Lescop - Interview

16/10/2012, par | Interviews |
  • Facebook
  • Twitter
| permalien

Au printemps dernier, l'entêtant "La Forêt" avait imposé le nom de Lescop (Mathieu de son prénom), chanteur du groupe Asyl dans les années 2000 ayant décidé de voler de ses propres ailes. L'automne apporte la suite, soit un premier album (Pop Noire/Mercury) rassemblant onze morceaux qui ressuscitent une certaine new wave française sombre et séduisante, mêlant guitares et synthés. L'ensemble est suffisamment habité pour échapper au piège de l'artefact rétromaniaque : si Lescop doit sans doute beaucoup à de grands anciens comme Darc ou Daho, c'est un univers très personnel – jusque dans ses nombreuses références – qu'il impose ici. Rencontre dans un café parisien avec un garçon intense, aussi réfléchi qu'impulsif, dont on devrait encore beaucoup parler cet automne.

Lescop

Bien que tu fasses de la musique depuis une quinzaine d'années et que tu aies sorti plusieurs albums avec le groupe Asyl, on te présente souvent comme un nouveau venu. Quel effet cela te fait ?

Je suis en quelque sorte un "nouvel artiste" puisque je n'avais jamais enregistré d'album solo. Dans tout ce que j'ai fait en musique, j'ai essayé de garder une certaine fraîcheur, et je pense que les autres ex-membres d'Asyl partagent ce désir d'aller de l'avant. En tout cas, je suis content d'accéder aujourd'hui à une certaine reconnaissance. (sourire)

Le morceau "La Forêt" a d'ailleurs fait l'objet d'un buzz assez intense depuis sa sortie. Est-ce que ça a créé une certaine pression quant à l'album ?

En fait, la pression, je me la mets tout seul : il est hors de question que je sorte quelque chose que je ne trouve pas bon, quoi que le public puisse en penser. C'est vrai que "La Forêt" a créé une certaine attente, et que je ne pouvais pas en faire totalement abstraction. Mais ça va, c'était pas non plus Lana Del Rey ; là, j'imagine que ça doit faire un peu tourner la tête… C'était juste un buzz internet, avec 250 000 vues sur YouTube. Bien sûr, c'est pas mal, mais regarde 1995, le groupe de rap : ils n'ont même pas encore sorti d'album et ils doivent déjà en être à 17 millions de vues ! J'ai surtout trouvé ça encourageant, alors que j'étais en train de terminer l'album.

Dirais-tu que c'est ton disque adulte, après l'adolescence représentée par Asyl ? Même si ça ne sonne pas comme du "rock adulte" au mauvais sens du terme…

Si tu veux être adulte, faut pas faire de la musique ! C'est pour les gens qui veulent garder un petit pied en enfance, au fond. Tu construis ta sensibilité dans les cinq premières années de ta vie, puis tu filtres tout ça, en essayant de garder une certaine candeur, de la fraîcheur comme je le disais… Le côté "album adulte", ça m'a toujours gonflé. Surtout quand c'est l'auteur qui annonce : "J'ai fait un album adulte". Là, je me dis : "Oh putain, on va s'emmerder comme des rats !" (rires)

Parlons plutôt d'une certaine maturité, alors.

Oui, forcément, ton style se peaufine, s'épure. Mais le rock adulte, franchement, je laisse ça à Lou Reed et à ce genre de raseurs…

La réalisation de l'album s'est faite sur une longue période, environ trois ans. Etait-ce facile de garder quand même un aspect spontané ?

En fait, si la gestation a été longue, c'est parce qu'on cherchait toujours cette fraîcheur, paradoxalement. Je pouvais me dire : "Tiens, j'ai écrit deux morceaux, je vais en studio et je les enregistre, sans trop me poser de questions." Après, tu mets un coup de laque dessus et ça bouge plus.

C'était une évidence pour toi de travailler avec Johnny Hostile de John & Jehn, que tu connais depuis longtemps ? Qu'a-t-il apporté ?

