Jay-Jay Johanson - Interview

10/10/2013, par et Maéva Pensivy | Interviews |
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Jay-Jay Johanson

Tu as sorti pas mal d'albums au cours des années, quasiment un tous les deux ans. Tu ne manques jamais d'inspiration ?
Jusqu'ici non. Je suis presque constamment en train d'écrire, je ne m'arrête jamais… Par exemple, j'ai commencé à écrire mon dernier album, "Cockroach", presque de suite après avoir enregistré la dernière chanson pour "Spellbound", "Dilemna". Enregistrer "Dilemna" m'a donné envie de continuer à travailler dans cet esprit et c'est comme ça qu'on a commencé à travailler sur "Cockroach". C'est comme si "Dilemna" aurait pu être sur cet album, et les cinq premières chansons que nous avons enregistrées pour "Cockroach" sont les cinq premières chansons de l'album. Ensuite, j'ai commencé à expérimenter sur la face B – si nous parlons vinyle –, soit les cinq ou six dernières chansons de l'album. Et je pense que certaines des idées présentes sur la dernière partie de "Cockroach" pourraient constituer le début de mon prochain album. Je me souviens que c'était la même chose dans les années 90 : quand j'ai fait "Tattoo", mon deuxième album qui date de 98, la dernière chanson qu'on a enregistrée, "Lychee", était en fait le début du travail de "Poison", l'album suivant. Et le morceau aurait pu être sur "Poison", parce qu'il a été écrit dans le même esprit. Des tas d'artistes entrent en studio, écrivent un album en une session puis l'enregistrent. Et sept ans plus tard, ils retournent en studio pour un nouvel album. Mais j'écris et j'enregistre constamment, donc à un moment il faut que je me dise "OK, cet enregistrement est terminé, il faut que je m'arrête, que je m'occupe de l'artwork, des vidéos, puis je pourrai commencer le suivant". En général, après la sortie d'un album, il y a une tournée. Donc ça me donne un peu de temps pour développer les idées de l'album suivant. J'ai sorti un album tous les deux ans comme tu disais, mais je pense sérieusement que je pourrais travailler plus vite que ça. C'est la partie production, label, qui prend du temps. Parce que le label a besoin de mois pour s'occuper des formalités, mais pour moi jusqu'ici c'est un flux constant et j'en suis très content, parce que j'imagine qu'un jour viendra où je n'écrirai plus. Mais pour l'instant je continue.

Et ça dure depuis 18 ans, ce qui est plutôt long comme période d'inspiration ininterrompue. As-tu déjà commencé à écrire des chansons pour ton nouvel album ?
Pour la suite je pourrais par exemple m'appuyer sur "Insomnia", le morceau instrumental présent sur "Cockroach". J'ai fait quatre autres morceaux instrumentaux comme ça, et tôt ou tard, je pense que je vais sortir un album entièrement instrumental, même si je sais que mes fans veulent entendre ma voix mise en avant. Mais ça pourrait être un side project, sous mon nom j'imagine, j'aimerais bien faire ça un jour, peut-être pas tout de suite. C'est une première piste. J'espère aussi faire une autre bande originale bientôt, car c'est quelque chose qui me tient à cœur, de travailler avec un réalisateur pour composer. Et pui, pour la première fois depuis longtemps j'ai retravaillé avec des synthés, sur les morceaux "Forget You Not", "Hawkeye" et d'autres. J'avais dis non aux synthés après "Antenna" et "Rush". Les trois dernières chansons d' "Antenna" et les cinq premières de "Rush" on été écrites pendant une session "uptempo". Mais après j'ai décidé que je ne travaillerai plus avec des synthétiseurs, que j'allais me tourner vers une méthode plus acoustique et expérimentale, qui laisserait plus de place à l'improvisation. Quand on a ramené les synthés dans le studio pour le dernier album, je voulais travailler d'une manière inédite pour moi, plus expérimentale.

En effet les synthés sont plus ambients, plus atmosphériques qu'auparavant.
Oui, c'est vrai. J'ai essayé de réfléchir un peu comme pour les arrangement de cordes. D'habitude avec un synthétiseur on joue des accords. Et je ne voulais plus faire ça… quand on travaille avec un ensemble de cordes, on donne une note au violon, une note à l'alto, et une note au violoncelle. Donc je voulais une note, un son pour le synthétiseur. Même si je pensais à un accord, on faisait une note sur un instrument, puis on transformait ce son, on le triturait, et on ajoutait une deuxième note sur ce son. On a pu filtrer chaque son et faire différents types de nappes avec ça. Ce qui a aboutit à un travail plus expérimental sur le synthétiseur. En tout cas c'était différent pour moi. Je pourrais imaginer refaire un peu d'électro en travaillant comme ça.

