Wilfried* - Interview

30/07/2008, par Christophe Patris | Interviews |
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WILFRIED*

Le sous-texte philosophique et cérébral du disque s'oppose à l'immédiateté du format pop des chansons. C'est l'équilibre idéal à atteindre, pour toi ?
Le sous-texte psychologique et "philosophique" du disque a été appliqué aux morceaux après leur composition. La spontanéité et l'immédiateté pop ont donc été conservées, je crois. Il n'y a pas d'opposition, mais enrichissement mutuel, entre la distance et l'immédiateté, le fond et la forme, le sens et le son. En tout cas, c'est ce que j'ai essayé de faire.

Wilfried*, par

L'album a été "bricolé" au fil des années, tu y joues de tous les instruments et tu y fais même participer tes roommates. Tu aurais aimé l'enregistrer dans d'autres conditions ?
Je joue de tous les instruments, mais il y a aussi beaucoup de musiciens qui interviennent (Jérôme Laperruque et Arnaud Fleurent-Didier ont notamment produit et arrangé intégralement plusieurs morceaux). Je trouve que c'est la meilleure façon de travailler : chez soi, en apprenant à utiliser les technologies en même temps que l'on compose et arrange, comme un " work in progress" figé à un instant donné. J'aurais aimé avoir un vrai studio dans ma maison et suis un peu frustré par le côté lo-fi du disque (même s'il est ambitieux), mais je crois que j'aurais beaucoup moins bien chanté, par exemple, si j'avais dû le faire en studio. L'avantage d'enregistrer chez soi, c'est que l'on peut choisir le moment où l'on va chanter, par exemple. Les conditions de disponibilités d'esprit ne sont pas toujours réunies si l'on doit s'adapter à un agenda de studio. Par ailleurs, je chante mieux quand je suis seul dans une pièce.

L'album compte pas mal de collaborateurs (Burgalat, Herman Düne, Arnaud Fleurent-Didier,...) Certains figuraient déjà sur ton premier disque. C'est ta famille musicale ?
Je n'ai pas vraiment de famille musicale, j'ai l'impression d'être très solitaire au milieu d'une polyphonie. Mais j'aime l'idée de confier des arrangements à mes amis, quitte à ce que les morceaux m'échappent. Par ailleurs, je ne suis pas très bon technicien, j'ai besoin d'être entouré par de vrais musiciens. Je connais David et Neman de Herman Düne depuis près de quinze ans, je les ai vus jouer pour la fête de la musique quand ils étaient encore lycéens, donc, oui, eux font vraiment partie de mes amis musiciens (comme Flop ou French, en ce qui concerne l'ancienneté de nos relations). Mais je n'aime pas trop l'idée de "famille". Toutes les familles sont psychotiques. Je préfère ne pas avoir de parents.

En tant que critique et musicien, comment perçois-tu la pop française (ou plutôt : francophone) d'aujourd'hui ? Chantes-tu "en réaction" à ce que tu entends à longueur de journée ?
Je trouve qu'il n'y a pas vraiment de pop française, au sens "beatlesien" du terme, qui soit à la fois mélodieuse et ambitieuse, légère et profonde, consommable et durable (et francophone, donc). En même temps, je suis sans doute un peu passéiste dans ma vision de ce que doit être la pop, et Daft Punk, Justice ou Sébastien Tellier sont de grands groupes pop d'aujourd'hui. Le langage mondialisé est l'anglais, le son mondialisé est la compression mp3, le marketing mondialisé c'est Youtube... Les Français ont clairement détrôné les Anglais (pourtant inventeurs de la pop, comme remise en question de l'authenticité originelle) de ce point de vue. A côté, les petits Benabar et Delerm de banlieues pavillonnaires font vraiment pitié (et, oui, je chante un peu en réaction à cette démagogie populiste, en proposant une tentative d'introspection POPulaire). Mais j'aime beaucoup la chanson française (le lettré Belin, l'idéale Carlotti, le maître Bashung, ou toute la bande post-situ fantaisiste des Disques Bien), et Katerine, encore, pour sa dimension christique (son sens du sacrifice joyeux) et subversive (je ne suis pas un numéro de l'annuaire).

Le thème du double est un classique inépuisable, tant au cinéma, qu'en littérature. Y a-t-il des livres, des films ou des disques qui t'ont inspiré ou influencé pour "D'ailleurs" ?
Lewis Carroll ("Sylvie & Bruno"), les Beatles ("The Fool on the Hill"), Harold Ramis ("Un jour sans fin"), Erwin Panofsky ("La perspective comme forme symbolique"), Daniel Johnston ("Sorry Entertainer"), Robert Desnos ("Rrose Selavy"), Paul Eluard ("Capitale de la Douleur"), Henri Michaux ("Plume"), Francis Ponge ("Le parti pris des choses"), Franz Kafka ("Le Procès"), L'Intellect Parfait... Plein de choses en fait, ce serait trop long...

J'ai lu que tu citais Spinoza concernant l'élaboration de l'album.
Oui, j'ai étudié "L'Éthique" de Spinoza, et j'en ai conclu qu'il s'agissait d'une œuvre mathématique conçue pour "programmer" son lecteur à devenir un "homme libre". Je me suis inspiré de cette idée pour faire un album organisé mathématiquement pour "programmer" son auditeur à devenir "fou". Une sorte d'énoncé "performatif" (qui produit ses effets en même temps que son énonciation), ou de tour magique et mystérieux. Après, je ne suis pas sûr d'y être arrivé. Sachant que la folie est la chose au monde la moins bien partagée.

Propos recueillis par Christophe Patris
Photos de Jean-Sébastien Chauvin

A lire également, sur Wilfried* :
la chronique de "D'Ailleurs" (2008)

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