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Disques

The Microphones – Microphones in 2020

Phil Elwerum replonge dans sa vie, son œuvre et c’est son Contre Sainte Beuve. Et sa Recherche du Temps Perdu.

Attention chef d’œuvre. Encore un qu’on n’attendait pas. Avec Phil Elwerum, nous sommes, disons… circonspects, bien que réconciliés depuis son « Lost Wisdom Part 2 » en compagnie de Julie Doiron. Mais un nouvel album des Microphones, projet endormi depuis l’avènement de Mount Eerie, sous la forme d’une chanson ininterrompue de 44mn le tout sur un double LP gatefold de luxe, bel objet comme toujours mais pesant son or et ses frais de douanes, voilà qui sent l’opération à pognon. Remballez vos précautions et appréhensions : on est dans du très bon, voire dans le meilleur de Phil Elwerum. Au sommet de sa gloire sans doute, peut-être le moral dans les chaussettes mais dans des hauteurs inattendues : sur les crêtes du temps.
« Microphones in 2020 », c’est le temps retrouvé. Digest.

L’étincelle aurait été amorcée lors du What the Heck, à Anacortes, Washington, comme ils disent, Festival écolo, familial et dégagé des ennuis collatéraux des « événements » commerciaux, créé « à la maison », par le duo Elwerum-Castrée. Il aura fallu sans doute, peut-être par esprit potache, refonder The Microphones puisque les copains (Little Wings notamment), le cadre et l’ambiance y étaient propices. On peut en voir une trace sur youtube. La légende (du moins les commentaires de la vidéo) dit qu’une longue chanson (25mn) sur les Microphones avait été interprétée ce soir-là. Ce qui achève de nous convaincre que si on en a bien fini avec les festivals de rock, il en est sans doute encore un qui pourrait nous tenter.

Microphones in 2020. Qui cela peut-il vraiment intéresser quand on sait que l’œuvre de Phil est la même, quasi inchangée, même si toujours fluctuante ? Justement, plongeons dans l’intro fleuve de 7 minutes portées par une paire d’accords. 7 minutes d’un flot, immobile et changeant. C’est le temps nécessaire pour prendre le temps de s’immerger dans la musique, de s’extraire de notre temps pour passer dans celui de l’artiste, mais aussi pour perdre le sens du temps.

La musique bien plus que la société d’Albertine m’aidait à descendre en moi-même, à y découvrir du nouveau : la diversité que j’avais en vain cherchée dans la vie, dans le voyage, dont pourtant la nostalgie m’était donnée par ce flot sonore qui faisait mourir à côté de moi ses vagues ensoleillées.
Marcel Proust, la Prisonnière.
(Extrait cité-chanté par Franco Battiato sur « Passagio a livello » dans son inusable album « Patriots » de 1979.

Tout le titre est ainsi, toujours semblable, toujours différent, comme l’annoncent les premières paroles, « The true state of all things », bouddhiques. Vérité universelle à chercher en soi, à la fois flottante et concentrée.

The true state of all things
I keep on not dying,
The sun keeps on rising

Microphones in 2020, c’est l’introduction et la conclusion d’À la Recherche du Temps Perdu. Si pour Proust, l’éveil se faisait le soir, dans une chambre close, mélangeant souvenirs et impressions, lectures, chez Elwerum, c’est l’aube et les grands espaces, les images, notamment les photographies dont Mount Eerie est inondé (chez le fan de Microphones, c’était surtout les dessins à l’encre de chine qui prévalaient). Rêves, impressions, captures de réalité sous forme de notes griffonnées ou de sons enregistrés, toute la matière d’Elwerum est là. Pas étonnant qu’il ait réalisé un film sur sa chanson, « powepoint karaoke slide show », mais, comme à son habitude, manuel, DIY, avec son impressionnante collection de photo dont on reconnaitra au passage, ici ou là, celles vues, et longuement disséquées sur ses albums.

