Le Rock Dans Tous Ses Etats, Evreux, 26 et 27 juin 2015

02/07/2015, par Séverine Garnier | Festivals |
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Amputée d’une part de son budget, l’association l’Abordage a proposé une édition “low cost” du Rock Dans Tous Ses Etats tout en préservant la “high quality” du festival. Une vingtaine de groupes se sont succédé pendant deux jours. Compte rendu. 

Avant de se lancer dans le panégyrique de cette 32ème édition unique en son genre, on aimerait rappeler ce que représente un festival comme Le Rock Dans Tous Ses Etats dans une ville comme Evreux, préfecture de l'Eure, dans une région qui compte deux départements pour quelques mois encore : la Haute-Normandie. Voisine des métropole et agglomération de Rouen et Le Havre, Evreux est le bastion historique du rock dans la région. Le RDTSE et la salle de l’Abordage, vaisseau amiral à l’année des concerts ébroïciens, se sont structurés dans les années 80 mais il faut remonter plus loin pour trouver la relation qu'Evreux entretient avec le rock. Dans les années 50, la base militaire américaine a été le terreau fertile de l’accueil de musiciens à une heure de Paris. Les décennies se succèdent, et Evreux devient alors un passage obligé sur la carte de France des musiques amplifiées. Les affiches des éditions montées depuis trente ans en témoignent. En parralèle de la saison annuelle, le festival se construit depuis les salles polyvalentes de la MJC qui ont baissé le rideau en vue d'intégrer une scène dédiée aux musiques actuelles et dont l'avenir est aujourd'hui incertain. De nombreux acteurs locaux, élus, salariés, bénévoles, musiciens, journalistes, nous font partager l’histoire des lieux dans un livre souvenir.

Quel rôle joue un festival comme Le Rock Dans Tous Ses Etats pour un jeune de la campagne euroise comme nous l'avons été ? Adolescent, sans moyen de locomotion permettant de fréquenter d’autres concerts que ceux du bar du village, le RDTSE est le rendez-vous annuel que nous attendons avec ferveur à chaque fin d’année scolaire. On ne se rend pas toujours compte des groupes qui composent les affiches emblématiques du festival mais on s’é(mer)veille musicalement. Doucement mais sûrement, on affûte nos oreilles à d’autres sons que ceux de la bande FM du transistor familial. La mission d'éducation aux musiques actuelles fait son œuvre. Adulte, comme de nombreux habitants des environs, la question de notre présence sur l’hippodrome fin juin ne se pose pas, on y va, pour les têtes d’affiche (un peu), pour les noms en plus petits caractères (beaucoup). On y découvre des groupes qu’on retrouve des années après dans des festivals au double du prix du billet ou que l’on ne reverra passer nulle part ailleurs dans les festivals aux affiches copiées-collées. L’exception culturelle française a un prix, celui d’une volonté politique qui fait actuellement défaut au premier édile. La presse ne manque pas de s’en faire l’écho depuis des mois ici et

Vendredi 26 juin

On arrive à l’ouverture des portes pour les formalités d’usage, le temps de comprendre que notre accréditation n’inclut pas l’option photo. On manque le hip-hop de Mandah qui inaugure le premier jour, on se rattrapera le 16 juillet à Rouen pour son passage aux concerts gratuits des Terrasses du Jeudi.

Aloha Orchestra 

On est fidèle au set des Havrais d’Aloha Orchestra. Découverts pour la première fois dans la ferme de la grande île de Giverny pour Rock In The Barn, ce club des cinq a parcouru du chemin, des premières parties de Julien Doré à la sélection au Printemps de Bourges en passant par le tremplin régional des Inrocks Lab qui leur vaut d’apparaître sur la compilation annuelle. Beaucoup d’énergie et de présence pour le groupe qui a publié son premier EP et lève actuellement des fonds pour en proposer l’édition vinyle.Fidlar 

Parmi les groupes que l’on est bien content de voir pour la première fois, les Américains de Fidlar, qui jouaient quelques jours plus tôt à guichets fermés au Trabendo. Leur premier album jouissif sera bientôt suivi d’un second dont on a pu entendre quelques extraits venus adoucir un set plus rock que punk. On guette la tournée pour accompagner “Too”, à paraître le 4 septembre. 