Le résultat est un format moins pop qu'avec des synthés classiques.
Je pense qu'on apporte des choses différentes en travaillant avec une guitare par exemple. Comme sur "Spellbound", qui a été principalement composé sur une guitare, ou comme sur certains morceaux de "Cockroach". Quand on est assis au piano aussi, ça vient par grappes de sons, c'est différent. Mais je me verrais bien retravailler un peu plus avec des synthétiseurs. J'imagine que je pourrais remonter un peu les bpm pour une prochaine sortie. Peut-être pas en me tournant vers la dance, en tout cas surtout pas vers un genre de dance easy listening, comme j'ai pu le faire sur "Rush". J'imagine des morceaux expérimentaux basés sur l'improvisation, avec un rythme rapide, parce que je n'ai jamais vraiment fait ça. Donc c'est une sorte de défi pour moi, voir si je peux construire quelque chose d'intéressant sur cette base, en accélérant le rythme sans tomber dans la drum'n'bass ou la house.


Jay-Jay Johanson


C'est une tendance pas mal explorée aujourd'hui dans l'électro par des gens comme Dan Deacon ou Fuck Buttons, qui n'est ni de la house, ni de la dance…
C'est marrant d'entendre ces gars, ces jeunes adultes, qui débarquent avec des nouvelles techniques super. On entend qu'une partie du songwriting est ancré dans quelque chose de plus classique, dans le genre des classiques indie britanniques, comme Cure ou les Smiths, mais en y ajoutant des trucs dubstep. C'est une combinaison amusante, très inspirant à écouter.

Tu as envie d'explorer des directions différentes musicalement ?
Oui, c'est amusant d'explorer, d'essayer quelque chose que je n'ai jamais fait. J'ai fait tellement de choses jusqu'à présent, ce serait ennuyeux de toujours refaire la même chose, c'est plus amusant d'essayer des trucs nouveaux.


Et ça permet d'expérimenter en live aussi.
Oui ! On a commencé à tourner en septembre l'année dernière et tout un tas de choses arrivent quand on fait la balance et quand on joue, parce que mes musiciens et moi apportons toujours du neuf aux morceaux. Les chansons ne sonnent jamais pareil à la fin de la tournée, les choses évoluent et c'est souvent de là que viennent les idées de la session qui a lieu après la tournée.

J'étais au Café de la Danse en avril, c'était un très bon concert.
Oui, le Café de la Danse ! C'était vraiment chouette, un très beau jour à Paris, les gens étaient contents, il y avait un esprit très positif dans le public qu'on a ressenti sur scène. Du coup on s'est un peu dépassés dans notre jeu. C'est devenu une soirée très spéciale pour moi.

J'ai trouvé que les gens avaient l'air très heureux, dans une ambiance peut-être plus intimiste que celle des grandes salles dans lesquelles tu dois avoir l'habitude de jouer. C'était comment ?
J'ai adoré. J'ai aussi de très bons souvenirs du Bataclan, de l'Olympia, de l'Elysée Montmartre… Mais ce concert d'avril a une place spéciale pour moi, c'est sûr. C'est incroyable, le public était super, on a passé un très bon moment. C'est pareil pour moi de jouer devant 2 500 personnes ou 250. Parfois c'est mieux de jouer dans des petites salles, où on peut voir tout le monde. Ça devient plus privé et spécial que dans un grand festival, avec 60 000 personnes à dix mètres de toi, où tu ne vois pas grand-chose, et où, à la moitié de ton concert, Morrissey commence le sien sur la grande scène et où la moitié du public s'en va… C'est cool aussi, mais bon…

J'ai été impressionnée par ton batteur, qui fait des breaks genre trip hop incroyables avec sa batterie.
On a fait un ou deux concerts avec deux batteurs au début de la tournée. Avec deux batteurs, on peut encore plus creuser cette veine. La prochaine fois, j'espère que je pourrais venir avec mes deux batteurs à Paris. Ça a surtout été utilisé par les groupes de hard rock, mais quand on a fait ces concerts avec les deux batteurs, mon bassiste et moi, on s'est bien marrés. Certaines chansons ont besoin de deux batteurs, je pense.


