Peter Walsh (The Apartments) : « Je ne suis jamais trop rentré dans le moule »

09/10/2018, par et Guillaume Sautereau | Interviews |
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Sur des enregistrements live des années 80 et 90, tu joues des morceaux qui ne sont jamais sortis, comme "Calling on Jean" ou "The Staying Kind". Existe-t-il des versions studio ? 

Je ne crois pas. Ah si, j'en ai enregistrés certains, mais je n'en ai rien fait. J'ai dû égarer les bandes car je bougeais beaucoup à l'époque... J'aimais bien les deux chansons que tu as citées, mais bon, c'était il y a longtemps.

Que penses-tu de l'industrie de la musique, qui vit des heures difficiles et qui a beaucoup changé depuis la sortie de ton dernier disque, "Apart", en 1997 ?
Oh, je crois qu'elle est quasiment morte... C'est déjà un miracle que je puisse venir jouer en France. Un ami qui travaille pour un label anglais m'a raconté qu'un groupe dont il s'occupait avait joué au festival de Reading devant 5 000 fans qui connaissaient les paroles des chansons par cœur. Et quand leur CD est sorti, ils en ont vendu 200 exemplaires... Ça fait 4 800 personnes qui n'ont pas acheté leur disque. Il y a beaucoup de groupes comme ça qui, après avoir fait un album, se sont fait virer, et dont les membres ont dû revenir à une vie normale - fin de l'histoire. A moins que l'un d'eux ne dise : je m'en fiche si ça ne marche pas, je continue quand même, coûte que coûte, parce que c'est ma vie. Ça, c'est un peu moi.

Tu as connu beaucoup d'ennuis avec des maisons de disques tout au long de ta carrière. Aujourd'hui, il y a de plus en plus d'artistes qui se débrouillent sans...
Oui, c'est vrai. Là, j'ai de nouvelles chansons que je trouve bonnes et j'aimerais que les gens les entendent. C'est aussi pour ça que je suis venu passer quelques jours en Europe, pour voir si je peux concrétiser ça. Je n'ai jamais vendu beaucoup de disques et je ne pense pas que ça va changer maintenant, mais j'espère en tout cas pouvoir sortir ces morceaux d'une manière ou d'une autre.

Le fait que des gens, notamment en France, se souviennent de toi alors que tu avais quasiment disparu depuis douze ans, c'est déjà bon signe ?
Bien sûr. Tous les disques que j'ai faits avaient une grande importance pour moi, ça me touche donc beaucoup que ceux qui les écoutent aient le même genre de rapport passionnel avec ma musique.

Je pense que tous les amis à qui nous avons fait écouter tes disques les ont beaucoup aimés, ou ont en tout cas reconnu la qualité de tes chansons. Le problème, justement, c'est peut-être que le public n'a pas eu suffisamment l'occasion de les entendre ?
Sans doute. Mes chansons sont peut-être passées un peu à la radio ici, en France, mais en Australie jamais, en Angleterre non plus. Aux Etats-Unis, ça a dû arriver... A l'époque, il fallait passer à la radio pour que les gens aient une chance de vous entendre.

L'album "Fête foraine", sur lequel tu revisites une dizaine de tes chansons avec une instrumentation acoustique minimale, tient une place particulière dans ton œuvre. D'où est venue l'idée de ce disque ?
(Il réfléchit longuement) Je pensais simplement que quelque chose s'était perdu quand j'avais enregistré ces chansons la première fois, et je cherchais à le retrouver en les jouant d'une façon plus dépouillée, plus intimiste. Mes concerts seront proches de ça, je ne veux pas un gros son rock, même si je l'apprécie également. Ce sera juste deux guitares, et un peu de piano et de trompette sur certaines chansons. Réduire les morceaux à l'essentiel les rend plus puissants. Je reviens à la source, à la vérité de mes chansons que j'ai composées seulement avec une guitare, au départ. Ces derniers temps, j'ai surtout composé au piano. Je ne suis pas un très bon pianiste, donc je joue assez lentement. C'est une nouvelle approche, très différente, que je trouve intéressante.

On retrouve rarement les mêmes musiciens d'un disque à l'autre. As-tu quand même considéré à un moment les Apartments comme un véritable groupe ?
J'aimais beaucoup la formation en quartette que j'avais quand j'ai joué au Festival des Inrockuptibles en 1994, ça fonctionnait vraiment bien. Mais aujourd'hui, c'est difficile d'avoir un groupe permanent. Nous n'avons plus 19 ans, nous n'avons pas forcément envie de voyager dans un minivan et de dormir par terre chez les gens, cette espèce d'idée romantique du rock... J'essaie juste de trouver des musiciens qui veulent jouer avec moi, de façon ponctuelle. Je suis avant tout un songwriter. Avec un groupe normal, on met quatre personnes dans une pièce, l'une d'elles trouve un riff, les autres apportent leur contribution, et à la fin ça donne un morceau. Ça, c'est R.E.M., par exemple. Ils entrent dans la pièce, ils n'ont rien, ils en ressortent, ils ont un morceau.

Ça n'a jamais été comme ça pour toi ?
Entrer en studio sans rien et en ressortir avec quelque chose ? Non, j'arrivais toujours avec des chansons déjà écrites. Toujours.

Peux-tu nous en dire plus sur "Apart", ton dernier album en date, dont la production assez électronique a surpris à l'époque ?
Je voulais juste essayer quelque chose que je n'avais jamais fait avant. Beaucoup de gens détestent ce disque, pour eux c'est un peu mon "Trans" (album "synthétique" de Neil Young fraîchement accueilli à sa sortie en 1983, ndlr). Ils le considèrent comme une disgrâce, une trahison... Pourtant, vers 1990, beaucoup de musiciens anglais se sont mis à écrire de grandes et belles ballades bâties sur des rythmiques lentes, des boucles synthétiques, avec des arrangements de cordes : Soul II Soul, Massive Attack, les Pet Shop Boys aussi, Everything But The Girl un peu plus tard. J'aimais beaucoup ça. Je connaissais quelqu'un qui maîtrisait ce genre de production, j'ai donc travaillé avec lui. Ça n'a pas plu à certains, mais si on enlève ces sons qu'ils ne supportent pas, ce sont toujours mes chansons. Au départ, elles étaient toutes écrites à la guitare. (Il réfléchit) Ah non, il devait y en avoir quelques-unes que j'ai commencé à écrire au piano. "No Hurry", par exemple. Je voulais juste faire quelque chose de différent après "A Life Full of Farewells" et "Fête foraine", des albums plus acoustiques. Mais à la base, ça ne l'est pas tant que ça. (Pour le prouver, il joue le début de "Everything's Given to Be Taken Away" à la guitare sèche, ravissement dans l'assistance)

On a pu lire que tu avais de nouvelles chansons, peut-être un nouvel album ?
Oui, j'aimerais bien faire un album. Je vais jouer de nouvelles chansons sur scène, des chansons que je n'ai jamais jouées encore. C'est un peu terrifiant pour moi. Mais je sens qu'il faut que je le fasse, qu'il un mur qu'il faut que je brise, une porte qu'il faut que je défonce, quelque chose comme ça... Je ne suis pas bien placé pour en juger, mais je pense que ce sont de bonnes chansons. Elliott, qui m'accompagne sur scène, ne pouvait s'empêcher de les chantonner après les avoir entendues, c'est un bon signe quand une chanson fait cet effet-là. Enfin, on verra.

Prévois-tu de ressortir tes albums et singles, qui sont devenus difficiles à trouver ?
Il faut que je le fasse, mais ça demande un peu de discipline et d'organisation... Emmanuel a proposé de m'aider, il m'a laissé entendre qu'il savait comment s'y prendre, alors que moi je n'en ai aucune idée ! J'aimerais beaucoup ajouter des notes de pochette très complètes et des morceaux inédits qui traînent ici et là. Je ne pense pas qu'il existe beaucoup d'enregistrements live exploitables car les Apartments n'ont pas fait tellement de concerts. Je n'ai jamais été dans le cycle "écriture, répétitions, enregistrement, promotion, tournée", et retour à la case départ. Et vu que je n'ai pas fonctionné ainsi, je n'ai pas vraiment le droit de ma plaindre de mon manque de succès.

Tu ne l'as pas fait parce que tu n'en avais pas envie ?
Jouer les mêmes chansons encore et encore... Je n'étais pas vraiment dans cet état d'esprit. Prenons Nick Cave, un bon exemple. Il doit faire près de deux cents concerts par an, et il joue encore tous les soirs des morceaux qu'il a écrits il y a vingt-cinq ans. Lors de son dernier passage en Australie, il a donné huit concerts d'affilée : les mêmes chansons, dans le même ordre... C'est comme un acteur qui tournerait une pièce dans tout le pays. Pour faire ça, il faut un talent que je n'ai jamais eu, des capacités que je n'ai jamais développées. Bon, maintenant, c'est trop tard...

Tu étais très proche des Go-Betweens, Robert Forster et le regretté Grant McLennan, tu as même fait très brièvement partie du groupe à ses débuts. Dans de récentes interviews, tu as dit qu'eux étaient le jour et toi, la nuit...
C'est ce qu'ils disaient ! Un ami m'a rappelé cette remarque récemment et je me suis dit : "Oui, c'est tellement vrai !" (sourire). C'étaient des gens lumineux, pleins d'espoir, toujours, toujours (il insiste). "Demain sera le grand jour..." Moi, je n'ai jamais eu cet état d'esprit. Nous étions vraiment très différents. Grant, tout particulièrement. J'ai gardé beaucoup de lettres de lui, de vraies lettres de fan. C'était bien de l'avoir à ses côtés. Il croyait au pouvoir des chansons, plutôt qu'à l'idée d'être dans un groupe.

Leur cas est particulier, car c'est quand ils se sont reformés dans les années 2000 qu'ils ont fini par connaître le succès.
Absolument. L'un des deux Robert, Forster ou Vickers (ami de Peter Walsh et bassiste des Go-Betweens de "Spring Hill Fair" à "Tallulah", ndlr), m'avait dit que l'ensemble des albums solo qu'ils avaient sortis chacun de leur côté dans les années 90, soit une dizaine de disques, s'étaient moins vendus qu'un seul des albums des Go-Betweens... Les gens aimaient plus le groupe que ses membres séparément. D'ailleurs, pour moi, quand ils se sont reformés, ce n'étaient plus vraiment les Go-Betweens, et je pense qu'ils auraient été disposés à l'admettre. Le groupe, c'étaient cinq fortes individualités, des personnalités puissantes, différentes, vibrantes, qui s'entendaient bien entre elles, ou pas selon les moments. C'est de ces rapports complexes que naissait leur musique. Quand le groupe s'est reformé, pour moi, c'était Robert, Grant et des employés extérieurs. Je pense que sur le dernier album qu'ils ont fait, ils commençaient à sonner davantage comme un vrai groupe, mais il manquait cette magie, ce chaos, ce désordre, des choses a priori négatives qui peuvent se traduire positivement en musique. Ca s'appelait toujours les Go-Betweens, mais ce n'était plus le même esprit. Ils avaient pu constater que ça ne marchait pas aussi bien en solo alors en même temps, qu'auraient-il pu faire d'autre ?

Propos recueillis par Vincent Arquillière et Guillaume Sautereau.
Photo (concert) par Guillaume Sautereau.
Un grand merci à Emmanuel Tellier et Kate Wilson.


A lire également, sur Peter Walsh :
Concert à l'Européen, novembre 2009.

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