Tahiti 80 - Interview

06/04/2011, par | Interviews |
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Avec Tahiti 80, l'histoire a commencé il y a une quinzaine d'années, par un coup de téléphone. Avec l'inconscience de la jeunesse, je faisais alors un fanzine papier à diffusion très confidentielle, dont j'avais laissé quelques exemplaires en dépôt au magasin Rough Trade de la rue de Charonne, à Paris. Attiré par un petit article que j'avais écrit sur le groupe irlandais Me, l'un des membres de Tahiti 80 (impossible de me souvenir lequel) l'avait acheté et m'avait ensuite contacté pour m'envoyer leur premier disque autoproduit. Quelques semaines plus tard, le EP "20 minutes" arrivait dans ma boîte aux lettres : six morceaux d'une pop bricolée avec les moyens du bord, mais aux mélodies et aux ambitions bien au-dessus de la moyenne. Depuis, les Rouennais ne m'ont jamais déçu, et l'envie de les rencontrer m'est plusieurs fois passée par la tête – mais l'occasion ne s'était jamais présentée jusqu'ici. Elle est enfin arrivée avec la parution de leur nouvel album, "The Past, the Present & the Impossible" (sorti sur leur propre label, le bien nommé Human Sounds), qui voit le groupe explorer de nouvelles pistes, de nouveaux rythmes, de nouveaux sons, sans pour autant se laisser griser par son audace. On trouvera comme sur les disques précédents une généreuse ration de tubes potentiels (traduire : qui ne cartonneront qu'au Japon, même si les Japonais n'ont peut-être pas vraiment la tête à ça en ce moment), flirtant avec une électro onirique ("Solitary Bizness", "Want Some ?") ou plus dansante ("Gate 33", "Crack Up") sans renier les racines pop de ces anglophiles distingués. Bien qu'il eût enchaîné les entretiens depuis le matin, Xavier Boyer, chanteur et guitariste, a répondu longuement à nos questions, visiblement ravi d'être interviewé pour POPnews. Un plaisir partagé.

 Tahiti 80

La composition du groupe n'a pas changé depuis ses débuts, à part l'ajout de deux membres additionnels pour ce nouvel album. Une telle longévité est assez rare pour un groupe de rock. A quoi l'attribues-tu ?

Xavier Boyer : C'est difficile à expliquer. Déjà, on n'a pas l'impression que ça dure depuis si longtemps. Je crois qu'on a trouvé assez vite un équilibre au sein du groupe, en mettant de côté les luttes d'ego potentielles. On s'est aperçus que certains avaient plus d'aptitudes pour écrire des chansons, d'autres pour les enregistrer, d'autres encore étaient des multi-instrumentistes, ou alors avaient un rôle de "joker" pouvant débloquer la situation quand on peinait sur un morceau, parce qu'ils avaient une autre vision… On a essayé dès le départ de travailler en s'appuyant sur les forces de chacun, mais ça s'est fait de façon naturelle. C'est sans doute le secret de la longévité de certains groupes qu'on apprécie, d'ailleurs. Et puis on évolue constamment, on est toujours inspirés par de nouvelles choses, que ce soit des artistes qui émergent ou d'autres plus anciens qu'on ne découvre que maintenant, des instruments qu'on n'avait pas encore pensé à utiliser… En cela, je pense qu'on est un peu l'anti-U2 et l'anti-Coldplay, ces groupes qui ont tendance à labourer sans cesse le même sillon. Quitte à parfois se contredire d'un album à l'autre, on a toujours estimé que cette évolution était indispensable pour que Tahiti 80 puisse perdurer.

 

En même temps, vous aimez retravailler avec les mêmes personnes : Andy Chase, Mehdi Zannad (alias Fugu), Tore Johansson, Tony Lash, ou Laurent Fétis pour le design des pochettes. Vous appréciez de pouvoir entretenir des relations sur le long terme avec tous ces collaborateurs ?

