Narrow Terence - Interview

13/02/2013, par ChloroPhil | Interviews |
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La sortie de "Violence with Benefits", le troisième album de Narrow Terence, a été l'occasion de rencontrer Nicolas Puaux, un des deux membres fondateur du groupe (qu'ils ont créé il y a maintenant une dizaine d'années avec son frère Antoine). L'occasion de discuter avec lui de ce nouvel album, de la façon dont celui ci a été engendré, et des projets du groupe.

 

 Narrow Terence Apt

A quel moment vous est venue l'idée de faire cet album complètement acoustique?

L'envie d'enregistrer un album acoustique est en partie venue d'une démarche de fond, d'une envie de renouveau dans notre son, mais aussi de circonstances externes qui ont rendu cette envie possible. "Narco Corridos", notre deuxième disque, est sorti après un processus très lourd de "gestation"... Nous avons peiné à lui faire voir le jour et le groupe a traversé une bonne crise durant la production du disque. Nous avons mis du temps à le réaliser, et je crois que chacun de nous y a perdu quelques plumes. Une fois sorti, le disque a eu du mal à s'exposer et la tournée qui a suivi l'album a été compliquée à se monter. Au final, il y a eu comme une forte distorsion entre l'implication que nous avons mis à concevoir le disque, le prix que nous avons payé pour lui faire voir le jour (au sens figuré, comme au sens propre) et le peu d'écho que celui-ci a pu laisser derrière lui. On ne se faisait pas d'illusion pour autant, nous savions bien que "Narco Corridos" n'allait pas se placer au sommet des charts en trois jours; cela étant, beaucoup de choses dans le déroulement de la sortie ont pris un pli "usant" et nous ont conduits naturellement à l'idée que notre prochain opus devrait se faire de façon plus simple, plus spontanée, avec des moyens moindres, mais habité par le soin de l'artisan.

C'était d'autant plus évident que vous aviez déjà fait énormément de concerts avant ce troisième album, non ?

Oui, c'est vrai, d'ailleurs, l'idée d'enregistrer un album acoustique nous avait déjà été suggérée par notre éditeur Frédéric Doll (chez Capitaine Plouf). Il y avait pour lui une évidence à ce que Narrow Terence, après l'électricité de "Narco Corridos", reviennent à l'os des morceaux et propose, d'une certaine manière, son "Unplugged in New-York" à lui... Et puis, pour nous, jouer acoustique est très naturel. Le groupe a démarré en jouant très acoustique à la période de "Low Voice Conversation"; ça n'est qu'un peu plus tard que nous avons "électrisé" la formule de scène. Du coup, l'acoustique est un domaine familier. En revanche, en plus de l'aspect acoustique, ce que nous souhaitions également pour ce troisième album, c'était de jouer live, tous ensemble, sans métronome et dans un cadre inédit. On savait assez vite après "Narco Corridos" que notre troisième album se ferait de cette manière et prendrait un peu des allures de "concept-album", mais nous attendions juste de trouver l'endroit idéal pour réaliser tout cela.

Et comment avez vous trouvé cet endroit idéal ?

C'est là que les circonstances nous ont aidés : suite à notre condamnation en 2011, mon frère et moi avons été conduit à effectuer notre peine sous le régime du Travail d'Intêret Général (TIG). L'Ecole de Musique Actuelle d'Apt (84) nous a ouvert ses portes et nous avons donc livré des master-class (150 h) auprès des élèves de l'Ecole. Or, très vite à notre arrivée, en visitant les lieux, nous avons constaté que l'Ecole d'Apt était construite autour d'une magnifique chapelle baroque, équipée d'une petite scène et utilisée comme lieu de diffusion. Ce hasard a tout de suite fait écho à notre projet de "disque acoustique dans un endroit inédit", et nous avons pu le monter en partenariat avec Frédéric Beaussac de l'Ecole de Musique d'Apt.

Cette histoire de TIG n'est donc pas une légende ?

Non, et en fait, suite à notre condamnation, et plus exactement au moment où nous avons appris que nous partions pour 150 h de TIG au sein de l'Ecole de Musique d'Apt, nous avons exprimé un réel soulagement. Cela peut paraitre étonnant mais la perspective de donner des master-class auprès d'élèves de Musique Actuelle, loin de Paris où notre altercation était survenue, tout en se rapprochant de notre Sud natal, ressemblait à la meilleure des options pour nous faire oublier l'angoisse et la honte dans lesquelles nous avons vécu jusqu'à l'issue du procès. Nous savions que cette expérience allait résonner en quelque sorte comme un "chemin de croix" et c'est pourquoi nous en avons tout de suite parlé à Gabin Rivoire (ndlr : le réalisateur, avec Antoine Gazaniol, du documentaire sur DVD joint à "Violence with Benefits", et également l'auteur des clips "Cave in Hell" et "Bottom Bitch") en lui demandant d'essayer de venir régulièrement à Apt au cours de l'exécution de notre peine pour capturer des bouts de séances de travail que nous allions effectuer auprès des élèves. Cela faisait un moment déjà que Gabin souhaitait filmer le groupe en action dans une situation inédite et curieuse. Quelques mois avant, nous avions d'ailleurs raté le coche au moment où mon frère et moi étions allés donner un concert dans la Maison d'Arrêt de Chambéry. A ce moment, pour des raisons administratives, cela n'avait pas pu se faire. Nos TIG étaient alors une excellente manière de rattraper cela et une parfaite occasion pour poser un éclairage "décalé" sur le groupe.

Le ton adopté dans les teasers et le documentaire (en particulier à propos de ces TIG) peut faire penser à une blague...

Peut-être oui, mais il s'agit simplement d'un choix de traitement. Sachant que le documentaire allait détailler notre altercation - violente, s'il en est -, raconter la condamnation du groupe, nos TIG... Bref, une histoire plutôt "sombre" sur le papier, il nous a paru plus intéressant de le traiter sous le ton de l'humour et du cynisme, afin de donner un peu de volume, de perspective et de décalage à la narration. Et puis, fondamentalement - vous pourrez interroger notre entourage - ce qui s'est passé dans les loges ce soir-là entre ce fan et nous n'est pas vraiment à l'image de nos natures profondes... C'est pourquoi l'humour tout au long du documentaire et dans les teasers d'annonce permet également de rectifier la vérité sur ce que nous sommes, de comment nous nous comportons au quotidien. Car disons-le : jouer avec Narrow Terence n'est a priori pas dangereux pour la santé, et les moments délirants dans le groupe sont clairement monnaie courante.

Le son et les arrangements de "Violence with Benefits" sont vraiment très soignés. Comment avez vous travaillé les nouveaux morceaux (et re-travaillé les anciens) ?

Indifféremment, pour la mise en forme des nouveaux titres comme pour la ré-investigation des anciens, nous sommes partis de deux points fondamentaux. La première chose a été de se soumettre à l'exercice du jeu et de l'enregistrement en live. L'idée était que les chansons devaient tenir, exister et trouver leurs dynamiques en formule quintet. Pas question sur ce disque de renouer avec les arrangements maximalistes de nos précédents albums. La messe devait être racontée sans pour autant avoir à être soumise aux overdubs, aux couches supplémentaires de studio. On a donc tâché de faire vivre les chansons autrement, en travaillant plus sur les structures et l'interprétation, mais aussi en multipliant les grains sonores et les instruments (Farfisa, xylophone, piano, trombone, violon, etc...). Au final, chacun de nous se retrouve sur un morceau ou un autre dans le disque, à changer de poste en cours d'interprétation; uniquement pour continuer à créer une histoire musicale qui avance, sans trop en rajouter. La contrainte du live - que nous nous sommes vraiment imposée - nous a en quelque sorte poussés à "parler moins, pour parler mieux". De là, je crois, le fait que l'ensemble des arrangements ressort mieux.

Est ce que cet "endroit idéal" que vous cherchiez a aussi joué un rôle sur cet enregistrement ?

Oui : l'autre point qui participe à l'aspect soigné du son de l'album est évidemment lié au lieu de l'enregistrement. L'album ayant été arrangé, travaillé et en partie composé dans cette chapelle baroque, il nous a fallu prendre en compte la réverbération du lieu et nous soustraire, en quelque sorte, à l'autorité des conditions sonores sur place. Nous avons donc dû réduire pas mal les dynamiques de certaines chansons et les interpréter avec davantage de nuances et de concentration. Partir de plus bas pour continuer malgré tout à créer des courbes "vertigineuses" au sein des chansons, adapter l'arrangement et choisir les sons de façon à tirer profit de la superbe réverbération de la chapelle. Pendant l'enregistrement, on se disait souvent que nous enregistrions l'album non pas en quintet, mais vraiment en sextet, accompagnés par la chapelle qui nous guidait dans nos différents choix et parti-pris.

Au fond, ces deux contraintes de départ (l'enregistrement live en 24h et le son de la chapelle) sont clairement ce qui nous a permis de laisser plus d'air dans les chansons, de les assumer et de les interpréter dans leur plus simple appareil ou presque. Et cette démarche nous semble désormais nécessaire pour la suite des aventures discographiques de Narrow Terence. Nous la reproduirons définitivement à l'avenir, en s'imposant d'autres contraintes encore qui nous permettront de continuer à explorer notre son.

Le résultat est un album qui semble être mieux accueilli que les précédents : passages en radio, page d'accueil des plateformes d'écoute de musique...

Effectivement, l'intérêt que manifeste certains médias pour "Violence with Benefits" nous touche particulièrement. D'autant que sur notre précédent opus, "Narco Corridos", si les critiques et chroniques étaient dans l'ensemble très encourageantes, il manquait ce petit quelque chose pour qu'un média comme France-Inter, par exemple, ait envie de nous inviter sur une émission (ndlr : ce qui est déjà arrivé deux fois juste avant la sortie de "Violence with Benefits"). Selon moi, cela tient au côté très disparate, très éclaté de "Narco Corridos". Sur "Narco Corridos", on trouve autant de références à Morricone qu'à Queen of the Stone Age, et ce côté "cul entre deux chaises", l'absence d'un fil rouge clair dans le disque a probablement un peu effrayé, ou tout du moins, créé la réserve des médias.

"Violence with Benefits" te paraît plus homogène ?

Sur "Violence with Benefits", le propos est recentré, le son de la chapelle emballe l'ensemble et je crois que l'auditeur peut du coup mieux toucher du doigt notre univers. Il s'y sent, en quelque sorte, plus facilement le bienvenu que dans "Narco Corridos". Ajoutons à cela que la dimension acoustique de l'album, et la douceur qui en découle, permettent probablement d'ouvrir un peu plus l'éventail de nos auditeurs en diluant - sans la noyer pour autant - la dimension "rock" de nos chansons au profit d'une vison plus "jazz", plus "folk" ou plus "contemporaine"... Même si, attention, j'ai quand même l'impression que l'écriture, elle, reste "rock". Il y a, je crois, une rage sourde dans ce disque et j'ai même déjà lu à son sujet que c'était notre disque le plus noir !

Cet album a été enregistré il y a plus d'un an maintenant... J'imagine que vous avez commencé à travailler à la suite, non ?

Effectivement ! Nous avons même déjà commencé à pré-produire les titres de notre prochain album. Nous avons l'impression que dans un monde où la Musique a de plus en plus de mal à exister - la crise contaminant même l'économie du spectacle vivant et des concerts - la seule richesse, la seule arme qu'il nous reste à proprement parler est notre faculté à écrire des chansons. Donc, "soyons productifs et enchainons les projets" est en quelque sorte devenu le credo du groupe - mais ce credo nous a-t-il déjà vraiment quitté ?

Et du coup, vous resterez dans cette veine plus "acoustique" ?

Non, pas nécessairement, ce quatrième disque, que nous comptons enregistrer en juin 2013, renouera en partie avec des ambiances plus électriques. Néanmoins, comme je le disais plus haut, nous garderons l'idée de nous imposer des contraintes (de lieu, de temps, de formation) pour ne pas retomber dans l'écueil du disque "compilation" et pour continuer à resserrer notre son. L'idée pour nous est d'enchainer les projets et de continuer à les faire tourner en parallèle. Je m'explique: en tant que groupe indépendant, vu que nos tournées sont rarement resserrées mais s'étendent plutôt dans le temps, il se pourrait que le quatrième album sorte alors même que la tournée de "Violence with Benefits" ne soit pas encore terminée. Cela étant, notre idée est de mettre assez de couleur, de donner assez de caractère à chacun de nos disques pour que deux albums puissent tourner en parallèle. L'avantage étant que cela nous poussera à la fois à nous renouveler à chaque disque, mais aussi nous permettra de proposer aux programmateurs des spectacles les plus adaptés possibles à leur lieu.

Sais tu s'il y a d'autres groupes qui travaillent avec Enkirama sur le même genre de projet (album + DVD) ?

Je sais que les trois protagonistes d'Enkirama (Arthur Durigon, Gregory Vivier et Gabin Rivoire), dans la foulée de "Violence with Benefits", ont réalisé un projet similaire avec un groupe belge, The Redrum Orchestra. Il me semble que le tout a été effectué du côté de Hyères, en partenariat avec le très beau Théâtre Denis. Comme pour nous, un disque en a découlé, accompagné d'un projet vidéo. Pour nous, c'était un documentaire, quant à eux, ils ont tourné un clip - très drôle, soit dit-en-passant. Ensuite, je sais qu'Enkirama est en touche avec plusieurs autres artistes intéressés par leur formule, à la fois vivante et complète, mais il est un peu tôt à ce jour pour citer des noms.

 

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