Tim Presley (White Fence) : « Je voulais aller à l’essentiel »

18/09/2019, par | Interviews |
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Cela fait une dizaine d’années que le Californien Tim Presley propose sous le nom de White Fence un psychédélisme comme en équilibre sur un fil, à la beauté bizarre, qui n’est pas sans rappeler la musique de son modèle revendiqué, le regretté Syd Barrett. Une influence particulièrement prégnante sur son dernier album, le très réussi “I Have to Feed Larry’s Hawk” sorti il y a quelques mois. Mais ce psychédélisme sait aussi être bien électrique avec la présence de trois voire quatre guitaristes (lui y compris) sur scène. C’est ce qu’il a démontré lors de son récent passage à la Route du rock à Saint-Malo. C’est à cette occasion que nous l’avons rencontré, quelques heures avant son concert. Au cours de cet entretien, il a, entre autres, évoqué sa fascinantion pour les divers gangs de Los Angeles, sa conception de la musique ainsi que les artistes avec qui il a pu collaborer au fil de sa carrière.

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Comment te sens-tu quelques heures avant de monter sur scène ?

Tim Presley : Anxieux, mais pas vraiment nerveux. C’est pour ça que j’aime bien boire un verre… C’est important d’être avec les membres du groupe pour obtenir de l’énergie. Comme un gang ! En fait, je suis surtout impatient de jouer.

Est-ce différent pour toi de faire des concerts en salle ou dans des festivals ? Peut-être que l’ambiance est différente en festival…

J’aime bien les festivals. L’atmosphère est agréable… Mais un concert en salle, c’est là que se trouve la véritable énergie selon moi. C’est plus intime et, quand tu joues, tu peux nourrir cette énergie. Avec les festivals, c’est « Ah, ils sont si loin… ». Mais j’aime ça aussi. Les deux ont leurs mérites.

Qu’est-ce que tu aimes dans les festivals en général ?

J’aime le fait qu’il y ait de l’herbe, habituellement. J’aime les tote bags gratuits, la nourriture, les boissons… En fait, le plus souvent, tu rencontres d’autres groupes, des musiciens que tu connais, et c’est cool de les voir ailleurs que là où tu habites. Par exemple, Hand Habits, nous sommes amis et c’est cool de la voir ici en France.

Cette année, tu as sorti un nouvel album, “I Have to Feed Larry’s Hawk”. Que signifie ce titre étrange ?

Il signifie tout ce que tu veux qu’il signifie. Techniquement, c’est une version surréaliste d’une métaphore signifiant nourrir l’addiction ou nourrir les relations humaines. C’est à la fois positif et négatif. C’est une déclaration pleine de sens, avec une touche surréaliste.

Et White Fence ? Pourquoi ce nom ?

Je suis obsédé par l’histoire des gangs, en particulier à Los Angeles où il y en a beaucoup. J’aime leur histoire, du tournant du siècle jusqu’à aujourd’hui. La mentalité d’un gang, je trouve ça fascinant. À Los Angeles, dans les années 30 et 40, les gangs, c’étaient des gens pauvres. Il pouvait y avoir un Irlandais, un Juif, un Mexicain ou un Noir dans un même gang. White Fence a été le premier gang entièrement latino, mexicain. Mais ce que j’aime, ce n’est pas seulement ça. Il y a le paradoxe entre White Fence, le gang, et le rêve américain de la jolie maison avec la jolie famille et sa clôture blanche. Mais dans certains gangs, il y a beaucoup d’amour. Il y a de la haine et de la violence mais il y aussi de l’amour, entre les membres. Et dans ce rêve américain, il y a de l’amour mais cela peut aussi être terrifiant, ils peuvent prétendre s’aimer alors que ce n’est pas le cas.

Oui, il y a l’image de la jolie famille, mais à l’intérieur de la famille…

Oui, c’est une façade. Donc, ce paradoxe, cette contradiction, c’était intéressant.

On peut décrire ta musique comme psychédélique. Pourquoi aimes-tu jouer ce genre de musique ?

Je ne sais pas pourquoi. Quand je pense aux mots “punk” ou “psychédélique”, j’y vois une signification différente de celle qui existe en réalité. Pour moi, les deux veulent dire la même chose, cela représente une certaine liberté. Ce qui est malheureux, c’est quand le punk s’impose des règles, qu’il doit sonner de telle manière et, pour le psychédélisme, c’est la même chose. Selon moi, le psychédélisme, ça signifie être capable d’écrire ce que tu veux et de le faire sonner comme tu veux. Pour moi, c’est ça qui est psychédélique. Le krautrock est psychédélique, par exemple. Et je pense que le punk est plus une idée qu’un son. Donc, pour répondre à ta question, de savoir si je fais une musique psychédélique ou non, pour moi, l’important est que ce soit libérateur, que tu puisses faire ce que tu veux.

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Mais il semble que l’influence de Syd Barrett est importante pour toi…

Oui parce qu’il encapsule ces deux choses à la fois. Son songwriting est à la fois punk et psychédélique. Prends des groupes comme Swell Maps ou Television Personalities, c’était des groupes punk, au moins dans l’esprit, mais ils adoraient Syd Barrett parce que les chansons sont simples comme celles des Ramones. La simplicité, je pense que c’est ça qui est attrayant. Avec Syd Barrett et moi, c’est simple et sincère.

