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Interviews

Mehdi Zannad (Fugu) : « Avec “As Found”, j’avais envie de faire quelque chose de populaire »

Depuis sa sortie il y a quinze ans, “As Found”, deuxième album de Mehdi Zannad alias Fugu, était l’objet d’un culte fervent. D’abord, parce que son succès mesuré (en France, du moins) en faisait l’un de ces “trésors cachés” dont on se passe le nom entre initiés. Ensuite, parce qu’il s’agit tout simplement d’une des plus brillantes collections de pop songs de ces deux dernières décennies. Enfin, parce qu’il n’était plus édité, même si on trouvait encore d’occasion le CD (seul format commercialisé). On ne peut donc que remercier très chaleureusement le microlabel We Want To Wigoler d’avoir ressuscité ce chef-d’œuvre, en faisant comme toujours très bien les choses : un vinyle soigné dans ses moindres détails, accompagné d’un CD contenant, en plus des 12 chansons, quelques raretés et les versions démo, et d’un riche livret revenant sur la genèse et la réalisation de l’album, enregistré dans le studio des Tahiti 80 près de Rouen, avec la participation active des membres du groupe.
Cette réédition, dans un pressage très limité et déjà épuisé, était l’occasion de s’entretenir (à distance, circonstances obligent) avec Mehdi autour de ce disque et de ses deux passions, la musique et l’architecture – à ce titre, on conseille d’ailleurs son livre “Topo-graphies” aux éditions Parenthèses, qui reproduit son carnet de vues dessinées de Marseille.

Une certaine idée du succès

« “As Found” est un album en anglais fait par un Français, et en cela je se sentais synchrone avec la tendance de l’époque (2005). C’est le disque que j’avais envie de faire, une expression de mon imaginaire, il n’y avait pas d’autres ambitions qu’artistiques. Comme mes amis de Tahiti 80, qui jouent sur l’album, je ne voulais rien m’interdire, même si le costume pouvait paraître un peu grand pour moi. Quand on fait ce genre de disque que je considère comme ouvertement commercial, il y a toute une machine qu’on doit pouvoir déployer derrière. Je n’ai pas du tout à me plaindre de Third Side, le label m’a beaucoup soutenu. C’était super de bosser avec eux.
L’écriture de l’album pouvait correspondre à un « gros truc » musicalement, que je ne pouvais pas incarner complètement en tant qu’artiste solo. Mais ce n’est pas grave. J’estime quand même que le disque n’a pas si mal marché : même s’il ne s’est pas énormément vendu, il n’est pas passé inaperçu, des musiques ont été utilisées pour des pubs. Et puis j’ai joué au Baron, fait quelques concerts avec les Housse de Racket. Au départ, je devais être accompagné par les musiciens d’Hyperclean, futurs Aquaserge, mais comme ils étaient à Toulouse c’était un peu compliqué. Je suis entré dans un réseau même si je n’ai pas cherché à aller plus loin, je suis sans doute trop timide. Que ma musique fasse plaisir aux gens me suffisait. Et puis le disque m’a permis de rencontrer des personnes qui allaient être importantes dans mon parcours, comme Olivier Marguerit qui jouait alors dans Syd Matters, ou Serge Bozon. J’avais adoré son film “Mods” et je lui avais proposé de réaliser un clip pour “Here Today”. Ça s’est très bien passé et on collabore depuis. »

Big in Thailand

« “As Found” a tout de même un peu marché à l’étranger. En Thaïlande, évidemment par le biais de Tahiti 80 et de leurs filières japonaises, on a pu avoir une licence de JVC pour sortir l’album, et la chanson “Here Today” s’est retrouvée dans les charts. J’y suis allé, j’ai vu le CD dans les bacs, j’y ai donné plusieurs concerts. Un morceau a illustré une pub pour Ford là-bas. Tout cela fait que le disque n’est pas resté totalement cantonné à l’indie. Ça, j’en suis très content même si ce n’est pas allé très loin. Si l’album s’était mieux vendu, ça m’aurait rapporté plus d’argent, mais à part ça… Chaque disque est pour moi un monde clos, et je savais que de toute façon le prochain serait chanté en français. Quand “Fugue” est sorti en 2011, j’espérais que les chansons pourraient passer à la radio, et ça n’a pas du tout été le cas. Je crois que ça m’a plus déçu que pour “As Found”. Le label l’a fait écouter à France Inter, où on nous a dit que les paroles écrites par Serge Bozon étaient « trop bizarres ». Je crois que de ce point de vue, du chemin a été fait depuis dix ans, et je me dis que je n’étais pas trop à côté de la plaque, peut-être juste en avance… Désormais, je veux plutôt me concentrer sur la musique de film. Je ne m’imagine pas continuer à faire des albums à 50 ans [il est né en 1971, NDLR]. »

