Lloyd Cole - Interview

06/11/2013, par | Interviews |
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C'est toujours un plaisir d'interviewer Lloyd Cole pour POPnews. Surtout quand le chanteur lettré, aujourd'hui quinquagénaire, sort un album de la trempe de “Standards”, retour à la vigueur électrique après une longue parenthèse à dominante folk. Mais l'Américain d'adoption n'a pas sacrifié la finesse de son songwriting à un son plus rock, livrant une nouvelle collection de chansons aux allures de classiques. Il y jette un regard souvent amusé sur son passé et son présent ("Women's Studies”, “Period Piece”, “Kids Today”), d'une voix qui n'a peut-être jamais été aussi belle. Cela valait bien une nouvelle rencontre, quelques heures avant un concert solo intimiste au Silencio, à Paris.

 

Lloyd Cole
 

Bonjour Lloyd. Je crois que c’est la cinquième fois que je t’interviewe…

Lloyd Cole : La cinquième, vraiment ?

 

Oui, la première fois ce devait être à Lyon en 1996. Mais revenons au présent. Tu as sorti au début de l’été un nouvel album, “Standards”, et on a pu lire dans la presse, ici ou là, que c’était ton meilleur depuis “Rattlesnakes” avec les Commotions en 1984. Il me semble avoir déjà lu ça à propos de “Love Story” ou “Music for a Foreign Language”…

Ça doit être parce que je m’améliore à chaque album… (sourire) J’ai un peu de mal à faire la part des choses. Je sais que “Rattlesnakes” apparaît toujours comme une référence indépassable, et on a souvent jugé mes disques défavorablement à l’aune de celui-ci. Et là, effectivement, beaucoup de gens ont trouvé que “Standards” était du même niveau. Au-delà de ces considérations, je suis simplement heureux que ceux qui l’ont écouté semblent vraiment l’apprécier.

 

Tu as eu de très bonnes critiques, notamment dans la presse britannique, non ?

Pas particulièrement dans la presse britannique, non. Certes, généralement, les journalistes disaient du bien du disque, mais ça restait assez succinct par rapport à ce que j’ai pu avoir dans d’autres pays. Je m’en fiche un peu, à vrai dire…

 

“Standards” marque un retour à l’électricité, même s’il y a quand même quelques ballades acoustiques sur le disque…

Il n’y a qu’un morceau qu’on pourrait qualifier ainsi, joué à la guitare acoustique. C’est vrai que pendant longtemps, j’ai pensé que faire du rock’n’roll n’était plus de mon âge. Et puis j’ai écouté “Tempest”, l’album que Bob Dylan a sorti l’année dernière. Je l’ai déjà dit un million de fois, mais c’est vrai : quand j’écoute ses derniers morceaux, j’ai l’impression qu’il ne se préoccupe pas de son âge, et de ce que les gens vont en penser. Et c’est peut-être une bonne façon de faire de la musique, que de suivre simplement ses envies. C’est ce que j’ai essayé de faire, et au final l’album sonne un peu comme ce que je pouvais produire quand j’étais beaucoup plus jeune.

 

Fais-tu une différence entre “chanteur folk” et “chanteur rock” ?

Non, pas vraiment. J’essaie simplement d’appliquer à tout ce que je fais une esthétique qui me soit propre et qui corresponde au projet. Au bout d’un certain nombre d’années, tu t’aperçois que tu travailles avec une palette assez limitée, quelle que soit ta discipline artistique. Un peintre qui va vouloir produire des œuvres avec un ordinateur va se trouver face à un nombre de couleurs quasi infini : comment va-t-il choisir celles qu’il compte utiliser ? Avant de réaliser un disque, il faut définir la façon dont tu veux qu’il sonne. Donc, pour celui-ci je me suis simplement dit : voici les “couleurs”, les sons que je vais utiliser, les gens avec qui je souhaite travailler… J’ai laissé chacun apporter sa patte, ses idées, et j’ai ensuite choisi ce qui convenait le mieux au disque que je voulais faire.

