Interview Chassol - Festival Assis ! Debout ! Couché ! au Lieu Unique

27/03/2013, par Matthieu Chauveau | Interviews |
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Impressionné par son album "X-Pianos", totalement inclassable, à la fois conceptuel et sensuel, je suis assez excité à l'idée d'interviewer Chassol avant son concert nantais. Mais aussi un peu anxieux. "X-Pianos" est un album truffé de références, tant dans la musique qu'il contient que dans la forme de l'objet lui-même, avec ses notes de pochettes analytiques habituellement réservées aux disques de musique classique, contemporaine ou au jazz. Une question s'impose donc : Chassol est-il un garçon qui se prend un peu trop au sérieux ? Et bien, dès l'arrivée du bonhomme aux yeux légèrement fatigués (il s'est couché à 7h le matin même, m'annonce-t-il d'entrée !), la réponse s'impose d'elle-même : non, Christophe Chassol est même le type le plus cool qui soit. Cool, c'est l'adjectif qui me vient immédiatement à l'esprit quand, une demi-seconde après m'avoir serré la pince, comme s'il s'adressait à un vieux pote, le musicien me demande mon avis sur le single de ses amis de Phoenix fraichement sorti l'avant-veille, que lui aime beaucoup, et moi quand même un peu moins (mais pourquoi ces chœurs héroïques à la Coldplay en fin de morceau ?).

Chassol

Tu as un parcours assez original : formation classique, jazz, Berklee School (ndlr. école de musique légendaire de Boston)...

La Berklee School, j'y suis passé pendant une année mais j'étais déjà un adulte. Je bossais déjà beaucoup, je faisais pas mal d'arrangements. J'ai eu une bourse donc je me suis dit, tiens, il faut y aller. J'aimais bien l'idée de retourner à la fac. J'avais le fantasme des campus américains, bien tondus, tout ça. J'avais les bouquins attachés à une ficelle, je prenais le tramway. C'était l'été indien, avec les arbres tous rouges. La Nouvelle-Angleterre, le Massachusetts quoi. C'était cool.

Tu as fais des musiques de film, de pub, et aussi des arrangements dans la variet'. J'ai lu quelque part que tu avais même bossé pour la comédie musicale "Les Dix Commandements".

Oui, j'ai bossé avec tous ces gens-là à une époque mais c'était pour survivre ! Pour vivre, il faut accompagner des gens au début mais, à côté, j'avais toujours mes enregistrements, mes groupes à moi, mais qui payaient moins (sourire). Mon parcours est assez classique en fait. Mais c'est-à-dire que je suis dans un milieu particulier. On n'a peut-être pas ce parcours dans la pop. Mais sinon, les gens du jazz ont plutôt ce genre de parcours : le conservatoire, etc. Des gens comme Fred Pallem et Le Sacre du Tympan, Max Delpierre, les mecs de Poni Hoax, tous ces gens-là.

Et pourquoi tu n'as pas voulu continuer dans ce milieu un peu plus "conservatoire", jazz ?

Le jazz, j'ai un peu arrêté parce qu'il y a très longtemps j'ai joué au Baiser Salé (ndlr. club de jazz parisien) et, en jouant jusqu'à trois heures du matin, j'ai touché 10 francs. Je me suis dit : il faut que je change de créneau parce que c'était vraiment pas possible là ! Mais bon, je reste un jazzman : j'utilise les accords du jazz et de la musique classique, je continue. Mais pour moi, tout est un peu au même niveau maintenant. Je fais un peu de tout : autant du jazz que de la musique classique. Les musiques sont égales, je trouve.

J'ai l'impression qu'en France, certains artistes cachent un peu certains aspects de leur parcours parce que ça va à l'encontre de l'idée un peu romantique de l'artiste total qui ne rend de compte à personne.

Mais, justement, il y a aussi l'idée de l'artiste maudit qui est obligé de faire des trucs pour survivre...

