Fauve ≠ - Interview

08/08/2013, par Benoit Crevits | Interviews |
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Dans les ruelles de La Rochelle, on décolle les affiches de Fauve ≠, et dans les bars on parle du groupe à tout-va. Peut-on déjà parler d'un phénomène alors que l'album n'est pas encore sorti ? Arrivés devant la petite salle du casino "Le Diane's", les recalés sans billets s'agglutinent devant l'entrée et commencent à engager des pourparlers avec videurs et organisateurs. Arrivé en trombe sur la petite scène, le CORP s'installe. Le chanteur chaud bouillant mettra très vite le public K.O. grâce à un flow des plus stimulant et enivrant. Dans la salle blindée, le public est de tout âge, mais les plus jeunes connaissent déjà toutes les chansons par cœur. Fauve ≠, sur scène, assène ses textes et sa rythmique métrique avec puissance si tant est que le EP récemment sorti parait presque un peu terne, c'est dire la belle impression que m'a laissée le CORP au "Diane's".

 

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Comment êtes-vous parvenus à faire un disque qui paraît très spontané tout en étant à la fois très abouti ?

On écrit vraiment comme on pense. Ça sort de façon très fleuve. Ensuite il y a un travail de synthèse, de mise en forme, de rationalisation du texte en question qui est au départ très long et très décousu, et qu'il faut élaguer. Ce travail permet d'arriver à un effet de jet sur le papier avec un côté maîtrisé. Une personne du CORP centralise les textes de chacun. C'est comme un taf de scribe ou de greffier : il récupère des mots, des anecdotes, des formulations, des pensées, des histoires de notre périmètre.

 

Votre musique a une forte puissance cinématographique. Vous avez beaucoup utilisé l'image depuis deux ans. Est-ce que vous utilisez l'image pendant vos concerts ?

On n'est pas très à l'aise avec notre image, mais c'est vrai que la vidéo fait partie intégrante de Fauve ≠. On projette sur nous des images avec un écran derrière qui récupère l'excédent. C'est une personne, avec nous sur scène, qui centralise et qui gère le flux d'images et qui mixe ces rushes en direct. On est des vrais geeks et on bidouille tout le temps.

 

Comment finance-t'on tous ces clips que vous avez faits ?

On avait déjà accumulé pas mal de clips avant qu'on parle vraiment de nous. "Blizzard" est le premier à être scénarisé. On voulait pas mal de paysages différents et deux personnages, dont un qui tient l'autre par la peau du cul. On n'avait pas vraiment de moyen de locomotion, donc on a pris ce qu'on avait sous la main : des bécanes. Le seul truc qui a coûté un peu de thune, c'est la location du camion pour trimbaler tout ça. Tout sur "Blizzard" est filmé caméra au poing. C'est un truc qui nous a coûté 2000 balles avec la location de l'optique, de l'essence pour les mobs et deux chambres d’hôtel où on s'entassait. Par contre on a planté le camion et on a dû payer une franchise. On n'attend pas d'avoir des thunes pour faire des trucs. On se débrouille, on bricole. C'est vraiment un clip qu'on a fait à bout de bras avec de l'huile de coude. On fonctionne un peu comme ça pour notre musique aussi.

J'étais tombé sur "Kané" il y a maintenant pratiquement deux ans. Vous avez dû jouer vos chansons des centaines de fois. Comment vivent-elles dans la répétition ?

On n'a pas fait des masses de concerts, mais on a par contre beaucoup répété. Pour l'instant ça va. Niveau scène, on commence vraiment à maîtriser les morceaux, donc on est dans la phase excitante du truc. On est beaucoup plus libres qu'au début et on a forcément de plus en plus de plaisir à jouer.

  

J'ai le sentiment qu'il y a un lien très fort entre vous ?

Oui, on se connaît tous depuis longtemps. C'est une belle histoire pour Fauve mais aussi pour nous. On vit des choses qu'on n'aurait jamais pensé vivre et surtout pas ensemble. Personne ne pouvait imaginer ce qui nous arrive en ce moment. On est tout le temps en train de se dire que demain ça va s'arrêter, que ça peut partir comme c'est arrivé, mais on est très sereins là-dessus et on essaie d'en profiter un maximum.

 "Sainte-Anne", c'est un vrai pétage de plomb ?

Il n'y a pas de fiction dans Fauve ≠. C'est un pétage de plomb en bonne et due forme. C'est du vécu malheureusement. Je ne parle jamais de ma personne mais de mon périmètre : c'est une notion importante pour nous.

Vous citez souvent les Pixies pour les chœurs que vous employez régulièrement et pour le spoken word. On vous rapproche aussi de Mendelson ou de Diabologum. Chanter en français, aux Francos, dans un lieu qui a vu passer Ferré, Barbara, ça vous parle un peu ou c'est le Moyen Âge?