 

Pour cet album, les fans pouvaient être “producteurs exécutifs” contre 100 dollars. Cette façon de financer l’enregistrement a-t-elle bien fonctionné ?

Ce n’était pas parfait, je n’ai pas pu impliquer les coproducteurs autant que je l’aurais voulu, au-delà de l’aspect financier, et j’ai quand même dû mettre de l’argent de ma poche. Faire ce genre de disque à l’ancienne, dans un studio, avec des musiciens et des micros, ça coûte cher. J’aurais pu attendre d’avoir davantage de fonds, mais Fred Maher et Matthew Sweet n’étaient disponibles qu’à une période bien précise, tout comme le studio à Los Angeles où je souhaitais enregistrer. A un moment, j’ai donc dû prendre la décision de le faire, en sachant exactement de quel budget j’allais disposer puisqu’il provenait de la prévente des CD. Pour tout dire, je ne pense pas procéder ainsi la prochaine fois.

 

L’album commence avec une cover très électrique d’un morceau plutôt folk-rock à la base, le “California Earthquake” de John Hartford. Le texte te rappelait-il certaines de tes propres chansons, comme “Late Night, Early Town” sur Los Angeles ?

Oui, on peut voir un lien. En fait, je pensais à reprendre cette chanson depuis une quinzaine d’années, mais je ne l’avais jamais fait. Je ne savais même pas qu’elle était de John Hartford, je m’en suis aperçu en cherchant les crédits. Je croyais qu’elle avait été écrite par John Phillips des Mamas and Papas, parce que la version que je connaissais était chantée par Mama Cass. Et elle n’a pas grand-chose à voire avec ma version, d’ailleurs… L’album étant enregistré à Los Angeles, je me suis dit que c’était le bon moment de livrer la mienne. Et comme le morceau est très simple, basé sur trois accords, il collait bien avec la couleur que je souhaitais donner à l’ensemble. Je voulais que Fred et Matthew fassent semblant de jouer dans Neu!, le groupe de krautrock (sourire).

Tu as enregistré quelques reprises tout au long de ta carrière. Tu n’as jamais eu envie de sortir un album qui leur serait intégralement consacré ?

En fait, la plupart de ces reprises figurent sur le coffret “Cleaning out the Ashtrays”, rassemblant toutes les faces B et outtakes de ma carrière solo. Il n’y a pas beaucoup de reprises sur les albums. (Il essaie de les compter.)

 

Il y en avait une sur “Antidepressant”, et tu avais aussi repris par le passé “Memphis”, qui était chanté à l’origine par la regrettée Karen Black…

Oui, sur “Antidepressant” c’était un morceau de Moby Grape, “I’m Not Willing”. Il y avait aussi “People Ain’t No Good” de Nick Cave sur “Music in a Foreign Langage”. Généralement c’est une par album, même s’il n’y en avait pas sur le précédent, “Broken Record”… Un peu comme David Bowie dans les années 70.

 

Il avait aussi sorti un album entièrement composé de covers, “Pin-ups”.

C’est vrai. Pour répondre à ta question précédente, j’ai toujours voulu en faire un moi-même, mais au moment où l’idée aurait pu se concrétiser, c’était trop tard. Il faudrait que ma carrière soit de nouveau florissante, connaisse une sorte d’été indien, pour que je fasse mon “Pin-ups”.

 

Ton fils Will apparaît dans le clip de “Period Piece”, incarnant un personnage qui pourrait être toi plus jeune, arrivant à New York à la fin des années 80. Pourquoi cette idée ?

Elle vient en fait du réalisateur, et je l’ai trouvée bonne. Avec ses cheveux longs, Will, qui a maintenant 21 ans, a un peu la tête que j’avais quand je me suis installé à New York. En mieux ! (sourire) Comme il y a un fort sentiment de nostalgie dans la chanson, cela me semblait faire sens. J’apparais un peu moi-même dans le clip, mais je suis bien content qu’on le voie plus que moi ! (sourire)

Il semble suivre tes traces puisqu’il est musicien professionnel. Il n’a pas voulu se rebeller contre son père en devenant trader ou avocat ?

