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Interviews

Fontaines D.C. : « On ne voulait pas s’absenter trop longtemps »

Rencontre avec deux membres des Fontaines D.C., le groupe irlandais que tout le monde s’arrache, et dont le deuxième album “A Hero’s Death”, bien que sombre et tendu, reste l’une des rares réjouissances que nous aura offerte l’année 2020 jusqu’ici.

C’était une occasion trop belle pour la laisser passer : interviewer IRL, entre deux confinements, l’un des groupes étrangers les plus en vue du moment. En ce début octobre, Michka Assayas et France Inter ont invité les Irlandais de Fontaines D.C. à donner un concert unique à la Maison de la radio, dans le respect des gestes barrières bien évidemment, et les musiciens en profitent pour faire un peu de promo pour leur deuxième album, le percutant “A Hero’s Death”. Nous nous retrouvons donc à la brasserie Les Ondes, QG du personnel de Radio France, juste après la balance, avec le guitariste Conor Curley et le bassiste Conor Deegan III, alias “Deego”, qui s’offrent un déjeuner tardif ou un dîner anticipé (il est 18 h). Si le premier a commandé un très classique assortiment de fromages (qu’on se fera un plaisir de lui nommer) accompagné d’un verre de vin, l’autre a opté pour une salade au chèvre chaud qui s’avérera plutôt originale, avec fromage frit, petits pois, bananes et autres fruits exotiques. Mais nous ne sommes pas là pour parler cuisine, plutôt pour prendre le pouls d’un groupe qui, même s’il souffre comme tous les autres de la mise sous cloche de la musique live (et de la vie culturelle en général), semble toujours décidé à aller de l’avant. Une discussion dont nous avons réussi à tirer, malgré l’incessant bruit de fond des voitures et des scooters, et un accent irlandais épais comme un pinte de Guinness, les quelques propos qui suivent.

Qu’est-ce que cela vous fait de donner un concert pour un public assis ?
Conor Curley : C’est assez bizarre… On est quand même un groupe de rock, on a l’habitude que les gens soient debout, qu’ils bougent. Et pas qu’ils scrutent nos moindres mouvements, immobiles ! Mais on verra bien. L’important, de toute façon, c’est que je puisse enfin rebrancher ma guitare et jouer avec mes potes. Ça m’a manqué. Et on a pu constater lors de la balance que l’acoustique du studio était excellente.

Votre deuxième album devait sortir au printemps, en plein confinement. Finalement, vous l’avez repoussé en septembre. Pensez-vous que c’était la bonne décision à prendre ? Auriez-vous pu attendre une période plus propice ?
Conor “Deego” Deegan III : On l’a d’abord enregistré à L.A. en septembre dernier. Mais on n’était pas satisfaits du résultat, donc on l’a refait en janvier. L’album était prêt, mais effectivement on a dû repousser la sortie. On aurait encore pu attendre mais on ne voulait pas prendre le risque de s’absenter trop longtemps. Et ces chansons qui signifient tellement pour nous, qui représentent ce que nous sommes aujourd’hui en tant que groupe, auraient risqué de devenir moins vitales si on les avait mises de côté en attendant des jours meilleurs. Là aussi, ça aurait été vraiment étrange.
Conor : La situation était très différente avec le premier album, nous avions pas mal tourné en Europe et en Amérique du Nord au moment de sa sortie. Là, ce n’est pas possible pour le moment. Mais au moins il y a un disque qui existe.

Il a été très bien reçu, peut-être même mieux que le premier. Pourtant, il peut sembler moins facile d’accès, avec des chansons plus profondes mais moins accrocheuses. Avez-vous été surpris par cet accueil ?
Deego : Pour moi, les nouvelles chansons sont plus commerciales. On ne les a pas écrites dans cette optique, mais à l’arrivée c’est quand même le cas. Le premier album était plus “alternatif”, en quelque sorte.
Conor : Je suis d’accord. Sur ce nouvel album, nous avons élargi notre son. La production du premier album était nettement plus basique. Je l’ai réécouté il y a environ un mois, ce qui ne m’était pas arrivé depuis longtemps, et j’ai été surpris par le son, discordant, agressif… Je pense qu’il n’y avait pas tellement de disques qui sonnaient comme ça quand il est sorti, il a quelque chose d’unique. Pour le nouveau, nous tenions à évoluer, et en effet, il peut sembler plus mainstream que le premier.

