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Disques

The Dead C – Trouble

The Dead C - Trouble

Quitte à encore acheter des disques, autant le faire directement au producteur. Comme on pense qu’il est plus que jamais important de continuer à sponsoriser directement les groupes aimés et à réduire ses frais postaux, bim bam, Ba Da Bing (records), voici donc une seconde chronique de rattrapage pour The Dead C avec « Trouble » paru en 2016.

Ce qui est fort agréable, c’est d’avoir dans une seule livraison, deux facettes du même groupe. Si j’ai adoré me lover dans le côté plus arty, plus brut de « Rare Ravers », je n’ai que plus apprécié de retrouver ensuite le côté rock de « Trouble ». Entendons-nous bien, c’est un fantôme de rock, un squelette de vieux dinosaure emporté par un torrent puissant de boue qu’on retrouve ici, dans le permafrost des folies finissantes des sixties et la no wave tour à tour glaciale et brûlante des années 80.

Trouble est plus rock donc et semble, comme à chaque fois sur ce versant, plus porté par Yeats voire par Gilbert mais est-ce si sûr ?

En tout cas, « Trouble »  est profond et mystique, brut dans sa réalisation et raffiné dans son rapport et ses questionnement sur l’art, primitif et intellectuel. Je me plais à imaginer, et sans doute The Dead C aussi, que Bataille aurait adoré leur musique car on retrouve, au goût du jour, quelque chose d’ immémorial, de profondément humain, terrien, physique et pourtant totalement mystique. Écouter The Dead C, c’est mettre en pratique les remarques de Bataille sur les grottes de Lascaux et on imagine qu’il aurait pu écrire son livre assis devant une platine jouant « Vain Erudite & Stupid, selected Works 1987-2005 ».

Le Velvet fut, est et sera souvent imité. Et rarement avec succès mais quelquefois, la magie se produit et s’incarne en The Modern Lovers (unique album), Television Personalities (« The Painted Word »), Yo La Tengo (tous) pour le versant pop. Pour la frange la plus portée sur la folie et la recherche sonore, l’implosion des formats et schémas, un des rares groupes à garder l’équilibre sur l’étroit passage entre l’art project et le rock, c’est The Dead C. Impossible de ne pas penser au Velvet de Nico et de Cale, à cet Ur-rock, cette musique primaire et primordiale.

Comme toujours, du moins dans mon rapport à et mon écoute de The Dead C, je distingue deux moments. Le premier, pure jouissance de la découverte et de l’immersion dans l’énergie que dégage le groupe. Le second, le temps des questions. Qu’est-ce qui suscite chez eux l’inspiration, l’envie de jouer et de sortir CE disque ? Quel axe vont-ils privilégier ? Qu’est-ce qui mérite d’être enregistré aujourd’hui par ces vétérans du noise (plus de trente ans d’activisme bruitiste) ? Et même (surtout ?), faut-il vraiment une raison ? Encore une fois, tout ce qui constitue intrinsèquement l’humain est sollicité par la musique de The Dead C.

Entrons dans le vif du sujet et dans ces 5 titres annoncés par leur chiffre.

Sur « 1 »,  The Dead C cherchent-ils à concurrencer sur leur propre terrain d’autres gourgandins sonores, pillards d’influences ? Un riff de rock, heavy à souhait pourrait faire penser à du Comets on Fire ou à du Sleep, voire à titiller le Sunn O))) sur ses terres (en grande part usurpées). Un retour à la bergère en somme. Mais ce n’est qu’une vague envie vite laissée tomber pour repartir dans du brouillage de pistes comme ils savent si bien le faire. On suivra donc la route cabossée des toms basses et des cymbales crash, pas forcément toujours justes mais pourtant (et peut-être justement à cause de cela) plus vivants que ceux de beaucoup de batteurs plus métronomiques. L’essence de The Dead C est aussi dans les ratés, dans les aléas heureux et malheureux. On apprécie, comme toujours, les feulements et les grésils d’amplis et autres machines laissés à leur vie propre, se nourrissant d’eux-mêmes, à la fin.

