Loading...
Disques

Magik Markers – 2020

Grande réconciliation des contraires, album monstre aux compositions dilatées et contractées, “2020” scelle le retour des Magic Markers avec un album qui, de par son titre au moins, fait date dans le rock bruitiste et s’inscrit dans l’histoire de son temps.

On est un peu calmé sur le chapitre Six Organs/Magik Markers. On peut même aussi admettre que le duo d’entités s’est refroidi. On avait laissé Elisa dans ses lectures camusiennes pop (“The Immoralist”), un peu décevantes, disons moins notre tasse de thé.
Fini les passions tumultueuses, les disques explosifs, les cingleries en tout genre, les sorties pléthoriques… Et pourtant, le magma est toujours là, brûlant, dangereux et inattendu comme cette basse saturée qui ouvre le disque. “2020” ressemble à une longue digression sur les possibilités du rock hors chemins balisés. Une promenade prog, psyché, noise, voilà ce qui est offert à nos oreilles sur l’enchaînement des deux premiers titres (“Surf’s Up” et “Find You Ride”, deux titres qui suffisent à notre joie) qui pourraient laisser penser à un album homogène mais en fait en mouvement constant. C’est un empilage par strates auquel on prendra garde de ne pas se laisser prendre, surtout, aux impressions des premières notes de chaque titre car “2020” est tout en revirements et variété de durées. C’est une plongée, une immersion dans les possibles d’un rock efficace et bruitiste, non plus synthèse entre les deux (ce qui pouvait être le cas pour “Boss” en 2007) mais constant va-et-vient. Le reflux est vraiment l’image maîtresse de l’album.
On sent même une volonté de se rattacher à l’histoire annexe du rock. “That Dream (Shitty Beach)” est un violent hommage à Black Sabbath mais bloqué sur ses gimmicks et surtout, dilaté, gonflé de l’intérieur voire piraté (les chœurs d’Elisa comme nappes de claviers).
“CDROM” plonge plus bas, dans les méandres des paradis artificiels (drogues et art) mais aussi dans le gras du bide de la politique : on croit reconnaitre en intro le clairon funèbre des funérailles militaires US. On pense au “Star Spangled Banner” massacré par Hendrix. “Quarry” évoque un girls band électro pirate (voire sa propre histoire avec “200 years”). Avec “Hymn for 2020”, on pourrait flirter avec l’expérimental et le contemporain, si ce n’est les coups de butoir de Pete Nolan (tout en efficacité) qui durcissent l’affaire.
Enfin, plus étonnant, “You Can Find Me” est un tube rock lo-fi laidback tellement 90’s efficace et jouissif, totalement inattendu ici et quasi choquant (dans le bon sens).

En fait, on ressort vraiment sonné par cet album-somme qui, par moments, s’étale dans la coulée et prend son temps et, à d’autres, reste bloqué sur un rythme ou un riff signifiant, quand il ne suspend pas purement et simplement son discours (“Swole Sad Tic”, 43 secondes !).

“2020” est un album lacanien. Ou jungien. Elisa surfe sur ses archétypes, voire carrément sur la lune de Titan (“Surf’s Up”), rejoignant, donc, son compagnon, Ben Chasny, sur les mêmes pentes et usant des mêmes moyens médicamenteux (Benadryl sur “You Can Find Me”) ou médecines douces (champignons sur le nauséeux “CDROM”). Elisa vadrouille dans l’écriture de ses textes tout autant que dans sa musique, faisant surgir des images, des souvenirs, des lectures (Joyce) bloquant, rebondissant, extrapolant. Tout est langage, tout est musique, tout est jeu, tout est art. Ce qui pourrait être le sens de cette pochette très Douanier Rousseau. Pour autant, textes et musique, si jouissifs soient-ils, laissent planer un sentiment très fort de troubles, d’inconfort latent et si la politique n’est pas frontalement attaquée, elle est partout sous-jacente ici. On sent partout la décadence, la fin de l’Empire (romain, donc le nôtre : “Born Dead”), un monde déphasé entre sentiments et possibilités des corps (amoureux, créateurs ou sous influences) versus la séparation programmée politiquement. “2020” serait alors un album holistique puissant. Et tout à fait de son temps.

Avec l’aide de Johanna D ., la Patronne.

Surf’s Up
Find You Ride
That Dream (Shitty Beach)
Born Dead
You Can Find Me
Hymn for 2020
Swolde Sad Tic
CDROM
Quarry (If You Dive)

2020 est sorti le 23 octobre chez Drag City.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *