disque document de cette période troublée. Et un des albums les plus indispensables des Mountain Goats.
All hail mysterious gap!

Avec l’aide de Johanna D, à la limite de l’insulte le jour où on a failli rater la commande (par ma faute).

Aulon Raid
Until Olympius Returns
Last Gasp at Calama
For the Snakes
The Wooded Hills Along the Black Sea
January 31, 438
Hopeful Assassins of Zeno
Their Gods Do Not Have Surgeons
Going to Lebanon 2
Exegetic Chains

Songs For Pierre Chuvin est sorti le 10 avril 2020 chez Merge Records.

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