Juana Molina - Interview

22/01/2014, par | Interviews |
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Après cinq ans où elle n'avait rien sorti sous son seul nom, Juana Molina est revenue l'année dernière avec un nouvel album, “Wed 21", paru sur le label belge Crammed Discs, au son un peu plus charpenté mais à l'imagination toujours aussi débridée. Son utilisation des claviers, des samplers et de la voix pour échaufader des compositions cycliques et sinusoïdales reste unique. Plus inclassable et indépendante d'esprit que jamais, la musicienne argentine nous a parlé dans un français quasi parfait (elle a passé plusieurs années à Paris dans sa jeunesse) de ses influences plus ou moins inconscientes, de la dimension physique et dansante de ses chansons et de la place qu'occupent la musique et les bruits du quotidien dans sa vie.

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L’album précédent était sorti il y a cinq ans. Qu’as-tu fait pendant tout ce temps ?

Juana Molina : Des tas de choses. Il n’y a pas que la musique dans la vie ! (rires) Je crois que je n’étais pas très motivée, j’avais envie de faire autre chose, de voyager… Il y a quand même eu cette collaboration avec le groupe congolais Konono N°1 pour le projet « Congotronics ». J’ai l’impression que le temps est passé très vite, en fait ! (sourire)

A quel point le disque et la tournée « Congotronics » t’ont-ils inspirée, notamment au niveau des rythmes ?

Je crois qu’en fait les influences se fixent dans notre jeunesse, avant qu’on en soit vraiment conscient. Ensuite, on développe son goût, on choisit ce qui nous plaît ou pas. Mais on ne peut pas vraiment choisir ce qu’on est au fond de soi. Par exemple, si on aime beaucoup un genre de musique, on ne peut que le copier, sans qu’il nous appartienne vraiment. J’aurais donc du mal à citer des choses qui m’ont véritablement influencée dans les dernières… 45 années (rires) Pour en revenir à « Congotronics », cela a quand même modifié un peu ma façon d’envisager la musique, rien que le fait de devoir jouer plus fort, car c’était une guerre de volume… J’ai d’ailleurs presque perdu l’ouïe d’une oreille. Augustin jouait du likembé amplifié juste à côté de moi, et à un moment mon oreille n’en pouvait plus ! J’ai donc pris goût à jouer plus fort, plus sauvagement, même si ça t’abîme partout. Avec Konono, je n’avais pas de machines mais une cymbale, et je tapais dessus très, très fort. C’était extrêmement physique. En fait, j’aurais bien aimé jouer de la batterie, mais j’ai sans doute eu la flemme d’apprendre. Je n’en joue qu’avec les mains, mais j’adore cette débauche d’énergie. Les percussions, ça implique d’autres parties du corps et du cerveau, c’est quelque chose que je ne connais pas encore très bien. Ça m’attire en tout cas.

Il y a une dimension plus physique sur le nouvel album, en effet.

J’ai utilisé différemment guitare, basse et batterie, c’est vrai. A propos de l’un de mes disques – le précédent, je crois, « Un dia » –, quelqu’un m’avait fait remarquer que j’avais introduit beaucoup d’instruments nouveaux alors que ce n’était pas le cas. C’était l’intention qui n’était pas la même. Jusqu’ici, le rythme était suggéré par les boucles de guitare, et il me semblait que les auditeurs, et peut-être aussi moi-même, avaient besoin d’un rythme plus marqué, présent, d’une batterie… Il y a aussi de la guitare électrique, dont j’ai découvert récemment la puissance : tu joues deux notes devant l’ampli et tu te demandes ce qui arrive ! (rires)

Ta musique semble de plus en plus dansante.

C’est génial que tu me dises ça, car je n’ai jamais réussi à faire vraiment de la musique pour danser, pas forcément électronique, mais avec un groove du début à la fin. Moi, j’arrive avec les mélodies, ma petite guitare, ce n’est pas évident… J’observe quand même qu’aux concerts, depuis « Un dia », les spectateurs dansent beaucoup plus.

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Tu as changé de label, passant de Domino à Crammed Discs. C’est quelque chose d’important pour toi ?

Ce qui est important, ce sont les rapports avec les gens au sein du label, et avec Marc (Hollander), ça se passe très bien. Je sens que ça peut devenir une très bonne équipe.

Malgré les petites évolutions dont on a parlé, ta discographie reste homogène, sans grandes différences d’un album à l’autre.

C’est vrai, j’en suis tout à fait consciente. J’ai trouvé quelque chose, un style qui me représente totalement, et j’ai poursuivi ce chemin. Pour revenir sur les influences, je n’ai pas l’impression d’en avoir subi tellement. Bien sûr, quand on grandit dans une famille d’écrivains, par exemple, on en tire une certaine façon de parler, sans s’en rendre compte. Je suis née en Argentine, et la culture de ce pays m’a forcément imprégnée, d’autant que mes parents étaient très mélomanes, particulièrement ma mère qui écoutait beaucoup de disques. Mais après, ce qu’on fait de toute cette matière, c’est autre chose : si on fait écouter les mêmes morceaux à deux enfants et qu’ensuite ils deviennent musiciens, ils ne produiront pas forcément la même musique. Pour moi, les influences « réveillent » ce qu’on a déjà en soi, en quelque sorte.

Tu as des souvenirs musicaux des quelques années que tu as passées en France, dans ta jeunesse ?

