Lumière et ténèbres : autour de Leonard Cohen au Jewish Museum de New York

17/06/2019, par | Autre chose |
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Ring the bells that still can ring
Forget your perfect offering
There is a crack, a crack in everything
That’s how the light gets in

Portrait

“A Crack in Everything” : c’est sous ce beau titre, tirée du texte de sa chanson “Anthem” (sur l’album “The Future”, 1992), que le Jewish Museum de New York, à deux pas de Central Park, consacre jusqu’au 8 septembre une exposition à Leonard Cohen. Composée de pièces commandées tout spécialement à divers artistes, elle s'était d’abord tenue au musée d’Art contemporain de Montréal. Manhattan n’est pas vraiment la porte à côté, certes, mais si vous êtes dans le coin et que vous êtes fan du bonhomme, c’est absolument immanquable. Comptez quand même trois, voire quatre heures, surtout si vous voulez voir in extenso, confortement allongé sur des coussins, les deux montages vidéo multi-écrans : “Passing Through” de George Fok, qui mixe diverses interprétations (parfois surprenantes) de ses plus fameuses chansons, tirées de concerts, de passages télé ou de clips ; et “The Offerings” de Kara Blake, essentiellement consacré à des entretiens et images documentaires où l’on retrouve toute la profondeur, la finesse mais aussi l’humour trop souvent négligé du poète, romancier et singer-songwriter. Quant à la dernière salle, à l’étage, elle permet d’écouter 90 minutes de reprises enregistrées spécialement pour l’expo, et donc a priori introuvables ailleurs, par une vingtaine d’artistes dont Feist, Douglas Dare, Mélanie de Biasio, Ariane Moffatt, Julia Holter, Chilly Gonzales et Jarvis Cocker, ou encore The National avec Sufjan Stevens.

Les autres installations, qui pour la plupart utilisent la vidéo, se fondent sur des interprétations plus libres des créations de Cohen ou de ses thèmes de prédilection. Son rapport à la judéité, important même s’il n’est évidemment pas l’unique clé de son œuvre, n’y est pas particulièrement mis en avant, pas plus que son intérêt pour le bouddhisme. Les artistes sélectionnés s’attachent plus largement à saisir, par des moyens très différents, la singularité d’une expression artistique rétive à tout dogme. Christophe Chassol se montre comme toujours brillant en créant un nouvel “ultrascore” où il harmonise dans un extrait de documentaire noir et blanc de 1965 la voix de Cohen qui lit un poème assez drôle inspiré par son séjour picaresque à Cuba.

salle

Mais les œuvres les plus touchantes sont bien sûr celles où s’expriment un lien très personnel aux chansons du Canadien errant. “I’m Your Man (A Portrait of Leonard Cohen)”, installation vidéo de Candice Breitz, nous fait redécouvrir l’un de ses plus fameux albums d’une façon particulièrement originale. Dans une première salle, les inoubliables chœurs féminins des chansons sont interprétés (sans qu’on entende les autres pistes) par… un chœur juif masculin, le Shaar Hashomayim Synagogue Choir de Montréal. Dans l’autre, un cercle de 18 fans, pour la plupart d’âge mûr, chantent à l’unisson les paroles (là aussi, sans aucun accompagnement), avec beaucoup d’application et de conviction. Difficile de ne pas se reconnaître au moins un peu dans chacun d’eux.

Ari Folman, le réalisateur israélien du marquant “Valse avec Bachir”, a pour sa part imaginé une “Depression Room” dont le titre dit tout du rapport ambivalent qu’on peut entretenir avec les chansons de Cohen (et pose plus largement l’éternelle question “Pourquoi écouter de la musique triste nous fait-il tant de bien ?”). Il faut faire un peu la queue car l’installation n’est conçue que pour une personne à la fois ; l’excitation de l’attente fait en quelque sorte partie de l’œuvre dont le cartel descriptif a de quoi intriguer. Quand vient son tour, on est invité à entrer dans une pièce sombre aux allures de sépulture, où l’on s’allonge sur une banquette. Au plafond apparaît notre reflet, si peu lumineux, si spectral qu’on le distingue à peine ; il doit en fait s’agir d’une image vidéo captée par une caméra placée au-dessus de nous plutôt que d’un miroir. Commence alors “Famous Blue Raincoat”. Sur les murs apparaissent peu à peu les mots du texte, dont les lettres se détachent lentement et fusionnent avec divers symboles, objets, silhouettes blancs (les photos ci-dessous sont sans doute plus parlantes).

Folman 1

Folman 2 “Famous Blue Raincoat” fait partie de ces chansons de Cohen qu’on ne peut écouter que seul. Même au milieu d’un Olympia complet, il y a plus de dix ans, j’avais l’impression qu’il ne la jouait que pour moi, et tous les autres spectateurs ressentaient sans doute la même chose. Dans cette pièce du musée, chaque mot, chaque inflexion de voix, chaque note prennent un relief exceptionnel. On l’avait écoutée des centaines de fois, la gorge nouée, mais on ne l’avait jamais entendue ainsi. Les animations crées par Folman ne parasitent pas la musique, mais l’accompagnent en lui donnant encore plus de profondeur et de mystère.

Quand Lloyd Cole reprend ce morceau sur scène, il termine souvent par un « Thanks for the song, Mr Cohen » chanté-parlé (au lieu du « Sincerely, L. Cohen » clôturant l’original en forme de signature). C’est ce qu’on aurait nous aussi envie de dire en sortant à regret de cette “Depression Room”. Et en quittant le Jewish Museum pour retrouver les rues cossues de l’Upper East Side, loin de la bohème de Clinton Street dans les sixities qu’évoquent les paroles, c’est un « Thanks for everything, Mr Cohen » qui nous vient tout naturellement. Reste à espérer que l'exposition, qui partira ensuite à Copenhague puis San Francisco, trouve un jour le chemin de la France…

Crédits photo : Guy L'Heureux ; courtesy of Old Ideas, LLC.

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