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Disques

Shabason, Krgovich & Harris – Philadelphia

Ambient soul et poésie sonore pop. Krgovich s’entoure de potes choisis pour peindre a fresco son vague à l’âme post-rupture. De l’art du zen en milieu urbain.

On avait laissé notre super ministar Nicholas Krgovich sonné par sa rupture dans un « OUCH ! » coup de poing juste au-dessus de la ceinture. Nous le trouvions alors solitaire et perdu dans un environnement transparent et confortable : les architectures d’Arthur Erikson, la forme très indie pop de ses chansons. Vient, enfin, le temps de la reconstruction et pour cela, rien de mieux que les solides liens de l’amitié fraternelle. Est-ce un véritable hasard si les deux albums de Krgovich de cette année (nous reparlerons plus tard du mirobolant album-miroir “Pasadena Afternoon” de Krgovich & friends à sortir en décembre de cette année) sont des collaborations ?
C’est aussi le sens, politique, disons discrètement militant, et esthétique, de la reprise du “Philadelphia” (« City of brotherly love ») de Neil Young qui donne son titre à l’album.

Sur “Open Beauty”, le magnifique titre final de “Philadelphia”, Krgovich répète inlassablement « Going forward », c’est la phrase clé de cet album qui est, annonçons-le tout de go, l’un des plus aboutis et des plus beaux de Krgovich.
À l’origine du projet des échanges de pistes, le compère Chris Harris de Krgovich, présent notamment sur les superbes albums de No Kids (“Come into My House”) et Joseph Shabason, compositeur et multi-instrumentiste chez Destroyer (depuis “Kaputt”) et The War on Drugs. Shabason et Krgovich se fréquentent de longue date, notamment par des tournées partagées avec Destroyer (relire le compte-rendu du dernier concert parisien Krgovich/Destroyer). Nul doute que les trois Canadiens partagent un même gout pour le jazz, les claviers 80’s rêveurs et un certain goût pour le zen. Shabason est l’auteur également de disques pop et expérimentaux qui ne sont pas sans rappeler le “Music for Prophet” de Marc Melià. On vous propose d’écouter le très touchant hommage à la mère de Shabason, “Anne”, atteinte de la maladie de Parkinson : c’est sur cette piste musicale-là que s’engage notre trio.

“Philadelphia” est composé comme une promenade zen, aux touches légères, aux nappes de claviers, de field recordings, de r’n’b aussi mais… sous forme de haikus, Krgovich présentant sa méthode d’écriture comme du « first thought best thought » (coucou Arthur Russell !). Krgovich s’écrit dans son environnement, sa maison, celle de ses parents (“Open Beauty”), un embouteillage (êFriday Afternoon”), les idées et les actions se mélangent. La simplicité et l’importance des rituels quotidiens, comme la douche, le ménage, qui rythment la vie, les pensées qui nous envahissent à ce moment-là : « There’s so many things we know we don’t know » (“Tuesday Afternoon”, tout en glissades d’impressions avec sa fretless bass) ou « Nothing’s goes away, nothing’s really solved » sur “Friday Afternoon” (toute ressemblance avec « The Microphones in 2020 » n’est que purement fortuite, tout comme, sans doute le « l flip the shikibuton that I got from Phil »). Tout cela dans une atmosphère semi-vaporeuse, aux compositions courtes ou longues comme cette distorsion du temps que ressent chacun suivant les moments. Globalement, l’attrait réside dans la mise en avant de ce qui est généralement laissé dans l’arrière du mix par nos trois contributeurs hautement sensibles.

“Philadelphia” est une peinture musicale, une sorte de wallpaper music qui peindrait aussi l’âme vidée de Krgovich. Plusieurs niveaux d’écoute sont requis puisque cette ambiant soul music est profondément intime. On pense évidemment aux Talk Talk et Mark Hollis finaux (on en trouve d’ailleurs un poster chez Krgovich que l’on aperçoit dans le clip de “Osouji”), à David Sylvian certainement, pistes qui irriguent depuis toujours la musique de Krgovich, peut-être aussi au dernier Ruiychi Sakamoto (“async”) pour les collages.
Mais l’influence la plus probable est sans doute la musique japonaise minimale des années 80 dont les rééditions de ces dernières années ont été un choc pour beaucoup. On pense notamment au “Still Way. Waves Notations 2” de Satoshi Ashikawa, pour les variations et l’équilibre entre musique occidentale et orientale, à “Through the Looking Glass” de Midori Takada, pour l’espace, l’air qui flotte dans la musique et, surtout à “Music For Nine Postcards” de Hiroshi Yoshimura, pour le côté instantané de motifs répétitifs et ce son de Rhodes cher à Krgovich (“On Cahuenga”).

« On ne descend jamais deux fois dans le même fleuve », écrivait Héraclite dans ses Fragments et c’est ce que l’on éprouve lorsque l’on se plonge vraiment dans ce “Philadelphia”. On se concentrera alors différemment à chaque fois sur les field recordings (voix d’enfants, graviers, grincements, coulées de claviers) ou sur la touche si élégante et si évidente à la Prefab Sprout (“Sun in The Kitchen”, “I Don’t See the Moon”, sérieux concurrents à la suite de “Crimson/Red”), ou simplement l’organisation de tout cela (un seul exemple : ce toucher de piano si brut, si proche, dans les aigus de “Open Beauty”). C’est du grand art.
Et puis Krgovich est, une fois de plus, si touchant, que ce soit dans le consolateur “Friday Afternoon” (« Wrap you lovely arms around it ») ou dans l’épique et, pourtant !, statique “I Don’t See the Moon”, dans lequel on se perd comme dans une introspection involontaire, un ressassement permanent, une dissolution de l’espace dans un moi qui absorbe et efface tout au profit d’une pensée maligne.

I’m walking home
The same as you
But I don’t see the street
And I don’t see the trees
I don’t hear the basketball bounce in the park
I don’t notice that it is getting dark

I don’t see the moon (ad lib)

Krgovich reprend pied dans un satori pop, une résolution de koan qui, on le sait, ne peut venir que dans un certain état d’abandon, le contraire d’une réflexion volontaire. Cet instant est capturé dans le délicieux “Open Air”, sur un lit d’une eau riante, une pedal steel à tomber (écho de “In an Open Field”), des vents divers et frais.

The smell of supper how it drifts down the breezeway
Sally trots to the gate, her tail is wagging
I think I’ve lost it and it’s okay
I am learning.

Going forward (ad lib)

On se souvient de la lecture du Traité de zen et de l’entretien des motocyclettes de Robert M. Pirsig (Zen and the Art of Motorcycle Maintenance : An Inquiry into Values). Le trio Shabason, Krgovich & Harris vient d’en écrire sa traduction musicale et continue de se faire une place aux côtés de Paddy McAloon, Mark Hollis et consorts, désormais plus pairs que pères.

Avec l’aide de Johanna D, zazazen.

“Philadelphia” est sorti le 18 septembre 2020 sur idée fixe records.

Osouji
Sun In The Kitchen
I Don’t See The Moon
Friday Afternoon
Waltz
Tuesday Afternoon
Philadephia (Neil Young Cover)
Open Beauty

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