Pas trop. Je crois que la musique en France, à l’époque, fin des années 70, début des années 80, c’était pas terrible, voire franchement horrible (sourire). Les sons, les timbres, la production, c’était vraiment laid. Ou alors je n’étais pas exposée aux artistes intéressants. Mes amis français écoutaient surtout des Anglo-Saxons, donc je n’ai pas tellement cherché à découvrir la musique française.

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Tu es finalement revenue vers ces sonorités un peu basiques.

Vers le milieu des années 90, un ami m’a fait découvrir ces sons de claviers que je n’aimais pas à l’origine, et j’ai découvert que je pouvais en faire autre chose. J’ai un peu de mal à définir le résultat, mais si je voulais faire une analogie, ce serait comme des vêtements trop serrés à certains endroits et trop larges à d’autres, auxquels on finit par s’habituer en les trouvant même confortables. Pour moi, c’est cela qui se dégage de ma musique : un malaise confortable, à travers des microtonalités, des décalages tonals auxquels l’oreille finit par s’habituer. Mais je n’analyse pas trop. J’aime quand une musique est un grand tout, où l’on ne peut pas dissocier les différents éléments, dire : là, c’est la guitare, là la basse, la voix, le rythme… Comme celle de Micachu, par exemple, que j’aime beaucoup.

Ta musique reste assez mystérieuse à nos oreilles. Quel en est selon toi l’élément principal ?

Sans doute le clavier, ce Korg 01 que je trimbale partout. Il pèse des tonnes, mais aucun autre ne me donne entière satisfaction. On peut régler énormément de paramètres en le programmant, même si on ne peut pas trafiquer les sons quand on joue. J’ai aussi acheté un autre synthé analogique, au son un peu saturé (elle l’imite), qu’on entend sur certains morceaux du nouvel album.

Peux-tu nous parler de ton processus de création, en solitaire ?

Je me mets à jouer n’importe quoi, sans idée précise. Parfois je ne trouve rien, alors je vais me faire un thé, je mange quelque chose, j’y retourne, je déprime un peu parce que je ne trouve toujours rien… (sourire) Et comme ça jusqu’à ce que je commence à sentir que quelque chose prend forme. Je l’enregistre si je m’en souviens, parce que quand il est trop bien, j’oublie souvent de mettre toute la séquence en mémoire. Alors j’enregistre la fin, et en réécoutant j’essaie de reconstituer l’ensemble, de recréer l’esprit. D’autres idées arrivent ensuite, au fur et à mesure. Il n’y a aucun secret, c’est une construction. Tout vient en même temps : la composition, l’enregistrement, la production, le mixage. Bon, pour le dernier album, une fois que j’ai eu tous les éléments, je suis allé dans un studio, chez un producteur avec qui je travaille habituellement, et pendant cinq ou six jours on a tout remis à plat, pour régler les fréquences parce que des choses ne sonnaient pas très bien.

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Le nouvel album s’appelle « Wed 21 », qui est aussi le titre d’une chanson, et qu’on peut comprendre comme « Mercredi 21 ». Faut-il y voir un rapport avec le titre de ton album précédent, « Un dia » ?

Il s’agit bien d’une date, mais je n’avais pas fait le rapprochement. Au départ, c’était juste une nomenclature pour retrouver un fichier, ça pourrait aussi être une plaque d’immatriculation, ou un code quelconque. Je devais sauvegarder le morceau dans l’ordinateur, et comme il n’avait pas le titre, j’ai juste écrit la date que je devais voir sur l’écran. Il s’est appelé pendant très longtemps comme ça, et alors que je cherchais un autre titre, ma fille m’a suggéré de garder « Wed 21 ». Et finalement, j’ai suivi son avis sans trop m’en préoccuper. Ce n’est pas quelque chose d’extrêmement important, au fond.

L’une des chansons parle des bruits qui nous entourent. Tu as l’impression qu’il y en a partout ?

Oui, et surtout que les gens ont besoin de ce bruit. Je me souviens d’un matin où nous étions allés très tôt sur une petite plage, au bord du Rio de la Plata, après avoir déposé ma fille à l’école. Il y avait un magnifique lever de soleil, nous nous sommes installés à la terrasse d’un café. La serveuse est arrivée pour prendre les commandes, et nous a dit qu’elle allait tout de suite mettre la radio. Et nous : « Non non, surtout pas ! » Elle pensait que l’endroit était trop silencieux. Plus récemment, je suis allée de Bilbao à Londres en bateau, près de quarante heures de voyage. Je pensais que ça allait être très calme et romantique, et en fait il y avait de la musique partout, même sur le pont. J’ai demandé pourquoi, et le personnel m’a répondu que sinon, les voyageurs se sentaient intimidés. « Intimidés par quoi ? » « Eh bien, par le silence, ils n’osent pas parler, sinon. » La musique semble servir à maintenir un certain ordre social. Mais sinon, les bruits ambiants, du quotidien, comme la pluie qui tombe en ce moment sur la toile qui nous abrite, ne me dérangent pas. Même les bruits d’une construction… Bon, plutôt quand on bricole chez soi, je ne parle pas de cet énorme chantier juste à côté (celui de la Philharmonique de Paris, ndlr) ! Il s’agit de sons ponctuels, celui d’un marteau par exemple, pas d’un bruit constant qui finit par te rendre fou. Pour moi, la musique, aujourd’hui, c’est souvent du bruit. C’est dur de trouver le temps de l’écouter vraiment. Des copains disent de moi que je suis musicienne et que je n’aime pas la musique. C’est juste que quand on est ensemble et qu’on veut se parler, je préfère qu’ils coupent le son ! Voilà, ce morceau parle de ça.

Interview réalisée avec Wilfried Paris

Photos DR

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