Amitiés musicales

« J’entretiens souvent des rapports amicaux avec les personnes qui jouent sur mes disques ou m’accompagnent sur scène, mais ce n’est pas non plus le moteur. Ce sont plutôt des gens avec qui je suis devenu ami par la suite, en fait. Mais forcément, avec l’expérience, on apprend à reconnaître ceux avec qui on va faire de la bonne musique. Après, les antagonismes peuvent aussi avoir du bon. Bien sûr, on a tous le fantasme du groupe d’amis qui, avec des bonnes intentions, une utopie, va aller dans ses directions qu’on n’aurait pas imaginées, comme les Beatles.
Je partage bien sûr des références musicales communes avec mes collaborateurs. C’était particulièrement important à l’époque de la Britpop, où je voulais me protéger de la musique que je n’aimais pas, toutes ces choses que je trouvais mal produites – pourtant à grands frais –, moches, clinquantes. De la variété camouflée. Des groupes comme Stereolab, Tahiti 80 ou Belle and Sebastian étaient finalement assez rares dans la pop à l’époque. Puis au début des années 2000, on a eu le retour du rock, peut-être un peu mieux au niveau du son car plus vintage, mais reposant beaucoup sur des formules là encore. »

Du bon usage du passé

« Pendant longtemps, j’ai dû dépenser beaucoup d’énergie pour démontrer des évidences, par exemple que les batteries sonnaient mieux dans les années 70 qu’au milieu des années 80, sans me faire traiter de passéiste. A l’époque, c’était presque criminel d’aller emprunter des choses du passé en musique, c’était considéré comme du revivalisme stérile et je me sentais un peu à contre-courant. Aujourd’hui, c’est beaucoup mieux accepté, un groupe comme Drugdealer ne cache pas tout ce qu’il doit à la musique des années 70.
Si on fait de la peinture figurative, c’est bien de connaître David Hockney mais on peut aussi aller voir les toiles de la Renaissance pour apprendre à représenter le corps humain… J’en ai toujours été conscient parce que j’ai fait des études d’archi. A l’école de Nancy, les références pour les bâtiments, c’était clairement la Grèce antique, les systèmes de mesures et les reports de proportions archaïques. Pour mon premier album, je considérais la pop comme la continuité de la musique classique, donc je suis allé chercher loin en arrière. Avec “As Found”, j’avais en tête des époques plus récentes et je voulais vraiment que ce soit un disque de 2005. »

Power (et) pop

« Mes références étaient plutôt du côté de la power pop pour cet album. Mais l’idée n’était pas vraiment celle de la puissance. Je pensais aux “power chords” qui sont un peu une simplification des accords, et c’est ce que je voulais faire, une simplification de la pop. C’est ce que j’entends chez les Raspberries, Emitt Rhodes ou des gens comme ça, une sorte de réduction de la musique des Beatles. On ne garde que l’essentiel. Le premier album d’Emitt Rhodes a un côté un peu exsangue parce que c’est lui qui joue tous les instruments – très bien d’ailleurs –, mais pour moi c’est un disque de power pop. En 1971, tout avait déjà inventé dans la pop, il fallait alors agencer les éléments différemment ou écrire d’autres types de chansons. »

Lieux et architectures

« Le disque a été enregistré dans le studio des Tahiti 80, dans la banlieue de Rouen, et j’ai essayé de me glisser un peu dans cet univers, d’imaginer comment cet endroit avait pu influer sur leur conception de la musique. En revanche, je n’ai jamais pu rien écrire en pensant à Nancy, une ville qui m’est sans doute trop familière. Je m’en suis vite échappé pour aller faire un Erasmus à Newcastle, puis je suis vite parti à Londres, ensuite en Roumanie. Ça s’est vite enchaîné mais après j’étais coincé, je ne pouvais pas fuir constamment… “As Found” est beaucoup lié à la période que j’ai passée en Angleterre, notamment le morceau “Black Wall”, au travers duquel j’exprime mon rapport à la grande ville, aux trajets que j’y faisais. “A Bigger Splash” s’inspire des tournées avec Stereolab. Toutes les chansons reposent sur des choses réelles, mais ce sont plus des images mentales.