Plein de choses. Il sait traduire avec du son ce que je fais avec les mots, travailler de manière à la fois sophistiquée et animale, sexy. Il dit toujours : "C'est bien de parler de Jean-Pierre Melville, de Mishima, mais à un moment faut aussi que ça sente la petite culotte." Lui a ce truc, justement. On est tous les deux des cérébraux, mais en même temps on aime le côté direct, spontané du live. Pour employer une image plus élégante, disons qu'on veut aussi faire danser les filles. Il fallait absolument éviter que le résultat soit indigeste.

Tu as l'impression de faire partie d'une petite famille avec John & Jehn, Savages, le side-project de Jehn, leur label Pop Noire ?

Oui, nous partageons une esthétique et une façon de voir les choses, une volonté… (silence) On est un peu en mission, quoi. On fait ça depuis dix, quinze ans, et on ne laissera pas tomber. C'est comme un sacerdoce.

Lescop

Tu ne t'imaginais pas faire autre chose que de la musique ? Tu as commencé alors que tu étais encore au lycée, à La Rochelle.

(Il réfléchit) Gamin, je voulais déjà faire de la musique. Pourtant, les métiers nobles, pour moi, ce n'est pas musicien, c'est plutôt… prof, cuisinier, des trucs comme ça. Libraire… Bon, quand je dis "nobles", il n'y a pas de sots métiers non plus. Et puis au fond, cuisinier, ce n'est pas tellement éloigné de musicien, il faut bien doser les ingrédients pour faire prendre une sauce.

A propos de ton album, tout le monde fait référence à une certaine new wave française, les premiers Daho, Taxi Girl, Marquis de Sade et Marc Seberg… Même si ce sont sans doute des influences que tu reconnais, tu ne crains pas que ce soit un peu réducteur ? Après tout, on est en 2012…

… et pas en 1982, oui, bien sûr. D'accord, dans la facture, la méthode, mon disque fait référence à ces artistes, cette période, mais aussi à du rock plus traditionnel des années 60 et 70. Et puis on a utilisé beaucoup de technologie moderne, forcément : des plug-ins, des ordinateurs… Même si mon phrasé peut rappeler des chanteurs de l'époque, le son du disque n'est pas celui des années 80, les morceaux n'étaient pas aussi compressés. Les rapprochements qu'on pourrait faire, c'est plus à travers la volonté d'épure et les références cinématographiques et littéraires qui s'inscrivent dans un cadre pop. Histoire que la pop, ce ne soit pas que Lady Gaga…

Pourquoi le choix de Dorothée de Koon, qui accompagne notamment Arnaud Fleurent-Didier, pour le duo du disque, "Le Mal mon ange" ?

Elle a… (il hésite) Elle a la voix que les personnages féminins de mes chansons pourraient avoir dans mon imagination. Ce truc un peu félin, lascif, élégant, avec en même temps une certaine froideur, une dureté. Une caresse et un coup de cravache… Le morceau ne fonctionnait pas avec ma voix seule, il avait besoin d'un élément un peu tranchant. Alors on s'est dit qu'on allait faire un duo avec une fille. Avec une vraie fille… (sourire) Une fille féminine, quoi.

Les noms de ville qu'on trouve dans plusieurs titres de chansons de l'album, ça vient d'histoires personnelles ou c'est plutôt de l'ordre du fantasme, de l'évocation ?

Il y a des deux. Bon, Paris ("Paris s'endort"), j'y vis – enfin, en banlieue, mais c'est pareil. Ljubljana, j'y suis allé, la chanson raconte une vraie aventure que j'ai vécue là-bas. Los Angeles, on y était allés tous ensemble avec Asyl, il s'était passé plein de choses… On en a gardé de bons souvenirs, mais qui mettent un peu les larmes aux yeux quand on y repense. C'est quelque chose d'important pour toi, mais tu sais que c'est le passé, une époque révolue. Et puis Los Angeles, c'est une ville très étalée, où les gens vivent sans aucune promiscuité, et qui dégage un spleen d'autant plus étrange qu'il y fait presque toujours soleil. Il y a beaucoup de solitude, de mélancolie qui plane. Tokyo, je n'y suis jamais allé. La chanson "Tokyo la nuit" évoque "Confession d'un masque" de Mishima, on s'est amusés à créer un univers autour de ça. Un peu comme Gainsbourg, quand il a écrit "New York, USA" alors qu'il n'y avait jamais mis les pieds.

