Judo - Interview

02/12/2011, par Matthieu Malléjac et Rémi Mistry | Interviews |
  • Facebook
  • Twitter
| permalien

6 Jean Louis Murat – "Mashpotétisés"


Jean-Louis Murat "Mashpotétisés" par lynn76

F.J : J’ai rencontré Murat à Benicassim, c’est lui qui m’a branché. C’était la tournée Houellebecq. Il était super fan, s’il avait pu engager tout AS Dragon, il l’aurait fait ! Il l’a fait d’ailleurs, il a engagé Michael (clavier) et David (bassiste). J’ai fais pas mal de disques avec lui. "Bird on a Poire"  était entièrement des compositions à moi. Il voulait chanter des duos avec Jennifer Charles, une américaine qui joue avec Elysian Fields. On me parle souvent de ce disque, il a un peu marqué les esprits même si à l’époque il n’avait pas eu de si bonnes critiques que ça. L’album a été nominé aux Victoires de la Musique, c’était très bizarre d’y aller. Murat n’y allait pas – par principe Murat ne va pas aux Victoires de la Musique – Jennifer était aux Etats-Unis, et la maison de disque a fait pression sur moi pour que j’y aille. Je me demandais même si on n’allait pas gagner quelque chose.  C’était les vingt ans, une soirée interminable. J’étais juste à côté du mec qui faisait la louma, la caméra. Le mec me demande "Tu viens pour quoi toi ? ", je lui dis que c’est pour une nomination album rock/pop."Tu gagneras rien, parce que si tu es assis ici c’est que tu gagnes rien, t’es pas dans le cadre". Et c’est Arno qui a gagné. J’ai réinvesti ce que j’avais gagné avec "Bird on a Poire" dans un disque que j’ai produit moi-même : "Il est temps maintenant". Je l’ai sorti, à l’époque, sur Internet. C’était assez nouveau et mine de rien ce n’est pas si vieux, 2006, 2007. Je n’étais pas ridicule en termes de vente mais je n’ai pas réussi à rembourser tout ce que j’avais engagé comme frais. Je me suis rendu compte que pour partir sur scène et assumer un projet il fallait vraiment avoir de la thune. J’ai été jusqu’au bout, j’ai du faire six ou sept concerts, et puis après … j’ai raccroché. J’en suis assez content de ce disque. Du coup ça m’a servi de carte de visite, ça m’a ouvert des portes pour des téléfilms, des musiques de film. Ce sont les gens de l’image qui sont venus me chercher. Avant, je ne savais pas que musicien était un métier. C’est à peu près la seule chose que je sais faire, et c’est vrai que je me suis retrouvé après A.S Dragon à être parfois musicien de séance. Ça m’intéresse assez de me mettre au service des autres. C’est très important d’avoir des projets perso, des compositions et tout ça, mais de rentrer dans l’univers de quelqu’un je trouve ça plutôt intéressant. Je vois que j’ai toujours des progrès à faire. Par exemple d’avoir déchiffré les lignes de basse de Burgalat, c’était hyper passionnant, j’ai fais plein de progrès, c’est un super bon bassiste. Mais pour faire ça, il faut mettre son ego de côté. Avec qui que ce soit d’ailleurs, même des projets nazes, tu apprends quelque chose. 
 