Jay-Jay Johanson


Certaines chansons de "Cockroach" sont très dépouillées, comme "Dry Bones", qui se situe un peu entre le bluegrass, le gospel et la comptine. Est-ce une direction que tu souhaites explorer ?
"Spellbound" reste et restera ce que j'ai fait de plus minimaliste, c'est quasiment moi avec ma guitare dans ma chambre. On est juste allés en studio pour ajouter quelque petits trucs, pas grand-chose, à part pour "Dilemna", qui est la dernière chanson de l'album. "Dry Bones" est en fait l'un des derniers morceaux qu'on a enregistrés pour "Cockroach". On avait déjà tous ces morceaux plus ou moins pop, et un jour en studio, mes musiciens me disent "OK, on a besoin d'un break là, il faut qu'on mange un truc ou on va s'évanouir. Tu viens, Jay-Jay ?" Et je leur ai dit "Je vais juste prendre un café, allez-y." Je me suis donc retrouvé tout seul pendant une heure, et il faut savoir je ne suis pas très doué avec les machines qu'on a en studio. C'est pour ça qu'il y a des techniciens, qui sont bien meilleurs que moi. Mais je sais comment marchent les boutons "rec" et "play", donc là, tout seul, j'ai un peu joué avec. "Dry Bones " est une chanson que mon père avait sur un vieux vinyle, une chanson qui a plus de cent ans, elle était chantée par les esclaves dans la vieille Amérique. Les premiers enregistrements doivent dater des années 1920, je crois, et la version que mon père jouait datait peut-être des années 1940. Il la jouait quand j'étais enfant, et je m'en souviens tellement bien, depuis cette époque, que pendant cette pause café dans le studio, j'ai appuyé sur "rec" et "play" et je l'ai chantée quatre fois sur quatre pistes différentes, avec quatre voix différentes. Et quand les gars sont revenus, je leur ai dit : "Ecoutez ce que j'ai fait !", et ils ont dit : "Oh, c'est très très cool, tu devrais le mettre sur l'album"; je leur ai répondu que je n'étais pas sûr, donc on l'a joué pour les gens du label qui ont trouvé ça très cool aussi. C'est quelque chose que j'ai peut-être plus fait dans les années 90, qui présente une facette plus charmante, plus ludique. Je n'ai pas vraiment montré ce côté-là de mon travail dernièrement, bien qu'à chaque enregistrement nous enregistrions des morceaux comme ça. Mais ils ne figurent jamais sur les albums parce que je me vois comme un artiste sérieux et que c'est juste pour s'amuser. Cette fois-ci, tout le monde avait l'air de penser qu'il y avait autre chose derrière. "Dilemna" et une grande partie de "Spellbound" trouvent leur inspiration dans le vaudou de la Nouvelle-Orléans, et finalement "Dry Bones" est aussi lié à ça en quelque sorte, c'est une histoire un peu macabre avec des squelettes, ça peut rappeler ce que j'ai fait auparavant aussi. Donc je me suis dit : "OK, ça fait fera une respiration dans l'album." Cinq chansons vraiment pop, une pause, et on reprend le fil des morceaux pop. Et ça a plutôt bien collé, c'est devenu intéressant et signifiant placé à cet endroit dans l'album.

"Cockroach" est un album qui semble plus joyeux que les précédents.
Si j'ai été déprimé et mélancolique par le passé, maintenant il y a plus de charme et de nostalgie, quelque chose de positif dans tout ça. Même si certaines de mes histoires sont toujours très paranoïaques, comme l'est toujours un peu mon écriture, mais il y a un peu de lumière qui se montre dans l'obscurité. Je suis content que vous l'entendiez vous aussi. Pour moi c'est… Oui, je dirais que les jours sont meilleurs.

Les premières chansons de l'album ont un rythme beaucoup plus lourd que les dernières qui sont très dépouillées, cela crée une rupture évidente dans la structure de l'album.
Je réfléchis encore en termes de face A et de face B, parce que j'ai grandi avec des vinyles, donc c'est une structure très présente dans ma tête. C'est un album typique avec une face A et une face B. La face B commence avec "Dry Bones". La session d'enregistrement de "Spellbound" s'est terminée là où celle de "Cockroach" a commencé, puis j'ai évolué vers des choses plus expérimentales, avec des parties instrumentales, a cappella, ou des choses comme "Forgetyounot", qui est sûrement un des morceaux les plus électro que j'ai fait depuis longtemps. Donc oui, cet album se divise en deux parties.