Le temps passe, les Mois aussi, pourtant la permanence de ce que l’on a été reste proche et lointaine à l’image de ces surimpressions de photo de Phil sur des lieux vides ou habités, à différentes époques. Images fantômes, réminiscences. Gimmicks.

I remember where I was
When I was 20, or 17
Or 23

Et tout se mélange. Et comme chez Proust, ou Bouaziz (« 1983 (Barbara) », chanson fleuve ou « Les Heures » de Mendelson, chanson album de 55 minutes) ou encore Sun Kil Moon, étalon du genre, c’est quand cela se mélange que cela décolle.

Dawn was loud.

Les craquages se sont mués en graves grésils, le souvenir s’est fait plus épais, s’est agrégé, tout s’est amplifié.
Les souvenirs de cette vie de studio, de création, portés par cette batterie tellement caractéristique d’Elverum en Microphones et aussi en tant que batteur pour la bande de K Records s’agglomèrent avec des ressentis lors de la découverte de « Crouching Tiger, Hidden Dragon » (« Tigre & Dragon ») d’Ang Lee. Une épiphanie artistique, une confession un peu honteuse devant les jongleries martiales arty de combats de katanas sur des cimes de bambous qui fondent le projet de vingt ans de carrière.

With a purity of heart that transcends gravity
Leaping off the mountain into ambiguity

Capturer ces images en son, triturer le son pour faire jaillir à nouveau ces images, c’est le projet Microphones/Mount Eeerie. On retrouve tout le sel de cette batterie à la fois sèche, travaillée comme une émanation de la nature : cymbales comme de l’écume bouillonnante, toms comme le grondement de la terre. Dans l’attente de manifestations plus puissantes, venues de guitares, éruptions de lave comme du Sunn O))) lo fi ( vers 16mn). Orages, nuages.

Diversité double. Comme le spectre extériorise pour nous la composition de la lumière, l’harmonie d’un Wagner, la couleur d’un Elstir nous permettent de connaître cette essence qualitative des sensations d’un autre où l’amour pour un autre être ne nous fait pas pénétrer. Puis diversité au sein de l’œuvre même, par le seul moyen qu’il y a d’être effectivement divers : réunir diverses individualités.
Proust, La Prisonnière.

On est à la fois perdu et happé, ennuyé parfois (rarement) et surpris par ce journal intime épique, qui revisite l’histoire d’un projet musical, hors de toute chronologie stricte, prend des chemins de traverse, relit, retravaille, cite sa matière première dans un présent on ne peut plus actuel. S’évadant vers des souvenirs d’enfance puisque les premières impressions d’un environnement à la fois hostile et protecteur sont là. Des impressions de tournées (le petit prince Bonny Billy moqué), de premières démos (sur lits de craquements clairs et forts), au souvenir d’un concert de Stereolab bloquant sur un accord (boucles diverses et grondements). On a envie de tout citer, de tout relever pour vous inviter à descendre le fleuve de Microphones in 2020, par station, comme Mitchum et Monroe dans « River of No Return », ou Kirk Douglas et sa clique dans « The Big Sky ».
Comme vers 26mn :
When I wake alone in the dark.
Again, I swim,
Out in the lake of the heart
And in

véritable et authentique rupture dans la chanson avec des guitares plus aérées, et des irisations bucoliques qui nous rappellent le travail électro acoustique de Greg Davis et de Sébastien Roux… qu’on écoutait alors… Et dont le dernier, aujourd’hui prix de Rome, nous avait conseillé d’écouter The Microphones (mais aussi Weezer).
C’est le passé de Phil mais c’est aussi le nôtre. Le temps où on écoutait…

Julie Doiron, Tori amos, Cranberries, Sindead O’Connor
Eric’s trip, Red House Painters, Sonic Youth, This Mortal Coil,
Kurt Cobain had died