Le titre “As Found” fait référence aux conceptions d’Alison et Peter Smithson, architectes anglais qui étaient un peu l’équivalent de Le Corbusier là-bas, mais qui sont quasiment inconnus et pas enseignés en France. J’avais lu des livres sur eux, et l’école d’East London où j’étudiais était proche de la démarche qui était la leur dans les années 60, l’idée de faire feu de tout bois, de construire dans des zones industrielles, des quartiers complètement déshérités… Tout cela m’inspirait beaucoup et se connectait avec des choses qu’on voyait alors, par exemple chez leur héritier Rem Koolhaas, une façon de trouver la beauté là où elle n’a pas l’air d’être, dans les défauts des villes, leur gigantisme. C’était sans doute à une échelle plus domestique chez les Smithson qui n’ont pas conçu l’urbanisme de quartiers entiers comme Koolhaas a pu le faire avec Euralille. En tout cas j’étais très réceptif à ces idées. “As found”, ça veut dire “les choses gardées telles qu’on les a trouvées”, qui peut aussi représenter mon rapport à la power pop, aux paroles en anglais. Et je me reconnais dans le travail des Smithson qui concevaient des logements pour tous, populaires, avec des espaces communs. Moi aussi, j’avais envie de faire quelque chose de populaire. »

Paroles, paroles…

« Au départ, j’avais prévu de travailler sur les textes avec John Cunningham mais il a eu des problèmes personnels, a déménagé, c’était un peu délicat. J’ai alors fait appel à Tim Keegan, de Departure Lounge. Pour moi, c’était essentiel d’avoir ce regard extérieur, au-delà de l’exactitude grammaticale. Tout devait être solide, je voulais être sûr que ce que je chantais avait un sens pour la personne qui écoutait. Je souhaitais surtout aller au fond du sens des paroles sur chaque morceau car j’avais une idée précise de ce que j’avais envie d’exprimer. J’en ai beaucoup parlé avec John Cunningham quand on a travaillé sur son album “Happy-Go-Unlucky”, on décortiquait des chansons de Neil Young par exemple. Et les textes de John sont magnifiques. J’ai découvert une autre dimension de son travail, au-delà de ses mélodies. »

Contrôle qualité

« Je ne garde que ce dont je suis sûr. Quand j’arrive en studio, je sais que le morceau est viable. J’ai mes petites recettes pour savoir si une mélodie tient la route… Il y a des chansons dont j’étais satisfait, et Xavier [Boyer, de Tahiti 80] un peu moins, que j’ai finalement gardées pour le disque de The Last Detail [sorti treize ans après, NDLR]. Sur la production, j’ai des idées bien précises mais je suis assez ouvert aux idées des autres. Avant qu’on enregistre “As Found”, Xavier avait écouté mes démos où les idées d’arrangements étaient déjà très développés, et savait ce que le voulais exprimer, même si ça pouvait être par des moyens différents, avec d’autres outils. Je n’aurais pas pris le risque de présenter de simples maquettes piano-voix, là j’avais un garde-fou virtuel. Il fallait que le résultat me ressemble, mais j’appréciais la liberté que ça me donnait de jouer avec les musiciens des Tahiti 80 et l’énergie collective qu’ils dégageaient.
J’ai fait le conservatoire, je sais déchiffrer une partition, et ça me plaisait de jouer avec des musiciens qui ont une approche plus instinctive. J’ai quand même dû détricoter toutes mes compositions pour reformuler les choses. Je n’écris pas en accords, par exemple, et quand on me disait “la mineur 7”, je ne savais pas ce que c’était. Il y a peut-être un problème avec l’enseignement de la musique, c’est culturel… Je trouve que c’est un avantage de savoir écrire la musique car on peut composer les morceaux petit à petit, sans avoir peut de perdre le fil. Quand on compose en enregistrant, on n’est pas dans la même dynamique. Il faudrait pouvoir combiner les deux. »

Jeux de construction

« J’ai ajouté des ponts à mes chansons quand Xavier me le demandait. Pour “You Pick Me Up”, il m’a dit que le refrain allait devenir le couplet, dont il fallu que j’en écrive un nouveau. Ce sont des choses que je refusais jusque-là. Je tenais à ce qu’un morceau soit écrit dans la journée, car si j’y revenais le lendemain pour écrire la suite, je me rendais compte que ça ne marchait plus et que ça pouvait me bloquer pendant des années… John Cunningham traînait par exemple des couplets depuis quatre ou cinq ans parce qu’il ne trouvait pas de refrain. Le pont dans “Here Today” semble avoir été ajouté a posteriori alors que je l’ai écrit le même jour que le reste de la chanson. Je suis sûr que si j’avais essayé de l’écrire le lendemain, ça n’aurait pas marché.
Ce morceau a quand même été bien manipulé, “You Pick Me Up” aussi. On s’en rend compte quand on compare avec les démos. C’était obligatoire, il y avait quelque chose qui coinçait et il fallait y remédier. Xavier est particulièrement bon pour ce travail de restructuration. Sur le premier album, j’étais dans une optique différente, je ne voulais pas faire de ponts. Mais c’est un passage obligé, chez les Beatles, dans la power pop… Et puis le pont, ça fait une bonne analogie entre la musique et l’architecture ! Dans les deux cas, il est question de structure, de qualité des matériaux, de beauté des formes… »

Photos : Samuel Kirszenbaum, Serge Derossi et Tim Keegan.

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