Tori Kudo – ガラ刑 GALA- KEI "Galapagos Cellular Phone- Punishment"

03/03/2018, par | Albums |
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Toujours au croisement de l’art et de l’artisanat, de la musique savante et populaire, Tori Kudo de Maher Shalal Hash Baz frappe encore, comme un moine zen facétieux, là où on ne l’attend pas.

Cette nouvelle sortie chez les Français de Bruit Direct est tout à fait surprenante et se joue sur trois niveaux de sons différents. Tori Kudo a pris l’habitude de chantonner des mélodies sur le téléphone de son amie Ai, coincée au bord de la mer et souvent seule avec sa jeune fille Mari, qui lui chantonnaient en retour ces mêmes morceaux sur son répondeur vocal. Arrive la dernière étape :  réinterpréter les morceaux par l’orchestre de Maher Shalal Hash Baz, lors des 30 ans du groupe à Tokyo.

Vous n’avez rien compris ? Wire (qui d’autre évidemment ?) a concocté cette vidéo animée pour mieux visualiser le processus.

Bruit Direct nous offre ça en double vinyle plus un CD mixant les trois pistes différentes d’un même morceau sinultanément.

C’est un joli cafouillage, très amusant et forcément intéressant pour ceux qui aiment les jeux de transmission, de recopiage et d’erreurs (élément central de la philosophie du Kudo) et la beauté de l’amateurisme.

Tori Kudo le dit mieux que moi. Je vous le laisse dans sa version anglaise car la traduction perdrait de sa poésie.

"This is my life work. The thought that the word is postal was the subject of Derrida. This album is also inspired by James Tenney's "postal pieces" in terms of the transmission of inspiration. The cell phone which is caught in the mouth of Mishima of LP jacket represents his word which did not reach the SDF personnel. Mishima cut off his belly, but I cut the groove of LP."

Comme toujours (relire la chronique de "C’est la Dernière Chanson"), l’idée derrière la réalisation est aussi intéressante que le produit fini (en devenir devrait-on dire ici, pour substituer Deleuze à Derrida).

Effectivement, les partitions cartes postales que Tenney a envoyées à ses amis sont tout aussi importantes que la musique elle-même et font peut-être plus œuvre (pour ceux que cela intéresse, vous écouterez ici et lirez/verrez un peu plus ), de même que les versions voyageant de Tori à Ai et de Ai à Maher valent peut-être davantage en tant qu’idée pure et comme cadeau que leur exécution par le groupe.

L’autre référence magique, pour moi, c’est Mishima. Fascinant Mishima ! Auteur à succès et dont le suicide (par Seppuku s’il vous plaît !), après son discours/prise d’otage au ministère de la Défense, reste selon Marguerite Yourcenar, sa plus grande œuvre d’art, tellement belle qu’elle est au cœur du film de Paul Schrader, "Mishima A life in four chapter". On ne saurait que trop vous conseiller cet étrange film esthétisant dont la musique fut signée par Philip Glass.

Que le (ex ?) punk Tori Kudo se réclame du nationaliste Mishima nous laisse, a priori, confus mais à lire le début du texte-manifeste de Mishima on peut y voir certaines préoccupations communes (là encore, d’autres ont fait le boulot pour nous, on partage ici et on remercie Misc.Misc).

Ode à l’amitié, à la transmission, à un refus technologique (Tori et Ai ont longtemps résisté aux smartphones pour conserver leurs vieux engins à clapets) voilà ce qu’est Gala-kei.

Si les mots de Mishima se sont perdus dans la foule des militaires trop bas pour l’entendre, d’un Japon trop compromis pour le comprendre, les mélodies et les mots de Tori restent gravés dans le vinyle et c’est un cadeau précieux.

Alors, on adore entendre ces guitares, ces claviers parfois, ces bribes de chansons à leur état quasi sauvage, sorties sous leur plus simple appareil, reprises entre un babil de nourrisson ou des gazouillis d’enfants sur fonds de voitures passant par là. On préfèrera peut-être les chœurs inhabituels, un poil soul, et un interlude bien free sur la piste 2 du LP1 ("Takoyaki" ?) ou la piste 6 du LP1 ("It's from today isn't it ?" ?) qui est une nouvelle incursion dans le rap japonais, toujours bienvenu avec le Kudo, complètement déphasé, voire de plus en plus déphasé, sur une batterie réduite au boum tchac nécessaire et un clavier qui pépie. Qu’importe au fond, car notre curiosité et notre plaisir doivent se renouveler à chaque écoute d’un travail toujours en cours. Si Flaubert était Madame Bovary, la petite Mari c’est sans doute nous.

Tori Kudo et les siens (Maher Shalal Has Baz) seront en tournée européenne cet hiver, ne les manquez pas (et revenez avec votre Gala-kei sous le bras). Et encore moins sa carte blanche (une exposition de céramiques ? un concert ?) à l’Hôtel Rustique de Bruxelles !

Avec l’aide de Johanna D. qui s’y connaît sacrément en babil.

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