Underworld - Interview

11/03/2016, par | Interviews |
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Si Underworld n’a pas arrêté de tourner ou de travailler sur des rééditions, le groupe n’avait cependant pas sorti de réel album depuis “Barking” en 2010. Karl Hyde nous explique pourquoi et décrit en détail le processus de création qui a abouti à “Barbara Barbara, We Face a Shining Future”, un LP à placer parmis les sommets de leur discographie.

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Le nouvel album s’ouvre par “Exhale”. Les premières secondes du morceau sont inattendues. Très minimalistes, avec un simple son de batterie qui pourrait figurer sur n’importe quel disque de rock. Placer ce titre en introduction était-il une évidence pour vous ?

Non, car nous n’avons pas raisonné en termes d’album. Pour tout te dire, nous n’avons même pas raisonné en termes d’Underworld. Nous avons simplement voulu repartir de zéro, créer de la musique et faire un point sur la situation au bout de quelques mois. Lorsque nous avons estimé que nous bénéficiions de suffisamment de chansons pour un album, nous avons juste essayé de trouver l'enchaînement le plus cohérent.

Comme le reste du disque, ce titre ne sonne pas à 100% comme du Underworld, ce qui pour moi est une excellente surprise car j’adore être bousculé par les groupes tout au long de leur carrière. Avais-tu des modèles en tête avant de te lancer dans l’écriture de “Barbara” ?

Ce sont les Beatles qui m’ont donné cette volonté de bousculer mes habitudes. Quand j’étais gamin, j’étais fasciné par le fait qu’il était impossible de savoir à quoi s’attendre lorsque tu posais leur nouvel album sur ta platine. Ils se sont réinventés en permanence de la moitié jusqu’à la fin des années soixante. David Bowie a pris le relais à partir du début des années soixante dix. J’admire également cet aspect chez Brian Eno et Miles Davis. Ce sont les modèles que j’avais en tête pour ce nouveau disque. Nous sommes tombés dans une routine avec Underworld il y a quelques années et nous ne savions pas trop comment nous en sortir.Nous voulions éviter de produire toujours et encore une formule qui fonctionne. C’était plutôt que notre mode de réflexion était conditionné par des années où les périodes de travail en studio étaient suivies de grosses tournées. Il n’y avait plus de place pour l’imprévu. Nous avons donc préféré nous accorder quelques années en dehors du groupe pour expérimenter chacun de notre côté et prendre du recul sur notre mode de fonctionnement en tant qu’Underworld. Nous avons beaucoup de chance car notre management nous a encouragé en ce sens, allant même jusqu’à nous dire que ça ne servait à rien d’enregistrer un nouvel album ensemble si nous n’étions qu’une parodie de nous-mêmes. Donc même si techniquement nous savions que nous étions un groupe, nous avons cassé tous nos codes pour nous accorder une liberté de création totale en faisant table rase du passé.

Vous vous êtes imposé une technique de travail particulière pour ce disque, à savoir composer systématiquement à chaque fois que vous passiez un moment ensemble. En quoi cela est-il différent de vos méthodes précédentes et quel bénéfice en avez-vous retiré ?

La règle était d’arriver en studio le matin sans aucune idée en tête. Nous commencions notre journée par la recherche de sons intéressants. Les morceaux prenaient ensuite forme. Nous ne revenions pas sur ce qui avait été créé la veille. En parallèle,  je m’accordais une heure chaque jour dans un café pour écrire des paroles inspirées des discussions que nous avions avec Rick sur des sujets divers. Même lorsque je n’écris pas de paroles pour le groupe, l’écriture est une discipline que je m’impose tous les jours. En moyenne, nous passions deux jours par semaine en studio car en parallèle nous avons passé beaucoup de temps en tournée.

Pendant les sessions d’enregistrement, vous avez joué de plusieurs instruments que vous n’auriez jamais utilisés auparavant sur un disque d’Underworld.

Nous voulions casser les règles. C’était un excellent moyen d’utiliser son savoir et ses intuitions de façon différente. Si tu me mets un instrument que je ne connais pas entre les mains, je vais en sortir un son inhabituel qui pourra apporter quelque chose de nouveau au groupe. A l’opposé, si j’utilise ma guitare favorite, je risque de reproduire des sons ou des techniques déjà utilisés sur d’autres enregistrements. Rick a investi dans un synthé Modulor et a joué dessus sans vraiment savoir comment l’utiliser. De mon côté, j’ai acheté les pédales d’effets les plus étranges que tu puisses imaginer. Je me renseignais chaque semaine parmi mon réseau d’amis sur les nouveautés disponibles, et je les achetais pour la simple raison que je n’arrivais jamais à les utiliser comme je le souhaitais. J’aime particulièrement un son de guitare qui m’est très spécifique et il fallait que je m’en éloigne. Pour le prochain album je demanderai à ma fille de venir désaccorder mes guitares pour voir ce que ça donne. (rires)

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Cette façon de travailler a dû donner lieu à de nombreux accidents en studio, heureux ou pas. En avez-vous gardé beaucoup sur la version finale du disque ?

Oui les accidents arrivaient en permanence. Nous en gardons beaucoup car c’est une philosophie que nous avons piquée à Brian Eno dès la fin des années soixante-dix. Il les considère comme des cadeaux avec un pouvoir magique qui emmènent tes morceaux vers un autre territoire. Nous avons basé notre carrière sur des erreurs (rires). C’est comme jouer à un jeu avec Rick dont la règle est de déstabiliser l’adversaire. C’est une technique que nous employons également en concert pour se stimuler l’un et l’autre et emmener nos morceaux vers d’autres sphères. Nous accordons une grande importance à la stimulation de l’intuition, c’est pourquoi nous adorons les accidents sur scène ou en studio. Je considère ça comme quelque chose de naturel. J’ai fait des études aux beaux-arts et j’ai l’impression que la majorité des artistes cherchent à redevenir des enfants pour mieux créer. Car les enfants ne savent pas ce que sont les erreurs. Ils en commettent, mais s’en moquent et continuent à avancer. Tandis que les adultes, la faute à leur savoir, cherchent à les éviter pour s’approcher toujours plus de la perfection.

