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Nick Cave – Idiot Prayer: Nick Cave Alone at Alexandra Palace

Tout au long de sa carrière et au fil des projets, Nick Cave a construit un personnage à l’image de ses textes : étrange, romantique, mystique et mystérieux. Cette part de mystère a longtemps imposé une certaine distance entre l’homme, l’artiste, et dans une certaine mesure, son public. Depuis quelques années cependant, cette distance tend à se réduire. Face au temps qui passe et au deuil, l’Australien a adopté une démarche à la fois spirituelle et thérapeutique.
Ce rapprochement avec son public, et avec lui-même, se fait par le biais de l’écriture mais aussi du jeu des « questions-réponses ». Ainsi, en 2018, il lançait les « Red Hand Files », un site internet sur lequel il répondait (et répond toujours) aux diverses questions de ses fans. En parallèle, il embarquait, seul, dans la tournée « Conversations with Nick Cave » ; de longues séances durant lesquelles le public présent dialoguait avec l’artiste tout en lui suggérant des chansons, qu’il jouait alors au piano. C’est à l’issue de ces quelques dates, et après avoir d’une certaine manière redécouvert ses chansons, dépouillées de leur enveloppe originelle, que Nick Cave a eu envie de les réenregistrer.

La crise sanitaire actuelle ayant contraint le monde à l’isolement, l’idée devint un projet plus ambitieux, celui de capter les nouvelles interprétations dans un lieu symbolique : l’Alexandra Palace, à Londres. C’est le directeur photo de renom Robbie Ryan, qui, le 19 juin 2020, a filmé l’événement.

Dans sa forme, et en raison du contexte, “Idiot Prayer” est une performance singulière, marquée par la solitude et le silence. Sans public à fixer, c’est sur son passé que le regard de Cave se pose. Seul face au piano, il parcourt les décennies, revisitant son répertoire. La sélection comprend ainsi des titres des Bad Seeds et Grinderman qui s’étalent sur 34 années de carrière, de 1986 à nos jours, avec en milieu de parcours la présence d’un inédit : la ballade mélancolique “Euthanasia”.

Paradoxalement, aussi éloignées dans le temps soient les chansons sélectionnées, elles ont, le temps d’un soir, semblé avoir été composées sur l’instant. Dépouillé jusqu’à l’os, leur interprétation révèle la profondeur inouïe de l’écriture. La peine laissée par une rupture amoureuse (“Far from Me”, “Black Hair”) vient ici se mêler au lent processus du deuil (“Girl in Amber”, “Waiting for You”), sans que l’on puisse véritablement dater chaque titre. Tout semble nouveau. Le fait que des morceaux comme le très solennel “Stranger Than Kindness” (1986) ou le classique “The Mercy Seat”, (1988) joué quasiment à chaque concert, s’accordent parfaitement aux plus récentes compositions témoigne d’une fascinante constance dans le travail de Cave. Sa manière de les conter, en appuyant chaque syllabe, renforce leur sens, et décuple les émotions. L’écho de sa voix sur “Girl in Amber”, un des morceaux les plus durs de “Skeleton Tree” (2016), fait ressentir l’immensité du vide laissé par la disparition d’un être cher.

Compte tenu de la configuration scénique et acoustique, Cave puise majoritairement dans les titres les plus doux de son imposant répertoire. Ainsi, la moitié du très personnel “The Boatman’s Call”, sorti en 1997, figure au tracklisting. Le présent live tire d’ailleurs son titre d’un extrait de cet album. Cette prédominance est loin d’être anodine, car dans sa forme “The Boatman’s Call” reste à ce jour le travail le plus épuré de Nick Cave. Un chef-d’œuvre intime et minimaliste.
Ici, son interprétation au piano, bien que remarquable, semblera inévitablement familière. Mais les quelques titres qui en sont issus servent à la fois de ponctuation et de connexion avec les travaux plus récents. C’est parmi ces derniers que l’on trouve les moments les plus énergiques du live : “Higgs Boson Blues” et “Jubilee Street”, tous deux issus de “Push the Sky Away” (2013). Bien que dépourvus de leur foisonnante orchestration, ces (désormais) classiques live conservent ici l’électricité première. Cave y martèle piano et mots, faisant presque oublier qu’il n’y a au fond qu’un seul instrument.

Rarement Nick Cave n’a semblé aussi proche, et en même temps si distant. En conteur habité, il redonne vie aux protagonistes passés, présents et futurs de ses chansons, et dialogue avec. Le moment est surréel. Vous n’entendrez pas d’applaudissements, ni d’agitation d’aucune sorte, mais vous prendrez part à une expérience hors du temps.

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