Tentative d'élucidation du nouveau clip des Shins, "It's Only Life"

25/07/2012, par Christophe Despaux | Clips |
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Argument : un enfant joue dans la nature, son chien à ses basques. Développement : livré à lui-même, il s'imagine super-héros cornu et combat un ennemi imaginaire qui le devient de moins en moins. Les lieux qu'il parcourt - départementale, banlieue, commerce - témoignent d'une fuite inquiétante des humains, mais lui n'en a cure. Parallèlement, un "monstre" ralenti et noir traine, attaché comme un pauvre gibier, James Mercer, le chanteur du groupe. Sur le toit d'une station-service, l'enfant déclenche un feu d'artifices. Sa position éminente fait qu'il s'aperçoit enfin - peut-être - de la présence des "monstres" (et vice-versa - toujours peut-être - pour ceux-ci attirés par le bruit). Conclusion : tout le monde va son petit bonhomme de chemin, comme auparavant.

On trouvera difficilement plus déceptif cette année que ce clip d'Hiro Murai dont le montage alterné débouche précisément sur une non-rencontre. A l'inverse de "Super 8", qui confrontait récemment enfants et extra-terrestres (variantes futuristes des monstres infra-terrestres) avec un profitable échange pour les deux, "It's Only Life" s'en tient à un surprenant statu-quo. Qui sont ces monstres, d'abord ? Des créatures quasiment planes, sortes de moines herbus affublés d'un masque aussi noir que leur corps percé de deux trous blanc pour les yeux. On dirait les Idées Noires de Franquiin rendus en ligne claire (un paradoxe). Et leur immersion dans la nature les rapproche des esprits filmés par Apichatpong Weerasethakul dans "Oncle Boonmee" : on les distingue à peine dans certains plans (notamment celui avec le vélo en amorce). Disons qu'ils sont partout, cachés, et que leur mode de déplacement épuisé permet à Murai de réduire de peu le défilement des images pour leurs scènes contrairement aux passages avec l'enfant, pure flèche miyazakienne assommé par les ralentis.

Deux rythmes donc, mais un seul univers déserté et habité à la fois. Plusieurs détails interrogent ; le presque raccord - un plan d'écart - entre le sifflet de l'enfant et la boutonnière de Mercer, tous les deux situés sensiblement au même endroit, sur le torse. Et le vrai raccord, cette fois-ci, entre la pince griffue du monstre qui tire la corde et la main aux doigts presque repliés du chanteur. Un lien existe entre Mercer et l'enfant, de même qu'il existe entre Mercer et le monstre. Les cassettes dans la voiture abandonnée évoquent une temporalité un peu plus lointaine que notre époque. Deux rythmes et peut-être deux temps : passé, présent (cf les montres à l'avant-bras du jeune héros). L'enfant inconscient aux prises avec les forces qui l'habitent renverrait au récent "Max et les Maximonstres" de Spike Jonze, mais plus loin encore on peut le rapprocher de "Chickamauga", le second segment de la "Rivière du Hibou" (Robert Enrico - 1962) où un jeune sourd-muet prenait pour un jeu une effroyable bataille de la Guerre de Sécession qui allait décimer sa famille. Menaces internes ou externes qui finalement ne semblent pas toucher notre gamin tout à ses bêtises - culminant avec l'explosion sur le toit. A-t-on déjà vu dans un ciip moment aussi inéluctable et sans lendemain que les regards peut-être échangés entre les trois personnages, avec en point d'orgue le monstre qui se retourne et repart, tirant Mercer comme un poids mort ? Pas depuis longtemps. Il y a au coeur d'"It's Only Life" une vérité majeure, terrible et infiniment simple que Chamfort a résumé en une maxime parfaite : "L'homme arrive novice à chaque âge de sa vie". C'est tout à l'honneur d'Hiro Murai de l'avoir exprimée d'une façon aussi oblique et marquante dans ce très beau clip.

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