Rich Aucoin

On rejoint Rich Aucoin venu nous claquer une bise avant son interview pour une radio partenaire du festival tandis qu’on discute avec les Versaillais d’Encore! qui l’accompagnent sur scène. On sait déjà de quoi ils sont capables après les avoir vus cet hiver aux Transmusicales de Rennes. Que celui qui ne se souvient pas d’un concert de Rich Aucoin lève le doigt. Pluie de confettis, slam et bain de foule sous un drapeau déployé au-dessus du public, l’hyperactif Canadien capte votre attention à votre insu. On retrouvera Encore! le même soir que Mandah à la mi-juillet.

Salut C'est CoolPrésentés comme la surprise du RDTSDE au moment de l’impression du programme, le groupe qui suit est annoncé la veille du festival. Déjà présent l'an dernier, après avoir joué cet automne au Havre pour le Ouest Park, à Caen pour le Nordik Impact puis récemment à Rouen pour le Curieux Printemps, Salut c’est Cool est de retour à Evreux. Que celui qui ne se souvient pas d’un passage de Salut c’est Cool lève aussi le doigt. Concert participatif, capes d’aluminium et couronnes de végétaux, les apparitions de ces anciens étudiants en art, adeptes du ready-made, relèvent de la performance pas si improvisée qu’il n’y paraît.

Ez3kielDéjà entre-aperçue à l'automne pour quelques minutes qui nous ont donné envie d'en découvrir plus, la création “Son Lux” d’Ez3kiel confirme notre pressentiment. Quand l’homme fait corps avec la machine, le son avec la lumière, les Tourangeaux font la démonstration qu’on peut capter l’attention en se passant du chant. L’impressionnante infrastructure lumineuse prend ses aises en plein air. Et l’un de nos comparses de s’exclamer par une formule qui fait mouche : “Ez3kiel, c’est toujours bien”.

Yelle

 

Sans tête d’affiche équivalente aux éditions précédentes, c’est Yelle qui endosse cette année le lettrage en grands caractères. On ne peut pas dire qu’on avait jusqu’alors porté une oreille attentive à la demoiselle au delà des tubes acidulés, de la reprise de “A cause des garçons” à “Je veux te voir” en passant par le “Safari Disco Club”. A notre grande surprise, on ne boude pas notre plaisir d'approfondir l’univers électro-pop de cette fausse ingénue. Entourée de deux batteries, la jolie Julie bouge son bassin et arpente chaque mètre carré de la scène dans sa combinaison moulante. On en voit quelques-uns se mordre la langue et on les comprend…

 

Hudson Mohawke et Rustie

Le virage entre rock et électro étant amorcé, les deux noms qui suivent nous assurent de rester jusqu’à la fermeture. On ne part pas avant d’avoir entendu les deux beatmakers écossais parmi les plus prometteurs de leur génération, poulains de l’écurie Warp : Hudsown Mohawke (à gauche) et Rustie (à droite). Quand “Chimes” et “Attack” sont joués, forcément on capte autour de nous “J’ai déjà entendu ce son”. Vous êtes prévenus, vous recroiserez leurs noms, mais à quel prix ?

La route du retour se veut épique mais rien ne vient entacher le bilan de cette première soirée sans fausse note majeure, si ce n'est la fréquentation réduite de moitié par rapport à l'année précédente.

 

Samedi 27 juin

Privée de notre auto, on expérimente le service de navette à un euro. Merci à la puissance publique en charge des transports de permettre cela. Direction la conférence de presse qui pendant une heure tente de répondre aux “interrogations, commentaires, spéculations, rumeurs, interprétations, questions” que suscite la situation précaire du festival. Le président de Région, seul représentant politique ayant le courage de se présenter face aux médias, vient manifester son soutien à l'équipe du festival. Il est interpellé sur la pertinence de l’organisation par sa collectivité, le week-end suivant, de quatre soirs de concerts gratuits pour un montant à sept chiffres, dans un contexte où des opérateurs culturels assocatifs peinent à exercer leur mission et à boucler leur budget.

H-Burns 

On entend au loin la Rouennaise Tallisker qui ouvre cette seconde journée, on ne manquera pas d’occasions de la revoir, tout comme You Said Strange qui ont fini de jouer quand on rejoint la pelouse. C’est donc H-Burns qui constitue notre premier live du jour. Le RDTSE ne serait pas le RDTSE sans le traditionnel folk-rock du samedi après-midi que l’on écoute allongé sur la pelouse. On en profite pour faire un point météo : il aura fait un soleil radieux pendant deux jours. Les conditions sont donc idéales pour écouter Renaud Brustlein dérouler “Night Moves”. On est bien.