7 A.S Dragon – "Dirty"





H.B : Je ne pense pas qu’A.S Dragon ai été un modèle pour le retour du rock. Vers la fin d’A.S Dragon, il y a eu des groupes, qu’on a appelés après les Baby Rockers, comme Naast, Second Sex, Shades, qui ont vu les derniers concerts d’AS Dragon, ils étaient tout jeunes. Une espèce de renouveau du rock en France qui serait arrivé par A.S Dragon, je ne pense pas. Ça vient plutôt de l’étranger, des Strokes, des White Stripes.
F.J : C’était juste après la French Touch. En tournant pas mal j’ai vu pas mal de groupes de rock qui m’ont dit que la pochette du disque "Bertrand Burgalat Meets AS Dragon" avait marqué. D’ailleurs elle ne rend pas terrible en pochette, format carré, mais l’affiche était un peu allongée, et là, ça avait un côté "Reservoir Dog". Pas mal de jeunes groupes ont vachement fantasmés sur le truc, et ont peut être même été un peu déçu en écoutant la musique parce que c’était pas exactement du rock garage, peut être un peu trop sophistiqué. Ça a quand même eu une influence. Pas mal de gens m’ont parlé de cette affiche bizarrement, quand tu préférerais qu’ils te parlent de ta musique.
H.B : C’est tombé à la bonne période, c’est sûr. Ça a peut être eu une influence sur les gens du métier. C’est vrai qu’en live, dans les salles nous étions bien accueillis par les techniciens, les gens, les programmateurs. Et puis la photo de Samuel et la pochette de "Meets AS Dragon" faite par Frank Loriou, ça a été fort. Mais ce n’est pas nous, ce sont les gens qui ont travaillé l’image. Je ne pense pas que nous ayons été un modèle pour le retour du rock. C’est juste l’après techno. Je pense que c’est les Strokes. D’un coup on voyait les ados, pantalons slim, Converse. Et nous n’avons jamais porté de slim et de Converse. Avec les Shades, nous avons un rapport plus particulier parce qu’ils sont chez Tricatel. C’est un groupe que tout le monde sépare du reste de la scène Baby Rocker, ils écrivent de vraies chansons. Ce sont des mecs supers, ils ne se prennent pas la tête avec la célébrité ou la réussite, ce ne sont pas des peoples.
F.J : Et puis il y a un truc de génération, à un moment le rock a sauté une génération. Et même l’appellation Bébé Rocker est mauvaise, parce que tu prends le rock and roll, Eddie Cochrane est mort à peine vingt ans…
H.B : les Who avaient dix-huit ans.
F.J : Baby Rocker est un terme absurde. A un moment, le rock est redevenu une musique d’adolescents, mais bizarrement tout à fait en phase aussi avec leurs parents. Moi je n’aurais jamais pu imaginer croiser mes parents dans un concert de rock, c’était une musique qui ne leur parlait pas. J’ai trouvé ça assez marrant de voir tous les oripeaux de la révolte, tout les trucs qui ont représenté la révolte au cours des années 1960, 1970 soumis à l’ordre parental. Il y a un côté Canada Dry.
H.B : Bon sinon, sur scène avec Natacha c’était fantastique, on en gardera un bon souvenir.
S.S : Au moment du deuxième album "Va Chercher la Police" en 2005, nous avons perdu un peu de public mais je ne pense pas que ce soit à cause du fait que nous ayons beaucoup tourné.
H.B : Nous ne sommes pas rentrés en radio.
S.S : Ce qui fait vendre des disques, c’est la radio. Et puis en général, tous les deuxièmes albums, pour tous les groupes dans notre genre, se vendent moins parce que le premier est nouveau mais le deuxième, si il n’y a pas vraiment de suivi promo, de commercial, de passage radio, ça fonctionne moins bien.
H.B : Nous avons fait le deuxième album en coproduction avec une autre maison de disque, que nous ne nommerons pas parce que ce sont des enculés …
S.S : Ben tu peux le dire, c’est Naïve, on s’en tape non ?
H.B : Ils n’ont rien foutu. Sur notre album, ils ont fait n’importe quoi. Ils ont isolé complètement Natacha, c’était le début des problèmes. La chanteuse c’est la chanteuse. Et du coup les problèmes d’ego ne venaient pas de nous forcement. Je pense qu’ils venaient de l’entourage. Les gens aiment bien diviser. Ce n’était pas le cas chez Tricatel. On a rencontré un nouveau directeur chez Naïve, il nous a dit " Bon en fait la radio on va laisser tomber ", et nous savons très bien que si un disque n’a pas de radio, il est mort. Ils l’ont complètement foutu à la poubelle. Et puis il y a peut être des gens qui n’ont pas apprécié les nouveaux morceaux ou le mixage. Ils s’attendaient à une surenchère rock parce que justement la vague rock était enclenchée, et on nous attendait au virage. Mais nous avons préféré prendre le contre pied, faire un truc un peu plus pop, un peu plus mélodique, moins déchaîné, moins sauvage, plus maîtrisé. Le titre de l’album vient d’une impro de Natacha en répétition. Je pense que ça correspondait un peu à ce qui se passait dans le groupe, à ce qui se passait aussi au niveau tension sociale. Tension à l’intérieur du groupe, tension dans l’industrie du disque. Nous sentions que la maison était en flamme. Nous avons payé la prise de risque. Il y a pas mal de gens qui nous ont dit "c’est pas assez sauvage". Après le départ de Natacha nous avons fait un casting mais nous sommes dans les marécages de l’histoire, avec ça.
S.S : C’était déjà mort en fait, mais comme nous avions eu un certain succès, que nous avions tous envie de gagner encore de l’argent, nous avons essayé de sauver les meubles. Mais même entre nous quatre, sans Natacha, c’était déjà foutu. Nous avons essayé mais ce n’était pas la peine d’insister. C’est mieux que ce se soit passé comme ça.


