Vincent Théval - Interview

21/10/2016, par et | Interviews |
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L’arrêt de l’émission “Label Pop” de Vincent Théval à la fin de la saison dernière n’a peut-être pas fait grand bruit, mais il a laissé inconsolable tous les amateurs de bonne musique dans un champ pop-folk-rock (pour aller vite). Une décision qui semble d’autant plus injuste que l’animateur avait su imposer en quatre ans sur les ondes de France Musique (où ces genres n’ont jamais été très représentés) un ton, à la fois sérieux et enthousiaste. Loin de se contenter de passer chaque semaine une sélection impeccable de nouveautés et de rééditions, Vincent Théval avait aussi tissé des liens forts avec les maisons de disques et les artistes. En témoignent les nombreuses sessions qu’il a diffusées (parfois avec un public, le plus souvent sans, enregistrées dans les studios de la Maison de la radio). Il a ainsi épinglé à son tableau de chasse quelques grands noms comme The Apartments – sept morceaux sortis en vinyle et CD chez Talitres –, Lloyd Cole, Robert Forster ou Howe Gelb. Et d’autres moins connus, qui gagnent à l’être. Alors que trois de ces sessions (Elvis Perkins, Powerdove et Tuung) sont éditées ces jours-ci par Microcultures, nous avons voulu revenir avec le principal intéressé sur la belle aventure de “Label Pop”. L’occasion d’évoquer une autre actualité, puisque Vincent Théval a repris les rênes du magazine “Magic” (pour lequel il écrivait régulièrement, et qui avait cessé de paraître à peu près au moment où s’arrêtait son émission). Une renaissance qui fait évidemment plaisir.
NB : La plupart des liens dans l'interview renvoient au podcast des émissions lors desquelles ont été diffusées les sessions. Bonne (ré)écoute  !

                                                                                                                                                  VT3                  

Comment as-tu vécu l’arrêt de ton émission “Label Pop” sur France Musique, qui avait déjà été sur la sellette en 2015 ?

Lorsque l’on a initié et porté un projet qui s’arrête après quatre années, ce n’est pas spécialement facile à vivre. Surtout lorsque comme moi, on bénéficiait d’une liberté qui permettait de réaliser ce qu’on avait en tête, et avec des moyens pour y parvenir. Après, c’est la règle du jeu. C’est la prérogative d’un directeur de chaîne que de choisir les émissions qu’il souhaite garder. Lorsque l’on s’engage, on sait que nos contrats sont précaires par nature.

On sentait que tu réalisais l’émission que tu avais en tête avec “Label Pop”. Ce qui a fait son succès est probablement ce mélange de nouveautés triées sur le volet et des retours sur des thèmes du passé ou des sessions avec des artistes cultes comme The Apartments ou Robert Forster.

J’essayais de mettre en regard très simplement et très musicalement les sorties récentes et notre patrimoine musical. Et pas toujours avec des artistes très connus. Un chanteur folk méconnu des années soixante qu’on exhume de l’oubli peut être considéré comme une nouveauté. N’ayant aucune contrainte, plus le temps passait, plus j’essayais d’être exigeant sur la programmation. Je voulais être pointu même si je passais principalement de la pop au sens large, de la musique par essence facile à écouter. Même si tu vas parfois chercher des choses plus expérimentales ou du folk assez brut, tu n’exclus pas les auditeurs en étant pointu. Un titre des Fountains Of Wayne est aussi accrocheur qu’un titre de Rihanna. Dans ce cas, autant choisir celui que personne ne diffuse… Je voulais aller là où les autres n’allaient pas, dans la programmation musicale et les sessions. Si je pensais qu’un artiste était susceptible d’être joué sur d’autres chaînes de radio, je ne le passais pas car je voulais que France Musique ait une émission pop différente. Ça relevait parfois du pari.

On sentait parfois que tu te faisais plaisir en invitant des gens qui ont sans doute compté dans ton parcours d’amateur de musique, comme Robert Foster ou Lloyd Cole.

Les deux premiers artistes accueillis en session sont à l’image de ce qui s’est passé après. Nous avons commencé en novembre 2012 avec Saint Augustine qui est devenu par la suite Pain-Noir. Nous avons enchaîné avec The Apartments. Ces groupes ne sont pas très connus du grand public. Et The Apartments était le seul des deux à avoir une histoire, avec des racines dans les années 80, et même 70. J’ai souhaité des sessions aux couleurs musicales variées. J’ai aussi cherché à alterner entre découvertes, groupes confirmés et d’autres s’étant inscrits dans l’histoire du rock. Robert Forster, Lloyd Cole et Roddy Frame, qui ont tous laissé une trace indélébile, ont ainsi côtoyé Alma Forrer qui à ce jour n’a pas encore sorti d’album. Je trouvais qu’il y avait quelque chose de suffisamment fort, beau et prometteur dans sa musique pour lui proposer de venir jouer quelques morceaux. Je m’affranchissais parfois des contrats de promo des maisons de disques pour pouvoir inviter de jeunes artistes, ou bien d’autres qui n’ont pas de label en France. C’est le cas de Grant-Lee Phillips (ex-Grant Lee Buffalo, ndlr) pour lequel je me suis débrouillé tout seul, en contact direct avec lui et son tourneur. J’y passais du temps, mais ça me faisait plaisir.