Tu as dit de ton nouvel album que c’était ton plus personnel. Que voulais-tu dire ?

Tant concernant les paroles que la musique, je voulais que ce soit simple et honnête parce que j’avais beaucoup de choses à dire et que je voulais les dire honnêtement. Je ne voulais pas être trop obscur, plutôt aller à l’essentiel.

L’honnêteté est importante dans cet album en particulier ?

Oui, je ne dis pas que mes autres albums ne sont pas honnêtes mais celui-ci représente un genre spécial d’honnêteté, l’expression d’une certaine vulnérabilité. J’ai eu la bravoure et le courage de l’exprimer de cette manière.

Dans cet album, il y a une phrase qu’on remarque en particulier. C’est dans la chanson “Fog City”, déclinée dans deux versions. Tu chantes : « There’s always a danger in leaving the past ». Cette phrase est importante pour toi ? Pourquoi chantes-tu cela ?

Parce que j’ai effectué un grand pas dans ma vie, un grand changement. J’ai quitté Los Angeles et je suis retourné vivre à San Francisco. Et effectuer de grands changements comme ça, changer son mode de vie, arrêter de prendre certaines drogues, ça fait peur. C’est l’inconnu, et ça peut être dangereux.

Une façon de te « mettre en danger » musicalement, c’est peut-être de collaborer avec d’autres artistes. Tu as ainsi formé le duo DRINKS avec Cate Le Bon. Vous avez réalisé deux albums ensemble. Jeff Tweedy, le leader de Wilco, a dit de Cate Le Bon qu’elle était « l’une des meilleures à faire de la musique actuellement ». Tu es d’accord ?

Oui, je pense qu’elle a quelque chose de génial en elle. Sa manière d’appréhender la musique est si intéressante, elle est différente de celle de tous les musiciens que je connais. Son approche est très intéressante, je ne sais pas comment l’expliquer. Ce n’est pas conventionnel et ça fonctionne très bien. Je pourrais en parler encore et encore, mais… Elle m’inspire et c’est pourquoi DRINKS est un groupe si spécial parce que, en particulier sur le premier album, nous étions comme « collés » dans notre processus créatif. Nous ne voulions pas nous répéter. Sur ce premier album de DRINKS, nous avons ressenti la même chose. C’était à la fois immense et très cool. Nous voulions juste tout jeter, commencer quelque chose de nouveau, faire l’opposé de ce qu’on fait normalement, et on emmerde les autres parce que c’était pour nous avant tout. Nous parlions le même langage, tant musicalement que mentalement.

Tu as aussi fait deux albums avec Ty Segall. Que peux-tu nous dire à son propos ?

Il est si travailleur… Il vit et il crée tant de musique et d’enregistrements. Il est toujours enthousiaste, il n’est pas blasé. Il est très talentueux et tout ce qu’il fait est aussi une inspiration pour moi. Il est si prolifique que ça m’inspire. Et pour ce qui est de faire de la musique avec lui, nous parlons également le même langage. C’est comme avec Cate, mais c’est aussi un peu différent.

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Mais pourquoi est-il si prolifique ? C’est incroyable de voir qu’il peut sortir plus d’un album par an. L’année dernière, il en a publié six…

Oui, comme j’ai dit, il vit et crée, c’est tout ce qu’il fait. C’est ce qu’il aime. On doit respecter ça, c’est sa passion. Il fait juste de la musique tout le temps, il ne peut pas s’arrêter.

Comment les as-tu rencontrés, Cate Le Bon et Ty Segall ? Comment as-tu commencé à travailler avec eux ?

Ty était fan des deux premiers albums de White Fence. Je l’ai rencontré à l’extérieur d’un bar et il m’a dit qu’on devrait faire un EP ou quelque chose comme ça ensemble. Au départ, ça devait être ses chansons sur une face, mes chansons sur l’autre face. Mais quand on a commencé à travailler ensemble, nos cerveaux se sont comme connectés, on a commencé à écrire des chansons ensemble et c’est parti de là. C’était vraiment spécial.

Concernant Cate, elle tournait aux Etats-Unis, ça devait être en 2012. Avec son groupe, ils jouaient quelque part à Los Angeles et ils avaient besoin d’une première partie. Mon tourneur m’a demandé si je voulais jouer. Je n’avais jamais entendu parler d’elle. J’ai regardé sur Internet, j’ai vu une vidéo que j’ai adorée. J’ai donc dit que j’étais d’accord, on a fait le concert et c’est là que je l’ai rencontrée. Est alors née une véritable admiration mutuelle, musicalement parlant. Après quelques années d’amitié, nous avons réalisé que nous voulions faire de la musique ensemble.

La traditionnelle question pour finir : quels sont tes projets ?

Je ne sais pas encore. J’ai lancé une idée : j’ai un tas de chansons que j’ai enregistrées depuis 2009 et qui ne figurent sur aucun album. Des outtakes, des faces B, des restes d’albums… J’aimerais sortir une compilation de ces titres. Mais je ne suis pas sûr, j’y réfléchis encore.

 

Propos recueillis par Nicolas Cléren.

Photos : Vincent Arquillière, Route du rock 2019.

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