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Festivals

Festival Invisible, La Carène, Brest, 22 et 23 novembre 2019

« C’est le meilleur festival du monde ! », s’exclamait Olivier Mellano au moment d’attaquer le dernier morceau de son concert avec son groupe MellaNoisEscape, à l’occasion de l’édition 2018 du Festival Invisible à Brest. Il s’était alors sûrement un peu emballé, mû par l’enthousiasme soulevé par sa performance dans la salle de La Carène. Mais il est indéniable que ce festival fait désormais partie des événements qui comptent chaque automne, en raison surtout de son caractère éclectique et pluridisciplinaire. Si cette notion est un peu devenue une tarte à la crème aujourd’hui, il faut néanmoins reconnaître qu’elle n’a jamais été aussi pertinente que pour le Festival Invisible, qui sait depuis 14 éditions à la fois surprendre et ravir son public. Cette année encore, le festival a proposé un ciné-concert, des performances et même une dégustation de vin en musique ! Retour sur les concerts programmés à La Carène les 22 et 23 novembre.

Vendredi 22 novembre

En cette soirée automnale brestoise, La Carène accueille donc la première des deux séries de concerts proposées par le festival. En attendant le live, on apprécie l’excellent DJ set de Christophe Mevel, le propriétaire de Bad Seeds, disquaire en train de devenir une référence à Brest, qui enchaîne les vinyles (Can, Feelies, etc.).

Puis Fred Poulet prend place sur la petite scène installée dans le hall de La Carène, les concerts alternant durant ces deux soirées entre celle-ci et le Club, la plus petite des deux salles de La Carène. Il est accompagné par Nicolas Villebrun, ancien guitariste de Poni Hoax, qui tient la guitare et s’occupe des sons programmés sur ordinateur. Fred Poulet, quant à lui, dans son style détaché si caractéristique, la guitare posée négligemment sur sa cuisse pour certains morceaux, chante d’une voix lasse les chansons de « The Soleil », son dernier album sorti l’année dernière, treize ans après le précédent quand même ! Un disque offrant un mélange d’electroclash et de chanson française particulièrement détonant, excellemment incarné sur scène avec des morceaux bien rythmés voire frénétiques. Fred Poulet sait aussi proposer des chansons plus calmes comme « A. Delon », extraite de « Milan Athletic Club » (2005), qu’il présente ici comme un slow.

C’est ensuite Ifriqiyya Electrique qui s’installe sur la scène du Club. Ce projet franco-tunisien entre rock post-indus et electro puise son inspiration dans le rituel adorciste (le contraire d’exorciste) de la Banga pratiqué par les anciens esclaves haoussas d’Afrique noire. Le quatuor (une bassiste, un guitariste qui programme également les sons sur ordinateur et deux chanteurs équipés de tshektshekas, ces percussions métalliques qu’on peut tenir avec une seule main) propose un show véritablement déchaîné, électrique et plein d’énergie. Soit un chant hurlé en permanence, une guitare et une basse saturées qui sonnent presque metal, avec des cérémonies africaines projetées en arrière-plan. Le but recherché est la transe, l’expérience mystique, un laisser-aller général. Cela s’avère toutefois un peu pénible sur la longueur. La découverte ne laisse pas indifférent, certes, mais la transe n’agit pas.

 

C’est ensuite au tour de Vanishing Twin, groupe international plus ou moins basé en Angleterre, d’occuper la scène. Nous avons beaucoup apprécié “The Age of Immunology », leur deuxième album sorti en juin dernier. Mais ce qui s’est avéré séduisant sur disque ne convainc pas sur scène ce soir-là. C’est sympathique, ça se laisse écouter mais on a surtout l’impression d’avoir déjà entendu ça, en beaucoup mieux. Le groupe, présent ce soir-là sous la forme d’un quatuor, a souvent été comparé à Broadcast ou surtout à Stereolab. Et c’est vrai que, dans le hall de la Carène, la ressemblance avec le groupe de Lætitia Sadier est trop flagrante : même rythmique motörik, mêmes bidouillages aux synthés, mêmes sons de guitare réverbérés, même voix de la chanteuse Cathy Lucas. Il n’y a bien que la combinaison léopard de cette dernière qui fait la différence. Au sortir du concert, la déception est donc grande tant ce qu’on vient de voir a semblé insignifiant.