En fait, avant qu'on nous en parle, aucun de nous ne connaissait Mendelson et Diabologum. La chanson française, c'est quand même quelque chose de marginal dans ce qu'on écoute. Il y a évidemment quelques jalons comme Brel et Ferré, qu'on a écoutés, ou encore des chansons de Reggiani qu'on adore. On a fait un concert avec Mendelson à Tourcoing. On a bien évidemment écouté avant d'y aller et on a trouvé ça vraiment énorme et assez proche de nous, mais c'est surtout Noir Désir qu'on a beaucoup écouté étant plus jeune, même si on ne peut pas vraiment parler d'influence. Fauve s'est davantage forgé en écoutant Lou Reed, Bowie, Dylan, du rap, plutôt que Bertrand Belin ou Dominique A.

 fauve 2

 

J'ai le sentiment que votre musique est légèrement en retrait, comme "en sourdine", mettant le texte un peu plus en avant.

La musique n'est pas l'impulsion de notre travail. Le texte est la matière originelle. La musique n'est pas un prétexte pour nous qui sommes des enfants de la pop et du hip-hop. Un bon morceau de rap, si l'instru n'est pas belle, même avec un flow, un timbre particulier et une punchline de ouf, ça ne donnera rien. C'est très important au contraire pour nous. On a beaucoup travaillé sur les instrus. On en a vraiment chié pour en faire des écrins et des propulseurs, et pas un habillage qu'on retrouve avec le slam en général. On n'a rien contre le slam même si on en a très peu écouté.

 

Vos chansons sont très bavardes. Est-ce qu'on va avoir un album de la même tenue que les chansons de votre EP "Blizzard" ?

On est justement en train de travailler sur l'album et on se dit qu'il va peut-être falloir être moins indigestes sur certains trucs. Il va falloir qu'on y mette un peu de légèreté parce que l'album risque d'être assez long en plus. C'est pour ça que les instrus, c'est super important pour nous. Ça coupe un peu, ça crée des ponts. Et puis avec le temps, on a pas mal progressé et là on s’intéresse pas mal au beatmaking. Du coup, ça nous a ouvert des portes intéressantes pour l'album.

 

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Sur "Rub a Dub" et sur "Hauts les cœurs", j'y ai vu un coté naïf voire comique : le sentiment d'y entendre un ado qui a du mal à contrôler ses émotions. Y a t-il un peu d'humour dans tout ça ?

Toutes nos chansons partent de frustrations ou de peurs. Bien sûr il y a un peu d'auto-dérision. On ne se prend pas toujours au sérieux. Fauve c'est une soupape : on annonce un truc même brinquebalant, et puis ensuite on va pouvoir en parler. On a besoin de le dire de cette façon et on n'a aucun problème avec cette espèce de naïveté qui peut en sortir.

 

Vous dites ne pas être très à l'aise avec les fans, pourtant vous avez pas mal développé le merchandising.

Ce n'est pas du merchandising, il s'agit de vêtements. On a mis en vente des brosses à dents, mais ça c'était une vanne. En fait, on a très vite voulu décliner le truc : avoir le plus de champs d'expression possible. Faire des objets, c'est pour avoir des choses palpables et des choses qu'on pouvait porter. On s'est aussi un peu cassé la tête pour proposer des trucs pas trop chers. Mais si on pouvait décliner ça jusqu'à en faire des bagnoles où je ne sais quoi, on le ferait.

 

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Il y a un coté très urbain dans votre musique.

On s'est tous retrouvés à Paris, mais on n'est pas tous Parisiens à la base. Paris n'est pas du tout une source d'inspiration. C'est plutôt une frustration. On nous a demandé dernièrement quel était notre rapport avec Paris et si on pouvait le comparer à ce qu'a chanté Lou Reed sur New-York : un amour fusionnel, ambigu. Nous, on a juste du mépris, de la méfiance pour cette ville. On n'a pas d'attachement pour elle : elle est dure, elle est chère, compliquée. C'est un peu l'enfer et on se comporte un peu tous comme des sauvages là-bas. Y a vraiment une volonté de se barrer.

 

"Jour et nuit, je traque les épiphanies" ça ressemble à du Bashung. Tu m'expliques ?

C'est le rapport à l'écriture. C'est cette obsession qu'on a d'aller mieux par la parole et de trouver le mot juste parce que le côté cathartique de la parole n'arrive que lorsque le mot juste est trouvé : quand le verbe cristallise la pensée. On boxe vraiment avec les mots pour reprendre Arsenik. C'est une quête permanente pour nous.

Merci aux Francos et plus particulièrement à Maryz Bessaguet.

Crédits photos : Matthieu Rapilly

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