Sur « 2 », se pose la question de l’edit : un départ abrupt, comme une tête de lecture mal posée sur une platine ou un editnumérique tranchant dans le vif du sujet. Est-ce un saucissonnage d’une session qui partait mal, un choix radical dans le calibrage du titre, un recentrage dans le ressenti ? Quoi qu’il en soit réellement, c’est en tout cas un geste fort.

On aime au bout de 6mn découvrir un embryon de riff toujours très lourd sur des crayonnages gras, qui reviendra vers 10mn, avant une accalmie vers les 12. Et bien sûr, les acidités froides de  « Sister Ray »sur la langueur morbide et chaleureuse de « Heroin ». L’esprit du meilleur Velvet plane donc ici.

Sur « 3 », se lèvent brouillards et blizzard bizarre qu’on quitte pour rejoindre des schémas (très lâches) rock puis, soudain, c’est l’évaporation d’un des éléments rythmiques (batterie). Reste un vague riff de guitare dans les graves proto basse. Vers 9’40,c’est le retour de la batterie (après une longue pause pipi/pinte ?) et la première apparition du riff qui viendra hanter (on n’ose dire structurer) les pistes suivantes. Hanter est toujours le verbe le plus propice pour caractériser la musique nomade et décharnée des Dead C. Elle est toujours de l’ordre de la possession, du vol par effraction, avec une présence jamais là où on les attendrait vraiment. Comme avec ces quelques mots prononcés (captés d’un esprit ? Un ghost in the machine ?) sur »1″à mi titre (vers 9mn40) ou dans le deuxième tiers de « 2 » (14mn). Mais les entend-on vraiment ? D’ailleurs, pour notre part, on ne les a pas entendus aux premières écoutes mais ces interventions sautent vraiment aux oreilles dès qu’on les a remarquées.

Comme toujours, tout est saccagé, notamment à l’aide de déflagrations brumeuses, d’un coup proéminentes dans le mix et on l’imagine, avec délices, dans le studio d’enregistrement car tout doit être sinon surprise du moins jeu, dans un sens large et plus précisément situ.

« 5 » est le titre le plus rock, le plus concentré, sur un format de 5mn mais qui en parait deux ! Il est en quelque sorte l’aboutissement du disque, qui comme par une énième boutade, place le 5 avant le 4. Tout comme ce double LP arbore les chiffres 1, 2, 3 et 4 sur chacun de ses volets sans faire de place au 5, pourtant présent. Toujours cette volonté d’absence/présence, de décalage, de brouillage de cartes. Que dire de ces informations forcément un peu confondantes : sur le premier LP, intitulé Trouble, This: 1. One That: 2. Two et l’indication d’un enregistrement le 27 juillet 2013 à Chicks Hotel, Port Chalmers et sur le second LP, intituléé Troubled, This: 3. Three 4. Five That: 5. Four et la mention d’un mixage le 29 juin 2015 à Pacific Heights. Quant aux chiffres de la pochette, on ne saurait dire avec précision ni leur couleur ni leur technique (coulées de peinture ? Numériques ou non ? Retraitement ?).

Enfin le « 4 », donc. Et si « Trouble »n’était que 5 facettes d’un même titre ? Voire 4 faces d’un titre primaire, le « 5 » ? C’est en tout cas la version la plus furieuse, la plus rageuse, les deux guitares bien en avant, grattant le bruit et la fureur, toujours sur le fil tranchant mais ne séparant jamais proprement le bon grain de l’ivraie, le rythme du son (im)pur.

C’est le titre le plus épique, le plus fou, le plus satisfaisant, y compris dans les frustrations que leur musique ménage toujours (cette batterie qui disparaît, s’efface, ressurgit soudain…) et il semble avoir une vie propre au morceau (de bœuf ?) : une naissance brutale, une fin languissante mais tenue intensément jusqu’au bout, jusqu’à la coupure, forcément abrupte.

Une merveille.

Pour ceux que l’accumulation de vinyles laisse froid (les chanceux), une version numérique de cet album est évidemment disponible ainsi qu’une spéciale accompagnée d’un très beau mug The Dead C, avec (no)logo et dessin humoristique gravé dans la glaçure. Bel objet idéal pour le reste de bière tiède, le five o’clock tea réglementaire (Nouvelle Zélande oblige) ou le chocolat chaud large format.

photo mug logophoto mug The Dead C trouble : dessin

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