Notre musique, comme disait Godard. Un temps d’étranges bifurcations inattendues : le facétieux peintre Biche de la petite bande devient le grand Elstir, l’érudit Swann meurt sans avoir écrit sur Vermeer, l’horrible Mme Verdurin devient Princesse de Guermantes (je spoile mais tant pis pour vous : si on n’a pas lu Proust à 40 ans passés, on a raté sa vie)… Comme sur ces photos que dépose Phil : le petit batteur d’Old Time Relijun (on voit Arrington de Dionyso), encore tout jeune, est devenu le veuf de Mount Eerie, groupe indie culte des année 2000 et a fait récemment les titres des presses people. Qui l’eût cru ? Arrington de Dionyso poursuit sa route en solo, offrant même ses téléchargements pour favoriser sa diffusion et les récents albums du parrain de l’indie rock Calvin Johnson (rappelons les regrets amers du précité Cobain de ne pas être signé sur K), lui aussi surgissant dans le flot de photos, pourtant pas si inintéressants que ça, au contraire (lire la chronique de « A Wonderful Beast »), ne suscitent au mieux qu’une maigre reconnaissance critique de webzines de vieux barbons. Que sont nos héros devenus ? L’interview de François Gorin au sujet de la parution de son livre nous replonge dans cet aperçu du temps et de la contre mythologie du rock en citant « Désordre » d’Assayas, film dans lequel le groupe prometteur s’effiloche et sombre dans le néant alors que le petit roadie/rookie finit par enregistrer son album à New York. Tout est dans l’ordre.

On apprécie aussi les élégantes allusions à ce douloureux passé proche, à cette histoire d’amour aussi légère que la souffrance avait été creusée, sinon disséquée à cœur ouvert dans les derniers albums. Une photo de dos vers la fin, deux vers au début. Comprendra qui pourra. Ces touches fines sont appréciées car ce n’est pas le cœur du sujet même s’il l’irrigue aussi.
C’est donc un recentrage forcé, qui n’oublie rien surtout pas

The beast of uninvited change.

On aime aussi les retours fréquents des épisodes percussifs qui comme la mélopée de guitare remontent çà et là, certains évoquant même le Clapping Music de Steve Reich (lors de l’évocation de l’enregistrement de l’album de la consécration, « The Glow Part 2 », note de 9.2 chez la Bible Pitchfork aux comptes bien tenus). Les éclats de guitares comme autant de stalactites miroitantes lors de l’épisode norvégien, documenté sur le livre CD « Dawn », la guitare presque andalouse sur la citation de Mayhem ou la surprenante impro de piano-collage vers 39mn, introduite par

no longer feel the same way that I did
even five seconds ago

Plus tard Phil declare

I will never stop singing this song
It goes on forever
I started when I was a kid

I never used to think I’d still be sitting here at 41

Quant à nous, on a peine à croire, car c’est bien de l’ordre de la croyance, que le temps passe, qu’on écoute Elverum depuis une quinzaine d’années et que cet homme grisonnant, nu pied, guitare sans bandoulière sur l’image tremblante et saturée de gris de smartphone, c’est un peu de nous.

When I Took my shirt off in the yard
I mean it and it’s still off

Comme à l’époque de « The Glow Part 2 », puisque référence il y a. En effet, le t-shirt est là, toujours enlevé. Il a fallu remettre la galette noire à l’éléphant sur la platine pour constater l’évidence : que la chanson et les moments (écriture, enregistrement, découverte, réécoutes et gravure dans la mémoire) étaient toujours présents.

Anyway, every song I’ve ever sung is about the same thing :
Standing on the ground looking around
Basically
And If there have to be words, they could just be :
Now only
And
There’s no end

Notre temps retrouvé, qu’il a dit papy.

Avec l’aide de Johanna D., prisonnière des relectures.

Microphones in 2020 est sorti le 7 août 2020 chez P.W. Elwerum & Sun en double LP.

PS : nous vous avons présenté une écoute très personnelle. Pour une lecture analytique dépassionnée, un grand nombre de paroles ont été disséquées sur genius.com plutôt finement et de manière assez obsessionnelle. Ainsi le concert épiphanique de Stereolab a eu lieu le 3 mai 1996, la chanson référence avec le drone final était « Lo Boob Oscillator » et la set list complète peut être vue ici. Ce genre de cingleries-là…

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