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Disques

Benjamin Biolay – Grand Prix

Retour sur les chapeaux de roues pour Benjamin Biolay, avec un album plein de tubes en puissance, de clins d’œil à la course automobile et d’évocations cinématographiques.

Neuvième album de Benjamin Biolay, “Grand Prix” est un disque concept tournant plus ou moins autour de la course automobile. On peut bien évidemment penser à d’autres disques qui prennent comme fil conducteur l’univers mécanique comme le “Little Deuce Coupe” des Beach Boys en 1963. Certes, Biolay ne consacre pas un titre à un vieux tacot (“Ballad of Ole’Betsy”), mais il partage avec Brian Wilson une même fascination romantique pour ces figures qui vivaient vite et mouraient jeunes au volant d’un bolide : “A Young Man Is Gone” (“… but his legend lingers on”) dédiée à James Dean pour le musicien californien, la chanson “Grand Prix” écrite après la mort tragique de Jules Bianchi pour Biolay. On croise aussi Ayrton Senna, autre figure tutélaire de l’album.

Le parallèle avec Wilson peut être poussé plus avant. Il y a chez Biolay une progression de plus en plus accentuée, d’un album à l’autre, vers une ambition pop symphonique. Celle-ci habitait déjà un somptueux morceau comme “Négatif” en 2003 et trouve un prolongement naturel dans la complexité des arrangements de “Comment est ta peine ?” ou du splendide “Papillon noir” sur le dernier album. French Godgiven, dans un très bel article publié sur Addict-Culture, a d’ailleurs raison de voir dans ce titre une « claque monumentale » qui fait jeu égal avec le meilleur de la pop anglaise, notamment par son usage de « motifs synthétiques hypnotiques et obsédants » à la New Order. On retrouve ceux-ci plus loin dans l’album, sur “Où est passée la tendresse ?”, autre composition “planante”, synthétique et rythmée. Quant à “Visage pâle”, ses accords évoquent étrangement ceux du sublime “Willow” des Field Mice (une coïncidence, certainement), mais c’est surtout un petit gimmick (guitare, basse, synthé ?) qui se grave instantanément dans le cerveau.

Ces enchevêtrements orchestraux, ces mélodies entêtantes, confèrent à “Grand Prix” une dimension cinématographique renforcée par son packaging, signé Mathieu César, renvoyant aux courses automobiles des années 60. Des films tels que l’homonyme “Grand Prix” (1966) de John Frankenheimer, “Le Mans” (1971) de Lee H. Katzin ou, plus récemment, “Le Mans 66” (2019) de James Mangold viennent à l’esprit, tout comme la bande dessinée “Michel Vaillant” de Jean Graton qui puise dans une imagerie similaire. La présence de nombreuses voix d’acteurs, Chiara Mastroianni, Anaïs Demoustier, Melvil Poupaud, en contrepoint à celle de Biolay, accentue ce sentiment.

L’ensemble, comme souvent chez Biolay, prend de forts accents de nostalgie pour une époque perdue, ici celle « des années 50-60 qui est un peu le début de la société de l’entertainement où l’on pouvait voir même un des Beatles sur le podium à Monaco » (RTBF), précise le chanteur. “Rose Kennedy”, son premier album sorti en 2001, s’ancrait déjà dans cette période. « Une coupe au bol pour les tifs, des Lotus et puis des Brabham qui volent encore sur la corniche », peut-on entendre dans le dernier titre de “Grand Prix”, “Interlagos (Saudade )”.

On retrouve également des ballades, “La Roue tourne”, “Vendredi 12”, imprégnées d’une mélancolie poisseuse et obsessionnelle. Le chant s’y fait talk-over s’adressant tantôt à la fille du chanteur, tantôt à un amour perdu. Emblématique, le clip de “Vendredi 12” est un mash-up mixant deux films de Franco Giraldi, “Super témoin” (1971) et “Les Ordres sont les ordres” (1972). Il n’en conserve que les images de l’actrice Monica Vitti au volant de sa Mini verte roulant d’un village côtier à un appartement de ville.

Par homologie, surviennent alors d’autres images de films de cette période : Trintignant au volant de sa Mustang reliant Deauville à Paris, Piccoli lancé à tombeau ouvert sur des routes de campagne dans son Alfa Romeo. Leurs voix intérieures se déroulent pendant que la route défile, retrouver une femme, ne pas la laisser partir… La mort, brutale et soudaine, est une possibilité. « Je roule dans la nuit noire. Je tourne jusqu’à trop tard. Je roule jusqu’à laube », chante Biolay avant de poursuivre : « Demain c’est le tombeau. Bien heureux ceux qui croient que leur survivent les mots. J’ai survolé l’azur. » (“Ma Route”). Ce disque qui montre un beau regain d’inspiration laisse pourtant à penser que pour B.B., la route sera encore belle et longue.

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