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Disques

Tamar Aphek – All Bets Are Off

La songwriter, chanteuse et guitariste virtuose israélienne sort un second album sans compromis, mix d’influences rock, jazz ou afro d’une folle inspiration, qui par ses audaces et ses explorations agrandit d’un coup nos pavillons auditifs parfois sclérosés.

Tamar Aphek n’est pas là pour faire (du) joli. En témoigne le rêche incipit de ce second album solo. Une guitare vindicative, au son étouffé, qui rappelle la rugosité et l’absence de compromission de la PJ Harvey des débuts. Mais après cet agressif “Crossbow” initial, l’artiste laisse vite entrer la lumière, lorsque sur “Russian Winter”, qui commence également sur les chapeaux de roues, apparaît la voix claire de la chanteuse israélienne, perdue dans quelques échos, puis déboule une orgue venu mettre son grain de notes dans un véritable petit bordel harmonique, qui surprend d’abord et réjouit dans la foulée, et de plus en plus au fil des écoutes.

Fille de diplomates, Tamar Aphek a vécu quelques années de sa jeunesse à l’étranger, en particulier en Égypte, d’où elle a rapporté un rapport singulier à l’altérité mais aussi des rythmes différents, une culture arabo-africaine qui irrigue discrètement mais significativement sa musique. Guitariste virtuose mais jamais démonstrative (le TimeOut local la qualifie d’“Israel’s guitar goddess”, rien que ça), elle traîne déjà une solide réputation scénique, développée avec ses précédents groupes Carusella et Shoshana, qui ont en leur temps mis le feu au fameux SXSW Festival texan et ouvert pour des artistes tels que M. Ward, Deerhoof ou Editors, ou avec sa formation actuelle (Or Dromi à la basse, David Gorensteyn derrière les fûts), qu’on espère (et désespère de) voir en concert un jour dans l’Hexagone.

Signée désormais sur Daptone Records, le label de la regrettée Sharon Jones (ce qui en dit long sur son ouverture musicale, elle qui parle pour qualifier ses morceaux de “global music” ou de “jazz & roll”), Tamar Aphek est depuis déjà une bonne dizaine d’années une artiste centrale de la scène indépendante israélienne, organisant même plusieurs festivals rock du côté du désert du Néguev.

Entre élégance et brutalité, sons de guitare féroces ou carillonnants et subtiles mélodies, l’univers unique de Tamar Aphek irrigue les neuf plages de “All Bets Are Off”. Des titres rugueux alternent avec des ballades opiacées, toujours sur le point de basculer mais qui miraculeusement conservent l’équilibre (“Show Me Your Pretty Side”, “All I Know”, doublé magique), le chant est laidback souvent, de petits diamants mélodiques sont sertis dans une terre brune, abrasive (“Crossbow” et ses guitares presque stoner formant un mur fait de bric et de rock, conclu par un solo dissonant mais élaboré, à la Marc Ribot, ou à la Thurston Moore)… Libre dans son chant, Tamar Aphek brode des vocalises de dentelle sur “Too Much Information”, titre qui arpente les terres auparavant explorées par Broadcast, ou s’harmonise à deux voix sur un “Beautiful Confusion” qui pourrait sortir tel quel du sublime album de Low, “Trust”, tant les guirlandes de notes sont égrenées lentement, dans une brume enveloppante, pour se briser ensuite dans un mur du son hendrixien.

Si le terme proposé par Tamar Aphek pour définir sa musique, “jazz & roll”, est adéquat, surtout quand des balais caressent avec sophistication la batterie sur le très free “Drive”, quand un saxo entre dans la lente danse de “Show Me Your Pretty Side”, ou quand une rythmique afrobeat portent “Nothing Can Surprise Me”, il est finalement bien trop limité pour témoigner de l’amplitude stylistique de ce disque, de ses audaces, de ses expérimentations, de ses métissages… Car ici l’inspiration est constante, l’identité profondément affirmée, la surprise et l’intérêt présents à chaque mesure…

À la fin de cette passionnante traversée, Tamar Aphek offre une délicieuse sucrerie avec une cover du classique “As Time Goes by”, célèbre depuis une fameuse scène de “Casablanca”, en 1942, puis repris depuis par les plus grands (Louis Armstrong, Chet Baker, Billie Holiday, Frank Sinatra, Bryan Ferry, nous nous arrêterons là…). Sur de beaux arrangements vintage, la musicienne israélienne atteint facilement les mêmes hauteurs. De quoi permettre à l’auditeur de continuer à planer quelques instants encore, et confirmer la révélation d’un talent au potentiel impressionnant : souvenons-vous des débuts inoubliables de PJ Harvey en 1992, et regardons le chemin parcouru depuis, cela peut donner une idée…

 

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