8 Judo – "Don’t Push Me"

H.B et S. S : Au bout d'un moment, il y a une certaine lassitude à essayer de convaincre les médias comme le public, comme le dit Bertrand Burgalat.
F.J : On ne fait pas de la musique pour les médias mais d’abord pour nous. Mais c’est vrai qu’il y a une certaine déception, je comprends tout à fait ce que veut dire Bertrand. Une déception vis-à-vis d’Internet que j’ai ressentie quand j’ai sorti mon disque solo. J’espérais un peu d’Internet, en l’émergence de nouveaux talents. Et ça m’a fait flipper. Des choses comme My Major Company, les projets d’internautes, c’est une catastrophe. Si tu regardes en humour, certains comiques Internet sont encore pires que les comiques TF1. J’ai une espèce de désillusion à propos de tout ça mais ce n’est pas pour ça que je vais arrêter de faire de la musique. Je vois que les projets qui marchent sont souvent très mauvais. J’ai un peu peur que l’on soit condamné d’avance, que ce ne faisons ne soit pas assez mauvais. Je crois tout de même en l’esprit de réseau, de village "global". Nos racines musicales sont plutôt anglo-saxonnes, donc forcément ce que nous produisons peut avoir des échos partout, en Australie, au Japon… Internet, j'y crois un peu : c’est une bouteille à la mer, une planche de salut. Nous aurons assisté à la mort du CD en tant que support. Je n’ai jamais respecté ce bout de plastique, donc j’en ai rien à foutre que ce soit un code que les gens prennent sur Internet. Par contre le vinyle, auquel je reste très attaché, ça me fait marrer de voir que ça peut redevenir rentable.
S.S : L'objet disque reste quand même important pour nous.
H.B : C'est extrêmement difficile de vivre de sa musique en 2011.
S.S : Il y a quand même des gens qui partent en tournée, qui passent en radio, mais même faire une tournée est devenu très compliqué. Moi personnellement, ça fait cinq ans que je ne gagne plus un franc.
H.B : Un euro !
F.J : L'avenir de Judo passera par la scène forcément. Nous voulons jouer, nous montrer. Nous avons pas mal maquetté parce que nous voulons profiter du support Internet pour se faire connaître. Nous avons déjà fait quelques petits concerts. Ça nous permet d’être en rodage, de savoir où il faut serrer les boulons, ce qu’il faut améliorer dans nos performances scéniques. Mais nous n'attirons pas encore beaucoup de monde aux concerts. Nous avons enregistré toute une série de morceaux que nous espérons diffuser pour que ça retombe soit en concert, soit pour trouver un tourneur. Mais tout est tellement lié dans le business, c’est très compliqué d’avoir un tourneur. Tu peux avoir plein de tourneurs qui vont dire "c’est super votre truc … si un jour vous avez une maison de disque on veut bien investir du pognon".
H.B : Le côté financier est devenu un enfer. Judo, dans ce désert, c’est une oasis. Nous sommes tous les trois extrêmement en confiance, nous ne connaissons très bien. Nous nous reposons là-dessus et ça fait du bien parce que le milieu est difficile. La qualité n’est jamais récompensée. La France pour la musique est un pays de merde, complètement sous-développé.
S.S : Oh. Ça dépend, il y a des exceptions de temps en temps…
