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Maher Shalal Hash Baz – C’est la dernière chanson

Maher Shalal Hash Baz - C’est la dernière chanson

A l’occasion d’une tournée de Maher Shalal Hash Baz qui s’annonce aussi passionnante que, malheureusement, confidentielle, nous nous devons de revenir sur « C’est la dernière chanson », paru en 2009, un des albums injustement oubliés de la chronique de ces dernières années.

Il a fallu, encore une fois, faire confiance les yeux fermés à McCloud aka Le Ton Mité lorsqu’il nous a parlé de Maher Shalal Hash Baz, projet multiforme du génial Tori Kudo dont le fonctionnement fait immanquablement penser à l’Internationale Situationniste de Debord. Groupe refusant d’en être un, incluant joueurs chevronnés cantonnés à jouer des partitions, joueurs débutants devant improviser, carte joker (le Ton Mité totalement libre), faisant appel au public sachant lire une partition, incluant deux personnes aussi bien que la quasi totalité de K-records traînant par là (cf l’enregistrement de « L’Autre Cap »), Maher c’est surtout l’œuvre de Tori Kudo. Sur des centaines (voire des milliers) de chansons qu’il a écrit, Tori n’a pu en enregistrer  que 177 à Chaudelande de Cherbourg, réunies sur le double album « C’est la dernière chanson » (K-Records).

Comme sur les précédents albums, on retrouve la riche instrumentation de Maher Shalal Hash Baz (groupe de rock agrémenté d’instruments à vent), la même naïveté pop, le même goût pour la spontanéité et l’erreur heureuse mais, contrairement aux précédents albums, l’accent ici est mis sur les compositions instrumentales et la brièveté. Très courtes (la plupart durent moins de 20 secondes), elles ne sont pas sans rappeler d’autres grands tels Webern ou Dada qui feraient de la pop ou de la musique de film. Tori Kudo explique sa démarche (lire des bribes d’interview collées par Tori lui-même sur son blog Godardien) en comparant l’auditeur à un visiteur de musée qui passe devant chaque oeuvre un bref instant, quelques secondes, ou quelques minutes lorsque le tableau lui plaît davantage. L’auditeur est donc plongé dans l’univers de Tori Kudo et doit faire l’apprentissage d’une nouvelle forme d’écoute et d’appréhension du temps et de la musique (Morton Feldman, sors de ce corps !). La plupart des auditeurs seront certainement perturbés mais quelques-uns seront conquis par ce geste musical et la beauté des pièces, les jeux de réminiscences. Sur ce disque, et c’est rare, on sent une vraie liberté avec des morceaux et des chansons en puissance qui ont véritablement vécu leur vie durant le temps collectif de l’enregistrement, certains brefs comme un éphémère, d’autres plus longs, accouchés par un véritable Socrate musical et ses disciples. Un Socrate mâtiné de jazz (à la Steve Lacy), de musique improvisée (à la Red Crayola), de pop (à la Syd Barett) et potier philosophe.

On reconnaîtra, ici ou là, d’autres figures connues : « Gilles Deleuze 1977 », « James Turell Open Field », « Letter from Bill Wells »  ou bien « McCloud » et « Tenniscoats » (nommés d’après des membres éminents de Maher Shalal Hash Baz). Et puis entre deux instrumentaux, on trouve quelques épiphanies, des chansons presque « entières » qui apparaissent comme des titres expansifs du label Constellation : « Job », et ses loooongues 2’39, avec une partie en japonais presque rapé et son refrain en anglais, « Je… », au débit encore plus haché, sur un lit de vents, une percu à la McCloud et des entrelacs de guitares, « Forgetting », tout en fanfare qui se dilue et s’évanouit au fur et à mesure que le narrateur déclare oublier le visage puis la personne elle-même et « Donne-moi à boire », pop jazzy sixties en diable sur des versets de la Bible. On aurait eu du mal à imaginer avant l’écoute qu’on puisse un jour se surprendre à chanter des cantiques pop sur la Samaritaine en faisant la cuisine !

On atteint le sommet et résumé du disque (voire de la vie de Kudo) avec « More Errors », chanson dans laquelle Tori raconte comment ses erreurs ont pris le dessus et sont devenues plus nombreuses que ses cheveux.

Cela dit, on conseillera aux curieux de se prendre au jeu, de laisser défiler l’album et de se laisser aller à une écoute ouverte pour se rendre disponibles à la surprise. On évitera donc iTunes pour se laisser prendre par un lumineux « Pslm36 :9 « ou un « Cartridge Family » tout basson dehors, un « Hierarchy 10/6 » confrontant fanfare et handclap ou un « Mont Blanc » en forme de « Rectangle ». Oui, on entend et on voit ce genre de choses.

Bien sûr, on invitera les plus conquis à se plonger dans les albums plus pop (quoique) « L’Autre Cap » et son « doublon » live nous proposant les mêmes chansons, dans le même ordre, enregistrées à Shinjuku feat. Jim O’Rourke (au passage, qui est le seul fou capable de donner des partoches à jouer à Jim O’ ?), « Blues Du Jour » enregistré chez The Pastels, ou encore « Faux Départ » avec Greg Saunier de Deerhoof et Chris Cohen (Curtains, Cryptacize).

Si vous vous mettez à avoir des envies de plonger les doigts dans la glaise au Japon, de jouer du basson et que vous scrutez régulièrement les photos de chats errants et de terre cuite de l’ami Kudo sur son site tout en japonais, ne vous inquiétez pas : tout est normal. Dès l’apparition des premiers symptômes, écrivez au journal qui transmettra.

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