Heureusement, pour finir la soirée, nous avons droit au meilleur concert du festival. Il est l’œuvre des Young Gods, ce groupe suisse qui nous accompagne depuis plus de trente ans. Après avoir sorti leur huitième album intitulé « Date Mirage Tangram » en début d’année, il vient le présenter en concert à Brest, accompagné de quelques classiques de leur répertoire. Dès leur « Entre en matière », le morceau d’ouverture de cet album ainsi que du concert, on est emporté dans un climat sombre et mystérieux, cette transe hypnotique, quasi chamanique qu’ils développent depuis plus de vingt ans. On est impressionné par le jeu de guitare de Franz Treichler, à la fois très recherché et très maîtrisé, avec de multiples effets. On est envoûté par l’atmosphère que Cesare Pizzi créé avec ses machines. Le groupe sait aussi nous secouer avec quelques-uns de ces morceaux de punk industriel qui ont marqué ses débuts, comme « Envoyé ! » ou « Skinflowers », joué dans une version d’anthologie au cours des deux rappels qu’offre le groupe, le public ne voulant pas les laisser partir. Une manière idéale de clôturer la soirée.

Samedi 23 novembre

Le lendemain, la soirée démarre de nouveau dans le hall de La Carène avec Charnel Ground. Charnel Ground est un trio composé de Doug McCombs (Tortoise) à la basse, Kid Millions (Oneida) à la batterie et Chris Brokaw (Come, Codeine, etc.) à la guitare. Autant dire qu’on a droit ici à un casting de choix. Chris Brokaw était déjà présent en solo pour l’édition 2018 du festival. Cette fois-ci, il revient donc en trio pour nous proposer de longs morceaux instrumentaux (celui d’ouverture atteignant presque les 15 minutes) entre jazz, post-rock et un certain rock noisy à la Sonic Youth. Il ne manque alors que des paroles. D’ailleurs, on ressent vraiment ce manque au bout d’un certain temps : le chant aurait pu donner plus de relief à leurs compositions. A noter quand même une reprise instrumentale bien troussée du « Poptones » de PiL.

Juste après, c’est Motorama qui monte sur scène. Cela fait une petite dizaine d’années que l’on peut apprécier la musique de ce groupe russe, originaire de Rostov-sur-le-Don, cette pop sombre, souvent exagérément rapprochée de la cold wave, et qui sait toujours être mélodieuse. C’est encore plus le cas avec « Many Nights », leur cinquième album sorti l’année dernière, où leurs chansons se font plus légères et plus lumineuses. Ce qui frappe lors du concert du groupe mené par Vladislav Parshin, c’est le contraste entre les visages fermés, les têtes baissées, l’absence de regards, de sourires ou même de mots entre les membres du trio, et l’évidence pop de ces chansons hyper mélodieuses et accrocheuses. En effet, c’est surtout le dernier album qui est joué et le public se montre très réceptif. Face à cette audience enthousiaste, le leader du groupe se fend juste d’un petit « Merci ».

Ensuite, ce n’est pas à une grosse claque qu’on a droit mais à un véritable coup de poing dans la gueule avec It It Anita. On vous avait déjà dit tout le bien qu’on pensait de ce quatuor de Liège et de son dernier album « Laurent » sorti l’année dernière. Eh bien, on n’a pas été déçus par le concert qu’ils ont donné ce soir-là Brest. Une prestation déchaînée, puissante, violente. Un déluge d’énergie entre hardcore, post-hardcore et noise-rock. Même « We Are Nothing », le seul morceau calme du concert, finit en déluge sonique. Sur le dernier titre, l’un des deux guitaristes s’enfonce carrément dans le public au point que sa guitare se débranche de son ampli. Le batteur, en short et torse nu, s’installe au milieu des spectateurs et se défoule sur son instrument. Il finit par monter dessus et haranguer la foule ! Un concert mémorable.

La soirée se termine avec Rats on Rafts. Ce groupe de Rotterdam existe depuis une petite quinzaine d’années et pratique un post-punk psychédélique plutôt bruyant et bigarré. A les écouter sur disque, on a l’impression que ça part dans tous les sens. C’est pourquoi la surprise n’est pas mince de les voir offrir une prestation aussi tendue et austère. Un concert entre Battles et The Fall, plein d’énergie, d’électricité, de morgue, de tension et d’élégance. On ressort complètement séduit par ce groupe néerlandais, avec l‘envie de le revoir rapidement.

On quitte alors le festival pleinement rassasié de musiques diverses, variées et volontiers déviantes, aussi bien envoûté et secoué que perplexe par moments, et on sent déjà poindre l’envie de revenir l’année prochaine.

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