Est-ce que certaines des chansons de “A Hero’s Death” étaient déjà écrites au moment de la sortie de “Dogrel” ?
Deego : Oui, deux ou trois. Le morceau titre date de cette période, une grande partie de “I Wasn’t Born” aussi. Mais sinon, nous avons surtout écrit entre la sortie de “Dogrel” et septembre 2019. C’était la saison des festivals, et entre les concerts nous trouvions du temps pour travailler sur les nouvelles chansons. Effectivement, le processus peut sembler rapide. Nous ne voulions pas trop traîner, nous sentions que nous devions donner vite une suite au premier album.

Pourquoi avez-vous choisi de travailler de nouveau avec Dan Carey, déjà aux commandes de “Dogrel” ? Pensiez-vous qu’il pouvait vous apporter quelques choses de différent ?
Conor : C’est en allant enregistrer une première fois “A Hero’s Death” à Los Angeles avec Nick Launay [collaborateur depuis le début des années 80 de Nick Cave et Midnight Oil, entre autres, NDLR] que nous nous sommes aperçus, par défaut, que nous avions une relation particulière avec Dan Carey. C’est facile de travailler avec lui en lui apportant simplement nos démos. Nous en avions enregistré nous-mêmes pour tous les morceaux, elles avaient une vibration bien particulière, des émotions que nous voulions préserver. Nous ne nous en étions pas vraiment aperçus au départ, mais comme il était déjà là sur “Dogrel”, il a une bonne expérience du groupe, de son fonctionnement, de sa dynamique. Il sait comment tirer le meilleur de nous, en essayant de garder notre énergie live. Quand on donne un concert, il y a une urgence, presque une animosité car il faut toujours se battre pour que tout tienne ensemble. Il est très bon pour capturer cette tension qui nous anime et qui constitue notre son. Nous avons donc décidé de réenregistrer l’album avec lui, d’autant qu’il était libre en janvier, ce qui nous arrangeait.

Il a la réputation de travailler vite, d’être efficace. C’est quelque chose que vous appréciez ?
Deego : Oui. Dan Carey a donc été le tout premier producteur avec lequel nous avons travaillé, et Nick Launay, le second. Nous avons pu voir la différence entre les deux et nous avons d’autant plus apprécié l’approche de Dan. Avec Nick, on passait beaucoup de temps à enregistrer chaque élément. Avec Dan, tout est plus rapide. Par exemple, sur l’album, “Televised Mind” est la seule vraie version du morceau qui existe : nous l’avons joué une fois, et tout était en place. Il y a deux ou trois autres chansons que nous avons enregistrées très rapidement.

La presse vous rapproche souvent de groupes anglais au son plutôt brut, notamment Idles ou Shame, comme si vous faisiez partie d’une même scène. Trouvez-vous cela un peu paresseux ou vous sentez-vous des affinités avec eux ?
Deego :
Je pense que beaucoup de nos pairs britanniques sont très impliqués dans la politique de leur pays, contre le Brexit, etc. Ce n’est pas vraiment notre inspiration, nous partons plutôt d’expériences vécues pour écrire nos chansons. A l’arrivée, elles peuvent avoir une dimension politique, mais pas de façon directe. Je ne considère pas que nous soyons très proches de tous ces groupes même si nous les avons croisés quand nous tournions, bien sûr.
Conor : En effet, nous n’avons pas forcément de liens avec eux. L’une des raisons pour lesquelles nous voulions faire aussi vite un nouvel album, c’est parce que quand “Dogrel” est paru, on a eu tendance à nous fourrer dans une catégorie “post-punk” avec d’autres groupes, une étiquette que nous jugions assez réductrice. A l’époque, nous n’avions rien sorti d’autre, donc le public avait de nous une image qui ne se fondait que sur quelques chansons. Là, avec le second album, il découvre que notre palette est plus large. Après, si certains veulent encore nous coller des étiquettes, libre à eux : de mon côté, je considère que nous avons désormais montré l’étendue de notre écriture. C’est sans doute rassurant pour les médias, les magazines, de pouvoir nous qualifier d’une façon ou d’une autre, mais ça ne nous concerne pas vraiment.