JoyWellboy

Random RecipeL’avantage d’un festival comme le RDTSE est sa taille humaine, on passe d’une scène à une autre sans effort, on y croise collègues, amis, famille sans avoir à se donner rendez-vous. Les occasions de se laisser distraire sont multiples, on confesse ne pas être au maximum de notre concentration pour le duo belge Joy Wellboy nous rappelant parfois Morcheeba, et les Montréalaises de Random Recipe qui, elles, nous évoquent la Britannique Kate Tempest.

Kid Francescoli 

Quand Kid Francescoli monte sur scène, nous sommes toujours plongés dans des discussions prolongeant la conférence de presse, tirant des plans sur la comète de ce que pourrait être un schéma régional des musiques actuelles dans la future grande Normandie. La pop des Marseillais accompagne nos douces utopies.

St Paul & The Broken Bones 

L'inconvénient quand on trouve un intérêt à la quasi-totalité de la programmation est de cibler le moment opportun pour se sustenter, à cheval sur la fin d’un groupe et le début du suivant. On se dépêche d’aller passer commande au foodtruck pour revenir groover avec St Paul & The Broken Bones, l’une des satisfactions du jour. L’épatant Paul Janeway a l’énergie d’une chorale de gospel à lui seul. Ambiance garantie, public conquis.

Metz 

On avait jusqu’alors épargné nos oreilles de protections auditives. Pas besoin d’attendre que Metz commence à jouer pour se préparer à les dégainer. Avec Fidlar, voilà un groupe qu'on a apprécié de découvrir sur une affiche comme le RDTSE. Pour paraphraser l’un de nos camarades qui nous a fait don du second album paru début mai chez Sub Pop : “Metz, c’est violent”. Certes mais nous sommes au “Rock Dans Tous Ses Etats”, aucun risque d’en douter pour cette seconde soirée. On ne peut pas ne pas évoquer Nirvana en écoutant le punk-noise du trio canadien hébergé sur le label de Seattle, dont le leitmotiv pourrait se résumer par "A fond tout le temps". 

The Jon Spencer Blues Explosion 

On aime beaucoup la présentation de Mister Jon Spencer, dont voici un extrait : “Cet homme joue de la guitare mieux que vous, porte le slim mieux que vous et fait l’amour mieux que vous. Que les choses soient claires : Jon Spencer n’est pas un représentant du rock’n’roll. Jon Spencer EST le rock’n’roll.” Que dire de plus si ce n’est que l’on souscrit volontiers à la thèse. Seul regret, l’éclairage des projecteurs à LED réduit à néant tout espoir de photo autre que bleue, rouge ou verte.

ThylacinePause dans les riffs de guitare avec l’électro-house de Thylacine qui aurait mérité un passage plus tardif. Si ce nom ne vous évoque rien, c’est que vous n’êtes pas un fidèle lecteur de POPnews car nous le suivons depuis ses débuts. Il nous avait d’ailleurs accordé une interview il y a tout juste un an. Au même titre que Fakear ou Rone, voir le nom de Thylacine est synonyme de plaisir renouvelé à retrouver William Rézé sur scène. Petit incident dans le set de ce soir, une coupure de son dont il ne s’apercevra pas avant qu’on lui signale en régie. Il s’empare alors de son saxophone et vient s’asseoir au devant de la scène pour improviser quelques notes le temps d’un retour à la normale pour les dix dernières minutes de son set.

The Inspector CluzoOn est alors sur le point de devoir choisir entre un retour par la navette de minuit passé d’une heure ou trois heures. Nous sommes encouragés à rester pour The Inspector Cluzo, et bien nous en a pris car les Gascons émaillent leur rock implacable de messages, entre provocation et soutien au festival. Morceaux choisis : “Est-ce que vous avez vu Yelle qui vous demande de bouger votre bassin ? On va faire pareil mais pas en playback, notre musique est faite à quatre mains.” “C’est peut-être la dernière édition de ce festival alors on y va tous ensemble”. “Vous allez applaudir les bénévoles qui depuis 32 ans vous font ce festival.” "The Inspector Cluzo n’a pas de bassiste car le bassiste est inutile, le bassiste refuse de faire une Smac, le bassiste est le maire de cette ville.” Laurent Lacrouts ira jusqu’à adresser un message au maire d’Evreux. On en restera à ces paroles pleines de bon sens en espérant pouvoir se donner rendez-vous au même endroit en 2016.

 

Photos : Séverine Garnier

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