H.B : Quand on voit dans le Top 10 en France des disques qui se vendent, c’est une catastrophe.
F.J : Nous ne sommes pas dans un pays musical.
H.B: De toute façon, en ce moment, rien ne marche.
F.J : Les chiffres sont pipeautés. Pour les groupes comme nous, c’est comme jouer au loto : est-ce que l'on va décrocher une synchro ? On est tombé bas dans la musique, tout le monde rêve de pouvoir faire une pub, même Canard WC.
H.B : Il y a un truc qui m’a troublé dernièrement. J’écoutais Radio Nova, une radio avec laquelle j'ai grandi. Elle s’est vraiment commercialisée, surtout depuis la mort de Jean-François Bizot, mais reste quand même une radio de découverte, où l'on n'entend pas les tubes d’actualités. J'allume Nova et là j'entends M. Et là je me dis que c’est la fin du monde. Je n'ai rien contre M, c’est un gars super gentil, il rempli des stades et il fait plaisir aux gens, c’est super. Mais est-ce qu’il a besoin de passer sur Radio Nova ? Il est déjà partout.
F.J : Tout est en mutation. Même le fonctionnement des maisons de disque vis-à-vis des radios, cette manière qu’ils avaient d’acheter les passages radiophoniques. Les radios ne diffusaient plus de musique gratuitement. Tout est devenu un peu pourri. Maintenant avec Internet, les radios ne peuvent plus maintenir le schéma "Ok, 30 000 euros et on diffuse votre artiste". Il n'y a plus de pognon. Tout est à réinventer, les vieux systèmes ne fonctionnent plus. Ne reste plus que des mecs qui ont des salaires de cadres parce qu’ils sont invirables. Des armées sans fantassins, seulement des généraux.
H.B : Des sénateurs.
F.J : Le plus dramatique, ce qui me choque le plus c’est l’entertainment, ce côté "show must go on". Aux Victoires de la Musique, je suis sidéré de voir qu’il n'y a pas un mec qui balance qu’autour de lui il a plein de potes musiciens de son âge qui sont sur des chantiers, qui n’ont plus d’intermittence. Ils font semblant que tout va bien, parce que ça fait parti du statut du musicien de dire que c’est super.
Parfois je discute avec des gens, je leur dis que c’est la merde dans la musique et ils me répondent "Ha bon, ça n'a pas l’air, en tant que musicien tu dois te taper plein de nanas". Ce genre de vieux schéma débile. On n'en est plus du tout là.
H.B : Si on prend un peu de distance avec l’histoire, j’ai l’impression que le XXe siècle était une exception pour le statut du musicien dans la société. La médiatisation, la radio, la télé, le rock, l’après guerre, les baby boomers... Et d’un seul coup, des teenagers qui devenaient millionnaires avec un 45 tour. Les Beatles, les Stones étaient des stars à l’égal des rois d’avant. Mais je crois que ça redevient un peu comme avant le XIXe siècle. On est des parias, on fait un peu rêver les gens, on nous aime bien, on est des braves gens sympathiques, mais quand même, on fait notre performance et si on est gentils ils nous envoient un bout de viande. Et puis on continue, de village en village.

 

Propos recueillis par Matthieu Malléjac et Rémi Mistry. Photo de Nicole Aistleitner.

les derniers articles


»» tous les articles
»» toutes les chroniques de disque
»» tous les posts du blog
»» tous les CR de concerts et festivals