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Les conditions d’enregistrement étaient optimales. Est-ce quelque chose qui aidait à convaincre des artistes qui auraient pu se montrer réticents, est-ce que ça les mettait à l’aise, aussi ? Le bouche-à-oreille a dû également bien fonctionner.

Oui, Grant-Lee Phillips n’a pas hésité car Howe Gelb lui avait parlé en bien de sa session pour l’émission. Howe Gelb a même failli faire venir M Ward, mais malheureusement ça ne s’est pas fait. C’était la force d’être une émission musicale spécialisée et pas une quotidienne généraliste dans laquelle un artiste joue un ou deux titres entre des interviews ou des chroniques qui ne le concernent pas. Je faisais venir des gens dont je suis fan du travail, et pour une émission dédiée au genre de musique dans lequel ils s’inscrivent. L’accueil est tout de suite différent. Après, c’était un plaisir pour moi de les accueillir correctement, d’échanger avec eux et de veiller à ce qu’ils aient la possibilité de faire ce dont ils ont envie. Le format des sessions jouait aussi en notre faveur. Rares sont les émissions en France où les artistes ont la possibilité de jouer une demi-douzaine de titres, et sans public. Ils se sentaient tout de suite plus à l’aise. A tel point que certains, comme Lloyd Cole, dont je suis très fan, ont souhaité continuer au delà du temps imparti. Il a joué neuf chansons dans l’ordre chronologique de sortie. J’ai vécu ça comme un cadeau car il faut se sentir sacrément en confiance pour dérouler une telle session alors que ce n’était pas planifié.

Sont-ce les retours positifs sur la session de The Apartments, sortie il y a quelques années en vinyle puis en CD, qui a motivé cette salve de sorties chez Microcultures ?

C’est une idée qui me travaille depuis longtemps. Bien avant que je fasse de la radio. Comme beaucoup de gens j’ai toujours regretté qu’il n’y ait pas eu plus de diffusion des White et Black Sessions de Bernard Lenoir. A l’image du travail impressionnant que fait régulièrement la BBC, notamment avec le label Strange Fruit. Les artistes anglais ou américains jouaient le jeu car c’était une fierté de sortir une Peel Session, ou de placer quelques titres enregistrés pour la radio britannique en face B d’un single. Après, il n’y a eu aucune mauvaise volonté, ni de la part de Bernard Lenoir, ni de France Inter. Il se trouve juste que mener un tel projet est extrêmement compliqué. Malgré ça, dès la première session, j’ai eu envie de m’y atteler. Déjà parce qu’une session réussie apporte toujours quelque chose de différent par rapport à un disque. Et puis parce qu’il y a un tel savoir-faire de la part des ingénieurs de Radio France que la qualité sonore est incroyable. La session de The Apartments m’avait particulièrement marquée. Mais aussi le groupe et les auditeurs, car il faut rappeler qu’à l’époque de la session, Peter Walsh n’avait pas sorti d’album depuis une éternité (1997, ndlr). J’ai donc initié le projet en me rapprochant de Talitres afin de sortir une édition limitée pour le Disquaire Day 2013. Il s’est vendu très vite et très bien, même s’il n’y avait pas d’inédit. Forcément, ça m’a motivé pour continuer. Fin 2015, une édition limitée de la session de Colour Bars Experience (reprises de l’album “Figure 8" d’Elliott Smith par Jason Lytle et Troy von Balthazar, ndlr) est sortie. Ces nouvelles sorties chez Microcultures ne sont que le prolongement de ces galops d’essai.

Pourquoi ces trois enregistrements pour commencer la série des rééditions ?

J’ai réalisé une shortlist qui tenait compte de plusieurs critères. Le premier étant la qualité des sessions. Ces trois-là me touchent beaucoup pour des raisons différentes. Mais nous avons également tenu compte des relations que nous avions avec les artistes et leurs labels. Celui de Powerdove est français, le montage n’a pas été compliqué. Je connais personnellement Elvis Perkins qui sort maintenant ses disques sur son propre label. Tout a été géré en direct avec lui. Pour Tuung, je m’entends très bien avec leur label Full Time Hobby. Ça a été un sacré avantage pour débuter la série. Il y avait d’autres pistes, mais ce sont les trois qui ont répondu le plus rapidement. Tuung était particulièrement heureux que cette session sorte, car c’est la seule fois où le groupe s’est produit en acoustique. Mais surtout parce que les membres du groupe habitent aux quatre coins de l’Europe, et la sortie de cette session a été un prétexte pour le groupe à se réunir et à envisager un nouvel album.