Lescop

Te sens-tu proche d'autres artistes qui essaient de faire sonner la pop en français même si leurs univers peuvent sembler éloignés du tien, d'Aline à Arnaud Fleurent-Didier ?

Oui, je partage cette volonté avec d'autres gens, bien sûr, même si nos sons sont vraiment très différents. Ce qui est intéressant, c'est que chacun lance des pistes en cherchant à apporter du neuf, tout en ayant conscience de représenter une nouvelle branche d'un grand arbre généalogique musical. Formellement, quelqu'un comme Arnaud Fleurent-Didier, par exemple, invente vraiment des choses. Je pense au morceau "Reproductions” sur le dernier album : une chanson dans laquelle il chante qu'il entend une chanson à la radio, et où il évoque les obsessions d'un auteur-compositeur… C'est quand même balèze. Aline reprend Les Désaxés et s'inscrit dans la lignée des groupes pop français de cette époque ; La Femme donne dans un garage-surf synthétique bizarre… Il y a plein de pistes explorées, de façons d'envisager la musique, et ce sera autant d'écoles qui seront créées. On parle tout le temps d'une nouvelle scène française, mais on devrait plutôt utiliser le pluriel. En plus, beaucoup sont en province, tout n'est pas centralisé à Paris, ce qui est une bonne chose.

As-tu l'impression d'être entre deux mondes, pour schématiser un peu grossièrement ? D'un côté, une variété-rock plutôt grand public qui était celle d'Asyl, et de l'autre un univers plus underground et esthète ?

En fait, Asyl n'a jamais été un groupe grand public. On jouait surtout la nuit dans les bars, comme celui où nous nous trouvons. Bien sûr, on a fait des premières parties d'artistes très connus comme Indochine, mais l'histoire d'Asyl s'est plutôt construite à la dure, en dormant chez l'habitant, en tournant dans les squats… Ça sentait plutôt la bière tiède, quoi ! (rires) Avec mon album solo, j'ai conscience d'être dans un univers un peu différent, de toucher peut-être un public plus esthète, effectivement.

Mais toujours avec le souci de rester accessible au plus grand nombre ?

Oui, je voulais vraiment faire quelque chose d'œcuménique. Je ne suis pas dans la tête des gens, mais j'ai l'impression que n'importe qui peut se retrouver dans mon disque, qu'il est très démocratique en quelque sorte. C'est ça, la pop music : ça doit plaire à l'intello qui va voir des expos à Beaubourg comme au supporter de foot. J'ai un peu hérité de ces deux cultures-là. Mes parents étaient plutôt rigoureux, je n'avais pas le droit de regarder des trucs américains à la télé quand j'étais petit… Une éducation très intello, marxiste, qui rigole pas trop. En même temps, avec le rock, je baignais dans une culture plus "hooligan". J'aime l'idée de m'adresser à tout le monde, et les artistes que j'aime avaient cette faculté-là. Regarde les Doors : certaine aiment juste la gueule et le pantalon de cuir de Jim Morrison, tandis que d'autres ont un rapport plus profond à la musique. Idem pour Bowie, ou Lou Reed avant qu'il devienne hyper chiant… Dans le punk, on trouvait aussi cet aspect : ça plaisait à l'intelligentsia, les groupes jouaient aussi bien dans des galeries d'art contemporain que dans des clubs gays pourris. Ou Johnny Cash, qui pouvait donner un concert en prison… J'essaie de m'inscrire dans cette tradition-là. Pour moi, il n'y a pas de bon ou de mauvais public.

 

Photos Vincent Arquillière

les derniers articles


»» tous les articles
»» toutes les chroniques de disque
»» tous les posts du blog
»» tous les CR de concerts et festivals