Le single est "Mr. Fredrikson", c'est une chanson assez classique pour toi. On retrouve aussi ton univers dans le clip, c'est toi qui l'a réalisé ?
Oui c'est moi. Je travaille avec un réalisateur qui a fait mes cinq derniers clips. Je lui propose une idée ou un concept et il me dit comment le faire. Cette chanson parle d'une jalousie paranoïaque et je me suis dit : "Pour enfoncer le clou, on devrait filmer ça dans un espace confiné, comme une voiture". Et puis, les hivers en Suède sont assezl flippants parce qu'il ne fait jour que quelques heures. Le prochain single sera "I Miss You Most uf All", nous avons tourné le clip et nous sommes en train de finir le montage. Le ton est plus positif et l'histoire est un peu dans le même esprit que "On The Other Side" qui figurait sur "Spellbound". Il s'agit de ces moments où je pense aux amis qui me sont chers, à ma famille… Je voyage tellement et je passe tellement de temps dans des chambres d'hôtel et des aéroports, et c'est dans ces moments que mon entourage me manque le plus. Donc cette chanson parle de ça. Et on en fait un clip très sympa à propos de moi et de mes amis, c'était super cool.

Les paroles sont encore assez mélancoliques, est-ce que tu pourrais envisager d'écrire différemment ?
La partie de mon travail où j'essaie des choses différentes, c'est plutôt les arrangements et la production ; la mélodie, la voix et les paroles, c'est ce qui fait l'essence de mon travail. C'est ma façon de m'exprimer… Je trouve que c'est très difficile de changer ça, mais au moment des arrangements et de la production on peut décider de faire la chanson plus bossa nova, électro, dance, jazz… Les morceaux peuvent beaucoup évoluer au moment de la production. Dernièrement, j'ai pas mal travaillé sur l'improvisation, j'aime beaucoup ça. Mes musiciens sont très bons et je sais que plus ils répètent, plus ils jouent de manière maîtrisée. Et je n'aime pas trop ça, j'aime mieux les enregistrer la première fois qu'ils jouent un morceau, parce qu'il y a toujours des petites erreurs. J'aime ces erreurs, elles rendent les morceaux plus authentiques. Aujourd'hui, tout le monde peut faire de la musique parfaite sur son ordinateur, très maîtrisée, avec des boucles et un son exact. Mais produire une improvisation qui tienne la route, c'est beaucoup plus dur. C'est tellement facile de gommer les erreurs avec les machines qu'on a maintenant, mais je préfère les garder. Garder les bruits. Je trouve que c'est très précieux de pouvoir ensuite les réécouter et de se dire : "Ah, là ce n'est pas parfait, mais c'est ce que je veux, je vais le garder."

Tu travailles toujours avec les mêmes musiciens qu'au début ?
Oui, toujours. Il n'y a que sur une moitié d'"Antenna" et une moitié de "Rush" que j'ai travaillé autrement. Le début de "Rush" avait été enregistré en France avec Jean-Pierre [Ensuque, l'ancien guitariste d'Autour de Lucie], et la partie plus rythmée d'"Antenna" avait été enregistrée avec des Allemands et des Suédois, c'était vraiment pensé pour le marché américain. Ce sont les deux seules fois où je n'ai pas travaillé avec mes musiciens  habituels, mais en même temps, après les trois premiers albums et les trois premières tournées, on avait passé tellement de temps ensemble dans le tour bus… On n'était qu'entre mecs, on avait besoin de ne plus se parler pendant un moment, de faire une pause… J'en ai donc profité pour essayer d'autres trucs.

Eux aussi, ils ont fait quelques projets à côté.
Oui, c'est vrai ! Mon clavier par exemple, ça fait trente ans que je le connais et on joue ensemble depuis presque aussi longtemps. Et au dernier concert qu'on a fait sur la tournée de "Poison", à l'Elysée Montmartre en novembre 2000, il y avait plein de gens qui ont bien aimé mes musiciens et qui se sont dit : "Je vais prendre ce musicien sur ma tournée si Jay-Jay veut bien." Modjo par exemple venait de faire un hit avec "Lady", et ils ont pris certains de mes musiciens sur leur tournée. Kid Loco a aussi travaillé avec deux d'entre eux. Donc c'est vrai que pendant que j'essayais des choses nouvelles, mes musiciens étaient très occupés. Mais quand je les ai rappelés et que je leur ai dit : "Les gars, vous me manquez, j'ai besoin de vous pour développer ma créativité", ils sont revenus en studio avec moi. Au début, on avait aussi un DJ pour les beats et la batterie, mais ensuite ce n'était plus une option. Peut-être qu'on y reviendra, mais je ne pense pas, je préfère la batterie.

Avant ça, il faut que je voie un concert avec les deux batteurs !
Ou trois, quatre, ou avec un de ces ensemble de rue brésiliens qui joue des percussions, ou avec un orchestre ! Un jour, il faudra vraiment que je fasse un concert avec un orchestre. Dernièrement, on a travaillé avec un orchestre de 26 instruments pour les enregistrements, et ce serait chouette de jouer avec eux, c'est sûr. Il faut que ça se fasse.
 























Photos © Julien Bourgeois

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