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Disques

Aksak Maboul – Figures

Aksak Maboul n’est pas un groupe comme les autres. Est-ce vraiment un groupe, d’ailleurs ? Au départ, il y a près de 45 ans, c’est l’affaire d’un seul homme, Marc Hollander, vite rejoint par son complice Vincent Kenis. Deux albums voient le jour, assez dissemblables mais partageant un même rapport iconoclaste à l’expression musicale : “Onze danses pour combattre la migraine” (1977) et “Un peu de l’âme des bandits” (1980), ce dernier enregistré en compagnie de Chris Cutler et Fred Frith, apôtres britanniques d’un prog rock on ne peut plus radical. Les Belges fusionnent ensuite avec leurs compatriotes des Tueurs de la lune de miel et leur jeune chanteuse française Véronique Vincent. Ils tournent en Europe, enregistrent l’album “The Honeymoon Killers” et d’autres morceaux chantés par Véronique qui, eux, finissent dans un tiroir, Marc étant de plus en plus occupé par son label Crammed Discs.

Il faudra attendre 2014 – soit plus de 30 ans ! – pour que ces enregistrements, toilettés et remis en forme, sortent enfin sous le titre fort à propos d’“Ex-Futur Album” (Marc Hollander nous en avait raconté la genèse). Miracle : non seulement la musique ne paraît pas datée, mais elle est peut-être même en avance sur son temps. Ou plutôt à côté de son temps : cette électro-pop mutante ne ressemble à rien de ce qui s’est fait jusque-là. L’intérêt que suscite ce disque auprès d’une génération de jeunes musiciens aux styles divers se concrétise en 2016 par une belle compilation de remix et réinterprétations, “16 Visions of Ex-Futur”, avec Flavien Berger, Forever Pavot, Laetitia Sadier ou encore Marc Collin. Et donne sans doute envie au couple Hollander-Vincent de poursuivre l’aventure avec quelques proches, à son rythme.

Ce qui nous amène donc à ces “Figures” très libres, double album en deux parties qui marque une nouvelle étape dans l’évolution d’une entité musicale toujours mouvante. Là ou “Ex-Futur Album” se présentait comme une collection de chansons (obliques, certes) avec quelques variations, le nouveau apparaît plutôt comme un collage assez touffu, émaillé de mystérieux interludes (la moitié des morceaux font moins de 2 minutes, les plus courts tenant du bricolage sonore inspiré) et de longs passages instrumentaux. Il faut donc un peu plus de temps pour s’y retrouver dans ce labyrinthe pataphysique, qui toutefois ne cherche jamais à mettre l’auditeur à distance. On ne trouvera guère ici de structures couplet-refrain classiques, mais suffisamment de petites accroches mélodiques, de riffs sautillants et presque enfantins (“Formerly Known as Défilé”), ou de correspondances plus ou moins évidentes entre les morceaux pour garder l’esprit constamment en éveil.

Dans un esprit résolument ludique – ce qui n’exclut pas une certaine rigueur, car qui dit jeu dit règles –, Aksak Maboul semble revisiter les épisodes précédents : le formidable “Un caïd”, où la voix en montagnes russes de Véronique fait merveille, aurait tout à fait eu sa place sur “Ex-Futur Album”, tandis que d’autres titres évoquent davantage les expérimentations des débuts. Le disque ressemble même à une synthèse empirique du catalogue Crammed, entre ouverture sur les sonorités d’ailleurs, new wave électronique et compositions destinées à accompagner des images comme dans la fameuse collection “Made to Measure”. La liste des invités au festin donne une idée du décloisonnement – déconfinement ? – à l’œuvre ici : Fred Frith (de retour), Steven Brown de Tuxedomoon, des membres d’Aquaserge (déjà présents sur “16 Visions…”), dont Julien Gasc qui cosigne et chante en duo avec Véronique le très réussi “Fatrasie pulvérisée”… La musique d’Aksak Maboul est un monde en soi : on s’y promène sans carte ni boussole ni papiers, et ça fait un bien fou.

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