Oui, car on évolue ensemble. Laurent Fétis, par exemple, a débuté dans le graphisme avec notre premier album, "Puzzle", et connaît depuis un énorme succès. On est attaché à ce genre de collaboration à l'ancienne, cette fidélité, comme Pink Floyd avec l'agence Hipgnosis qui réalisait leurs pochettes. Il y a un peu de mythologie rock derrière tout ça, mais surtout une vraie connexion entre nous. Concernant le nouvel album, on a quitté Universal, et donc le confort d'une maison de disques "classique", pour monter notre propre label. Ca nous a mis une certaine pression, et on avait envie de retrouver nos bases, un cadre un peu familier, plutôt que d'aller chercher des gens à la mode et risquer des fausses pistes. On voulait resserrer l'équipe, aller à l'essentiel. Tony Lash, par exemple, qui avait mixé plusieurs de nos disques précédents, s'est investi encore davantage sur celui-ci, en venant travailler chez nous à Rouen.

 

Le fait d'avoir votre propre studio, justement, c'est important ?

C'est un peu notre quartier général, comme dans "Wayne's World" ! Ma collection de vinyles que je ne peux pas garder à Paris, faute de place, je l'ai mise là, avec tous les instruments qu'on a achetés… Le studio a un côté ludique. On a toujours aimé l'ambiance des studios d'enregistrement, mais la pression financière est stressante, on se dit "Là, faut pas se rater…" Il y a un confort indéniable à être chez soi, à ne pas avoir à regarder l'horloge. Même si ça représente aussi un danger, celui de prendre ses petites habitudes, de savoir exactement ce qu'on peut tirer du matériel. Pour éviter cela, on a toujours eu, pour chaque disque, la volonté d'essayer de nouvelles techniques, de nouveaux instruments afin de faire vaciller nos repères, même si l'on est dans un cadre rassurant. Notre angoisse, au fond, c'est que tout aille un peu trop bien. A chaque album, on part d'un concept plus ou moins précis, et le résultat, même s'il s'inspire de cette idée de départ, est toujours différent de ce qu'on avait envisagé. S'il était absolument le même, si on suivant une route tracée sans dévier, là on commencerait à s'inquiéter.

 

"The Past, the Present & the Possible" se distingue de vos albums antérieurs – et notamment du précédent, "Activity Center" – par une utilisation importante de l'électronique. C'est une voie nouvelle que vous vouliez explorer ?

J'en reviens à la "contradiction" entre nos albums que j'évoquais tout à l'heure, le fait qu'on les conçoive un peu en réaction au précédent. "Activity Center", on l'a fait dans la foulée de mon album solo (sorti sous le pseudo Axe Riverboy, anagramme de son nom, ndlr), et aussi en prenant le contre-pied de "Fosbury". Pour cet album, on n'avait pas vraiment de chansons avant d'entrer en studio, on a navigué à vue, en expérimentant pendant six mois, mais c'était un choix assumé. On voulait aussi donner notre version d'une certaine musique noire. Puis, avec "Activity Center", on est revenus à quelque chose de plus power pop, classique, indé, plus aisément identifiable pour certaines personnes. Très facile à jouer sur scène aussi car quasiment enregistré live, et on a d'ailleurs tourné pendant deux ans. Après ça, on avait envie de laisser un peu de côté les guitares, d'utiliser plutôt les synthés, de changer nos habitudes. Ceci dit, ce mélange entre les musiques électroniques et une pop plus classique, il est là dès le début chez nous. On a juste radicalisé le propos, avec de nouvelles dynamiques. Sur "Activity Center", le son était assez "arrondi", là c'est beaucoup plus tendu, avec des parties plutôt extrêmes du point de vue du son. Le premier morceau, "Defender", se termine avec des guitares carrément noisy. On reste dans quelque chose d'assez sophistiqué, mais avec un côté plus brut, moins glacé qu'avant.

 

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