Non, mais ceci dit il ne fait pas tout à fait la même chose que moi. Il a un groupe dans lequel il chante mais ne joue pas de guitare. Cependant, il écrit toutes les parties instrumentales. Un peu comme Julian Casablancas avec les Strokes.

 

Apparemment, il te fait découvrir régulièrement des nouveaux groupes. Est-ce que toi tu lui en fais découvrir des anciens – ou même des nouveaux, d’ailleurs ?

Oui, bien sûr, et ce qu’il a entendu l’a sans doute influencé. Son jeu de guitare doit sans doute beaucoup à Keith Richards et Robert Quine (qui a accompagné Lloyd Cole au début de sa carrière solo, ndlr), et il a aussi beaucoup écouté les Strokes. Il adore les Walkmen, comme moi. En fait, c’est ma femme qui les a d’abord découverts. Un jour, elle les écoutait et je lui ai demandé ce que c’était car je trouvais ça vraiment très bon. Ils sont devenus un peu notre groupe-mascotte.

 

Est-il important pour toi de travailler avec des gens que tu connais bien, comme c’est le cas sur le nouvel album ?

Hum, pas tant que ça en fait… Par exemple, je ne connais pas si bien que ça Joan (Wasser, alias Joan as Policewoman). Je la connais assez pour lui dire “Hello”, mais nous ne sommes pas des amis proches. Les seuls moments où je suis proche d’elle, en fait, c’est quand nous travaillons ensemble, et je lui suis très reconnaissant de jouer sur mes disques. Matthew (Sweet), on se fréquentait beaucoup à une époque, mais maintenant il est à Los Angeles et moi sur la côte Est, donc on ne se voit plus très souvent. Avec Fred (Maher), nous sommes de vieux amis… mais c’est un peu pareil. Le plus important, en fait, c’est que tous ces gens puissent apporter au disque des choses que je ne pourrais pas apporter, moi.

LC3

 

Tu as aussi collaboré avec Roedelius, un grand nom du krautrock et de la musique planante. A priori, vos univers musicaux semblent assez éloignés.

Ils ne le sont pas tant que ça, en fait. Comme je le disais tout à l’heure, c’est une question d’esthétique que l’on veut appliquer à chaque projet. Là, en l’occurrence, j’utilise simplement des synthétiseurs analogiques, sur le fond ça ne me semble pas tellement éloigné du reste. La musique que je fais avec lui est finalement assez proche de celle que j’écoute le plus souvent.

 

Comment choisis-tu parmi ton large répertoire les chansons que tu vas jouer lors de tes concerts solo, en dehors des “classiques” que tous tes fans veulent entendre ?

J’essaie de faire en sorte de laisser de côté à chaque nouvelle tournée, et pour quelques années, des chansons jouées lors de la précédente, et d’en ajouter d’autres à la setlist. Pour celle-ci, j’ai ressorti quelques morceaux que je n’avais pas interprétés depuis des années, il y en a notamment un que je n’avais pas joué depuis presque vingt ans (il doit s’agir de “Perfect Blue”, ndlr). Et donc, j’en ai enlevé certains, comme “ No More Love Songs” que j’ai dû faire à chaque concert depuis que je l’ai écrit… J’essaie de préserver une certaine fraîcheur, parfois j’attends de trouver une façon légèrement différente d’interpréter une chanson pour la réintroduire dans la setlist. Un peu avant de commencer cette tournée, quand je me sentais prêt, j’ai demandé aux fans sur Facebook ce qu’ils aimeraient entendre. J’en plaisante un peu sur scène, parce que j’avais l’impression que c’était à celui qui choisirait le plus obscur de mes morceaux, généralement une B-side… J’ai donc pris la peine de réécouter toutes ces chansons. Certaines n’étaient pas mauvaises, mais la plupart s’étaient retrouvées en face B pour une bonne raison. A l’évidence, ce ne sont pas mes meilleures. Elles peuvent être charmantes, comme des petits poèmes qu’on prend plaisir à lire mais auxquels on ne revient pas. Alors que les plus beaux poèmes, on les relit chaque année. Pour être honnête, mes chansons vraiment bonnes sont peut-être un peu moins nombreuses que je le pensais… Mais ça en fait toujours plus que je ne peux en jouer en une soirée. En fait, quand on joue en solo acoustique, il faut vraiment que les chansons soient fortes, car les arrangements sont forcément très limités. Beaucoup de gens aiment “From the Hip”, qui figurait sur “Mainstream”, mais réduite à l’essentiel, on s’aperçoit qu’elle n’est pas si bonne.

