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Disques

Raretés confinées (14) : “The Lamberton Lamplighter” de Long Fin Killie

Ce confinement est pour beaucoup d’entre nous l’occasion de nous replonger dans quelques disques obscurs et oubliés. Et, parfois, d’y retrouver des chansons qui ont compté, et qui nous évoquent des souvenirs. Aujourd’hui, “The Lamberton Lamplighter” de Long Fin Killie (1994).

On pourrait croire qu’au milieu des années 90, le rock anglais se résumait à la guéguerre Blur-Oasis, avec le reste du contingent Britpop qui comptait les points et Pulp dans le rôle de l’outsider accédant enfin à la gloire au bout d’une douzaine d’années d’existence. Ce serait faire fi de tous ces groupes qui, avec une liberté inversement proportionnelle à leurs moyens, proposaient une musique moins facile à vendre aux radios mais souvent passionnante. Ils s’appelaient Delicatessen, Prolapse, Flying Saucer Attack, Moonshake, Laika, Gallon Drunk, The Flaming Stars, Earl Brutus ou Penthouse, donnaient des concerts dans les pubs de Camden, obtenaient quelques articles dans le “NME” ou le “Melody Maker”, un clip sur MTV tard le soir ou un passage sur une petite scène à Reading pour les plus chanceux, et lâchaient généralement l’affaire après deux ou trois albums pour trouver un vrai métier. Si l’on érige un jour une stèle à tous ces héros méconnus, le nom de Long Fin Killie méritera assurément d’être gravé tout en haut.

Eux étaient en Ecosse, loin de Londres et des diktats de l’industrie. Mais loin aussi de la tradition locale d’une pop regardant outre-Atlantique, d’Orange Juice au Teenage Fanclub. Le quartette de virtuoses, dont le line-up restera stable durant sa brève existence – à part un changement de batteur sur la fin –, était mené par un certain Luke Sutherland, noir (pas très fréquent dans le petit monde de l’indie rock), violoniste, saxophoniste et chanteur doté d’une étonnante voix de fausset, ancien étudiant en anglais et en philo à l’université de Glasgow, et écrivain en devenir. Victime d’un grave accident de la route lors d’une tournée du groupe en Scandinavie fin 1996, il mit à profit son immobilisation forcée pour écrire son premier roman, “Jelly Roll”. Deux autres ont suivi, pas plus traduits en français que le premier, à ma connaissance.

La musique de Long Fin Killie, sortie sur l’excellent label Too Pure, est aussi singulière que ce CV. Déconstruite et riche en atmosphères contrastées, elle préfigure le post-rock, un genre essentiellement instrumental, mais se distingue avant tout par la voix de Sutherland et ses textes, histoires curieuses qui, affirmait-il, « attaquaient le machisme sous tous les angles ». Par son jeu de violon, également, qu’on entendra un peu plus tard chez ses amis de Mogwai, et qui peut rappeler des morceaux de dEUS comme l’extraordinaire “Via”.

Il y avait chez ces garçons un goût pour l’étrange et l’arcane : la plupart de leurs pochettes utilisaient de vieux caractères d’imprimerie et étaient illustrées de gravures médiévales ou de la Renaissance (certaines signées Dürer), et leur page Wikipedia note que les titres de leurs trois albums, sortis sur une période de quatre ans à peine, renvoient à des personnalités aux destins tragiques ou contrariés, Harry Houdini, Rudolph Valentino et Amelia Earhart. On racontait aussi qu’une riche mécène (châtelaine écossaise ?) leur permettait de créer sans aucune pression, mais c’était peut-être une invention de leur part ou un propos déformé. A moins que ce ne se soit moi qui l’aie rêvé.

Leur premier album – “Houdini”, donc –, sorti en 1995, avait été précédé d’un EP intitulé, selon les versions, “Butterbelly” ou “Buttergut”. Je l’avais acheté en 12’’ à la boutique Rough Trade rue de Charonne, comme en témoigne l’étiquette que je n’ai jamais décollée. Jaune d’or, recouverte d’étranges illustrations et de photos noir et blanc en négatif, la pochette est évidée en son centre pour laisser apparaître le rond central du vinyle – la reproduction d’une gravure orne l’une des deux faces. L’objet intrigue avant même qu’on ne le pose sur la platine.

De ses quatres morceaux, le premier est celui qui se rapproche le plus d’une chanson, même si son refrain n’est qu’une simple ponctuation instrumentale, avec un saut de volume qui surprend à la première écoute. Il s’appelle “The Lamberton Lamplighter”, ce pourrait être le titre d’un conte. Par la voix à la fois enjouée et inquiète de Luke Sutherland, “l’allumeur de lampes du Lamberton” (une région d’Ecosse) raconte que son travail nocturne ne lui laisse pas beaucoup de temps pour batifoler, et qu’il repousse de toute façon les avances des jeunes femmes. Il dit préférer la compagnie des garçons pour leur insouciance… Un journaliste du magazine “CMJ” y voyait « a song about a closeted provincial boy » et on peut difficilement lui donner tort, même si c’est un peu moins évident que chez Bronski Beat. La musique elle-même semble saisie par l’ambiguïté, entre guitares saturées d’époque sur le “refrain” et violon presque archaïsant pour le pont – sur les disques de LFK, on entendait aussi du bouzouki, du dulcimer et de la mandoline.

Unique en son genre, ce mélange de sophistication et de primitivisme (pas étonnant que Mark E. Smith ait été invité à “chanter” sur “The Heads of Dead Surfers”) reste, vingt-cinq après, aussi insaisissable que les poissons qui ont inspiré le nom du groupe. On pourrait penser que Long Fin Killie était trop en avance sur son temps. Disons plutôt que les Ecossais ont exploré des contrées musicales où peu se sont aventurés depuis. Dans le Lamberton, les lampes brillent toujours.

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