Vous avez enregistré à trois, et à distance, une belle reprise de la chanson “Darklands” des Jesus and Mary Chain pendant le confinement. Pourquoi ce choix ? Trouviez-vous qu’elle collait bien avec l’humeur du moment ?
Deego : Personnellement, c’est juste l’une de mes chansons préférées. Et par ailleurs, c’est le nom du studio, à Dublin, où nous avons enregistré nos premiers singles. Récemment, lors d’un DJ set, j’ai justement passé le morceau parce que Daniel Doherty, qui a ouvert ce lieu il y a quelques années, était présent. Comme un clin d’œil. Il est venu me voir et m’a dit : « Tiens, c’est drôle que tu passes ce morceau, parce que le nom de mon studio vient de là… » (rires) Je pense que “Darklands” – l’album – a eu une influence indirecte sur les morceaux les plus calmes de “A Hero’s Death”. C’est un groupe que nous admirons beaucoup pour diverses raisons.

Pourquoi avoir choisi l’acteur irlandais Aiden Gillen, qu’on a notamment vu dans des séries fameuses comme “The Wire”, “Game of Thrones” ou “Peaky Blinders”, pour jouer le personnage principal du clip de “A Hero’s Death” [il le raconte ici] ?
Deego : Lui aussi, nous l’aimons beaucoup. Il se trouve que c’est un ami de notre manager, qui lui a donc demandé si ça l’intéressait d’apparaître dans le clip. Notre budget était très limité mais il est fan de notre musique et il a accepté contre une pinte de Guinness.
Conor : Je crois qu’on lui a quand même donné une bouteille de whisky à la fin…
Deego : C’est mieux ! (rires) L’idée, à travers ce présentateur d’émission de télé, c’était de lui faite incarner un homme qui cache constamment son vrai visage. Il a une sorte de vernis de professionnalisme sans faille, il doit toujours avoir l’air heureux, charmant, charismatique. Mais sous la surface, il réprime des émotions négatives qu’il projette sur les personnes autour de lui. Dans le clip, la même scène se répète avec de légères différences, et on comprend peu à peu ce qu’il ressent. Au fur et à mesure, des fêlures apparaissent. S’il a cette attitude misogyne vis-à-vis de son assistante, c’est à cause de la relation avec sa mère, par exemple. Et vers la fin, c’est sa mère qu’il voit au lieu de son assistante. Nous aimerions bien tourner d’autres vidéos comme ça, avec de petites histoires, mais nous n’avons pas trop le budget pour le faire, malheureusement.

Qu’est-ce que cela signifie pour vous d’être un groupe irlandais ? Considérez-vous que votre musique est intimement liée à l’endroit d’où vous venez ?
Conor : Oui, je pense que l’esprit du premier album était totalement habité par Dublin, par notre expérience de la ville, ce que nous y vivions. Avant de tourner pour ce disque et de donner des concerts un peu partout, nous n’étions qu’une bande d’amis installés dans cette ville, qui avaient un groupe à côté de leur activité principale. A cette époque, cette identité irlandaise nous soudait, et c’est toujours quelque chose d’important pour nous. Nous nous souvenions que quand nous étions enfants, il était mal vu d’en être fier, de revendiquer cette culture, à cause de l’anglicisation et de l’américanisation de notre pays. Aujourd’hui, différentes formes d’expression, pas seulement la musique, cherchent à mettre en avant cette identité irlandaise. Et ça me semble une chose très naturelle et positive.

Comment voyez-vous l’évolution de votre musique dans les prochaines années ?
Deego : Je pense que nous allons continuer à essayer des choses nouvelles. C’est vraiment important pour nous d’aller de l’avant. Ceci dit, je ne pense pas que nous irons au-delà d’une musique qui puisse être jouée facilement par nous cinq. Nous pouvons expérimenter sur le son, utiliser d’autres instruments, mais sans aller trop loin. Car la musique doit pouvoir être facilement interprétée live. Sinon, on aurait l’impression que ce n’est plus vraiment nous qui jouons. Ces derniers mois, nous avons été séparés les uns des autres et nous avons travaillé sur de nouvelles chansons chacun de son côté, enregistrant des démos sur Logic Pro. Dans quelques semaines, nous nous retrouvons à Londres pour écrire ensemble à partir de ce que chacun va apporter. Nous ne savons pas encore ce qui en ressortira.
Conor : Oui, nous verrons bien quelles voies nous allons emprunter. Nous voulons éviter de tomber dans la routine et nous sommes donc assez ouverts quant à la façon dont Fontaines D.C. peut sonner. Nous ne sommes pas opposés à l’idée d’utiliser des claviers, du piano… Notre batteur peut jouer d’une vingtaine d’instruments. On va le mettre au travail !

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