 

J’ai trouvé sur ton site un article sur la différence entre l’art et le kitsch, où tu prenais comme exemples tes propres chansons…

Je crois qu’il est vraiment intéressant de connaître la différence entre l’art et le kitsch. A chaque fois qu’on regarde une véritable œuvre d’art, on voit quelque chose de nouveau, et cela demande une réflexion. Dans les deux sens du terme, d’ailleurs : certains estiment que notre esprit “se reflète” dans une œuvre, de façon chaque fois différente. Avec le kitsch, le reflet est immuable, tout est donné dès le départ, il n’y a aucun effort à fournir. C’est comme la bouffe de McDonald’s… Une certaine forme d’oisiveté. Je pense n’avoir pas écrit tant de chansons comme ça, mais quelques-unes quand même. Enfin, je ne me suis pas aperçu sur le coup de ces échecs… (sourire)

 

En début d’année prochaine, tu devrais donner quelques concerts en Grande-Bretagne avec un groupe nommé The Leopards. Peux-tu nous le présenter ?

Ce sont des musiciens écossais qui ont joué dans des formations connues comme Aztec Camera ou Love and Money. Le leader, Mick Slaven, a à peu près mon âge et a commencé à faire de la musique en même temps que moi. Il est un peu fou mais c’est un guitariste de génie, et The Leopards, c’est vraiment son groupe. Mon dernier album étant électrique, j’ai eu des demandes pour des concerts dans ce style-là. Il fallait que je trouve une façon de le faire qui me satisfasse, car enregistrer un album en groupe c’est une chose, et tourner avec un groupe en est une autre, très différente… Je ne veux pas faire une tournée en ayant l’impression d’être accompagné par des musiciens de sessions, comme c’était le cas à l’époque de “Love Story”, ça ne m’intéresse plus. Le seul moyen pour moi, c’était donc de trouver un groupe qui existe déjà, que j’aime bien et qui ait envie de jouer mes chansons.

 

J’ai lu que tu avais pensé un moment jouer avec le groupe de ton fils.

Non, je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Un quinquagénaire entouré de musiciens d’une vingtaine d’années n’est pas vraiment à son avantage… Avais-tu vu Paul McCartney il y a une dizaine d’années, avec son groupe ?

 

Non, je ne l’ai jamais vu sur scène. En revanche, Peter Hook jouant du Joy Division avec des musiciens ayant l’âge d’être ses fils, c’était très bien.

Vraiment ? J’ai du mal à le croire. (sourire)

 

Et Caetano Veloso, qui est encore plus âgé, a l’air toujours jeune.

Oui, mais ce n’est pas vraiment mon cas (sourire). Je ne pense pas non plus que nous aurons l’air de vieillards sur scène, comme les Who par exemple, mais nous ne ferons pas semblant d’être jeunes. Que les musiciens des Leopards aient à peu près mon âge n’est qu’un détail, ils pourraient tout à fait être plus jeunes et jouer le même genre de musique. Je ne leur ai pas demandé de m’accompagner uniquement parce que nous sommes de la même génération. Je me suis déjà produit en duo avec mon fils et à un moment nous avons évoqué l’idée de faire quelque chose ensemble, mais je pense qu’avec son groupe ça ne collerait pas trop. En revanche, il pourrait jouer avec les Leopards et moi. Bon, on va déjà voir comment ça se passe en janvier…

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