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Avez-vous des idées en tête pour les prochaines sorties ?

Il est évident que nous ne pourrons pas toutes les publier. D’abord parce que ça n’aurait aucun intérêt, mais aussi parce que certains artistes refuseraient pour des raisons tout à fait légitimes. Nous avons déjà commencé à travailler sur d’autres sessions, mais nous voulons déjà voir comment les trois premières sont reçues pour continuer au rythme que l’on a imaginé. Il faut que l’on rencontre un certain succès commercial pour s’y retrouver économiquement. Ce serait bien d’en sortir une par trimestre.

Tu évoquais tout à l’heure la difficulté de sortir des sessions en disques. Microcultures a dû jouer un rôle important dans toutes les négociations.

Oui, ils ont pris le temps de le faire. Ce n’est pas un travail désagréable, il faut juste bien expliquer le projet aux gens. Il y a beaucoup d’allers-retours. Microcultures a beau être une petite structure, ils sont dynamiques et connaissent bien le circuit. Radio France est un gros groupe, ils sortent des livres et des disques. Mais paradoxalement, leur force de frappe n’est pas la même. C’est un travail long et fastidieux, mais nous y sommes quand même arrivés en moins de deux ans.

Il est aussi important de sortir ces sessions tant que les choses sont encore fraîches, les groupes présents dans l’esprit des gens. Car à part quelques passionnés, qui aurait aujourd’hui envie d’acheter ou d’écouter une Black session d’un groupe que presque tout le monde a oublié ?

Oui, mais sans vouloir parler à la place des autres, les responsables de France Inter sont conscients de leur patrimoine et ils estiment qu’une diffusion d’archives en ligne serait intéressante. Mais les choses sont déjà suffisamment compliquées avec des groupes récents, alors imaginez avec des groupes et des maisons de disques qui n’existent plus…

Tu as été nommé récemment rédacteur en chef de la nouvelle formule de “Magic”. Pourrais-tu nous parler de ce nouveau projet ?

“Magic” s’est arrêté au printemps dernier car l’éditeur du titre a placé le magazine en liquidation judiciaire. La santé économique du journal était malheureusement le reflet de ce qui se passe pour beaucoup de journaux, surtout spécialisés. Un nouvel éditeur s’est manifesté pour racheter le titre. Un peu tardivement, certes, car la procédure de liquidation était déjà entamée. Ça a surtout compliqué la situation en rendant les choses un peu plus longues. Le repreneur s’appelle Luc Broussy. C’est un lecteur de “Magic” depuis 1995, et c’est d’abord à ce titre qu’il voulait sauver le journal. Il y a une nouvelle formule et un nouveau modèle économique à imaginer. Tout en sachant que Luc et moi ne sommes pas plus malins que ceux qui ont fait le journal avant nous. Le “Magic” qui va être disponible dans les kiosques en janvier sera réalisé par les mêmes collaborateurs que précédemment. On retrouvera des pigistes historiques comme Matthieu Grunfeld, Etienne Greib, Nicolas Plommée, Philippe Richard qui est là depuis le numéro 3 de “Magic Mushroom”, et beaucoup d’autres. Tous sont hyper enthousiastes et apportent des idées. Parallèlement à ça, il y aura aussi du sang neuf pour faire évoluer le journal. “Magic” restera un magazine musical pointu consacré à la pop au sens large. Mais on va s’ouvrir de façon plus visible à d’autres genres musicaux, car nous sommes nombreux à écouter pas mal de styles différents, de la soul, du jazz, de la musique électronique, du hip hop. Ces styles étaient déjà présents dans l’ancienne formule, mais nous allons pérenniser cette présence et les rendre un peu plus visibles. Nous allons prendre aussi un peu de recul par rapport à l’actualité du disque. Nous ne resterons pas toujours fixés sur les sorties des nouveautés pour élaborer un sommaire. On retrouvera le volet volumineux des chroniques qui est la marque de fabrique de “Magic”, mais il y aura aussi des dossiers et des papiers plus longs. Nous allons muscler l’approche historique de la musique dans une troisième partie dédiée. Pour s’adapter à ces nouvelles idées, le journal paraîtra à un rythme bimestriel.

Crédit Photo : Michela Cuccagna

Merci à Thomas Rousseau

Merci au Walrus pour leur accueil

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