As-tu emprunté des idées à Brian Eno à la suite de l’album que vous avez enregistré en duo ?

Oui, une certaine façon d’accorder mes guitares pour en sortir des sons inhabituels. C’était nécessaire car après trente-cinq années de travail en duo avec Rick, l’ennui se pointe inévitablement. Et ce n’est pas forcément de la faute de l’autre, mais souvent de la tienne. Pendant notre break entre le dernier album et “Barbara…”, nous avons tous les deux exploré des pistes que nous avions en tête depuis un moment et que nous ne voulions pas utiliser pour Underworld. C’était une étape nécessaire pour mieux nous retrouver par la suite. Car à aucun moment nous n’avions décidé d’arrêter l’aventure Underworld. Nous avons pu évacuer nos frustrations, apprendre à travailler autrement, et surtout faire un bilan humain. Et ça a fonctionné. Quand nous nous sommes remis au travail, nous étions excités comme des gamins à l’idée de partager nos nouvelles expériences. Je pense que ça s’entend vraiment sur le disque.

Vous arrivez à un stade de votre carrière où vous n’avez plus grand-chose à prouver (des disques de qualité en haut des charts, des collaborations importantes, la direction musicale des J.O. de Londres, etc). Six ans après le précédent album, éprouviez-vous pourtant un sentiment de doute au moment de vous mettre au travail sur “Barbara” ?

Absolument pas. Pour la simple et bonne raison qu’entre-temps nous avons réédité “Dubnobasswithmyheadman” et que nous avons effectué une grande tournée pour accompagner sa ressortie. Cette série de concerts était une sorte de test pour voir comment nous pouvions fonctionner ensemble et le résultat a dépassé nos espérances. Les retours du public ont été excellents, mais je dois avouer que ce qui m’a le plus touché c’est que Rick et moi sommes devenus plus proches que jamais. Il y a eu des hauts et des bas dans notre relation, mais se retrouver après quelques années m’a permis de réaliser à quel point j’aimais Rick et à quel point je l’admirais. Pendant ce break, j’ai aussi bien exposé dans des galeries qu’enseigné l’architecture, et enregistré plusieurs albums en marge du groupe. J’étais un homme différent après ces expériences. Riche de tout cela, je me suis beaucoup plus investi dans Underworld et je pense que Rick l’a vraiment apprécié. Pour la première fois, j’avais réellement conscience de ce que je pouvais apporter de bon au groupe.

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La qualité du résultat vous donne-t-elle envie de ne pas attendre six années supplémentaires avant de vous remettre au travail sur le nouvel album d’Underworld ?

Pour être honnête, je meurs d’envie de retourner en studio, mais nous devons faire une longue tournée auparavant. Nous étions tellement excités par le résultat de “Barbara” que nous avions décidé de commencer à enregistrer sa suite une semaine après l’avoir terminé. C’est comme lorsque tu es plongé dans un excellent livre et qu’à la fin d’un chapitre, tu dois t’arrêter de lire pour aller chercher tes enfants à l’école. Tu as vraiment hâte de t’y replonger pour découvrir la suite. Mais nous avons dû stopper ce projet pour préparer la tournée. Nous allons donc pour la première fois composer un disque dans des bus, des hôtels ou bien des aéroports. Je sais que nous sommes capables de le faire car “Santiago Cuatro”, sur notre dernier album, a été enregistré dans une chambre d’hôtel au Chili. J’ai utilisé une guitare bas de gamme achetée au coin de la rue et je me suis enregistré pour la première fois sur un enregistreur digital. Rick a par la suite ajouté des nappes de synthés. Nous sommes très contents du résultat.

Le titre de l’album est particulier, pourriez-vous nous expliquer sa signification ?

Rick a perdu son père l’année dernière. C’était un homme très sage, qui m’a beaucoup inspiré. Peu de temps avant qu’il décède, pour rassurer sa femme qui s’inquiétait de le savoir malade, il lui a dit “Barbara, Barbara, we face a shining future !”. Quand Rick m’en a parlé, j’ai su que nous tenions le titre de l’album. C’était une déclaration tellement intense. C’était également une façon de rendre hommage à son père et à sa vision positive de la vie.

Après avoir été signés par plusieurs maisons de disques, vous avez en 2006 choisi d’opter pour une distribution principalement sur votre site internet. On retrouve, entre autres, des versions exclusives du dernier album et des sérigraphies sur votre site. Est-ce important pour vous de tout contrôler ?

C’était plutôt un moyen d’explorer un territoire inconnu. Cela fait seize ans que je produit du contenu sur internet, ne serait-ce qu’avec mon blog. Au début des années 80, quand Robert Fripp a commencé à parler du concept d’internet avec ce qu’il appelait les “small mobile intelligence units”, nous étions déjà fascinés par ce moyen de communication qui permettait à des groupes de gens d’échanger des informations en dehors du mainstream. Une fois qu’internet est devenu disponible pour tous, nous avons immédiatement souhaité publier de la musique sur notre site comme bon nous le semblait. Ce qui ne nous a pas empêchés de signer des deals avec des maisons de disques pour distribuer nos albums. Mais si j’ai envie de poster un nouveau titre ce soir sur notre site, rien ne m’empêche de le faire. J’apprécie cette liberté.

 

Photos : Alain Bibal.
Merci à Florian Leroy.

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