C'est vrai, mais je pense que beaucoup d'artistes ici ne le voient pas comme ça et n'assument pas forcément tout ce qu'ils font, à l'inverse des Américains. Par exemple, dans le cinéma, le génial James Gray dit qu'il réalise des pubs. En France, je ne sais pas si les réalisateurs le diraient aussi facilement.

En fait, je suis plus américain que les ricains (rire) ! Je vois ce que tu veux dire mais je trouve aussi qu'il y a un côté classe à décrire ta vie d'artisan. C'est un peu pour montrer tes skills aussi. Moi, je le vois vraiment comme le fait d'avoir des outils.

Je te parle de ça parce que c'est une des premières choses que j'ai su sur toi. On trouve même l'info dans tes notes de pochette.

C'est vrai. Cela dit, on me propose encore régulièrement des trucs dans le genre variété, etc. On m'a proposé dernièrement de jouer avec Jean-Louis Aubert ou Jenifer mais, non, c'est hors de question évidemment (rire) ! Mais j'ai fait des choses comme ça à une époque parce qu'il fallait gagner des thunes pour survivre.

Ta musique est assez inclassable. Tu te classerais à côté de qui dans une scène actuelle ?

Il y a quand même des gens aux Etats-Unis qui font des choses comparables. Bang on a Can, par exemple. C'est un groupe, un collectif avec des musiciens qui ont été éduqués au classique depuis petits, qui ont joué dans des groupes de jazz expérimentaux et qui ont toujours écouté de la pop et du rock. Donc, ce sont des gens assez complets et qui font une musique entre la tradition minimaliste au sens de Steve Reich, Philip Glass et Terry Riley et, en même temps, qui connaissent la pop, la liberté du jazz, de l'improvisation, etc.

Ton disque, en tant qu'objet, est aussi assez inclassable, avec ses notes de pochette qu'on ne trouve habituellement que dans les disques de musiques dites "savantes". C'est toi qui a choisi ça ?

Oui, je me suis fabriqué le disque que je voudrais avoir. Et c'est vrai que j'ai écouté beaucoup beaucoup de disques de jazz. J'avais un peu la collectionnite. Et donc j'adore qu'il y ait des liner notes, des renseignements, qu'on puisse savoir de quoi parlent les choses. Tranquillement, sans faire le prof, mais en étant en même temps didactique et un peu poétique. Ça donne des infos. Je déteste les pochettes de CD que tu ouvres et où c'est blanc à l'intérieur ! Je voulais donc qu'il y ait plein de choses auxquelles s'accrocher.

Dans ces liner notes, non seulement il y a la présentation de l'artiste, du projet, mais il y a aussi le track by track. Dis-moi, tu piques un peu le boulot des journalistes en fait !

Ou je leur donne des clés pour aller plus loin... (sourire). C'est Christian de Phoenix (ndlr. Christian Mazzalai, guitariste du groupe versaillais) qui me disait l'autre jour que c'était cool, que ça ne se faisait plus. Mais en fait, ça se fait si tu achètes un disque de Reich. Il t'explique le morceau, avec le nom des notes, les mouvements, comment ils s'enchainent, etc.

Au niveau visuel, sur la pochette, tu as de petites références : une photo de Miles Davis période "Bitches Brew" sur le verso par exemple.

Oui, c'était mon bureau d'avant. Il y a aussi un tableau de Paul Klee. J'aime bien l'idée qu'il y ait plein de petits détails comme ça. Mais sur le prochain disque, il y aura ça aussi. Ce sera le bureau de ma chambre d'hôtel que j'ai photographié quand j'étais en Inde. Donc il y aura encore plein de petites choses dessus. Comme ça, tu peux glaner les infos.

Chassol

Ton expérience dans la pop music, avec Tellier (ndlr. arrangeur sur l'album "Politics") et Phoenix (ndlr. clavier sur la tournée "Alphabetical") par exemple, ça t'a apporté quoi en plus de ta formation initiale ?

De l'ouverture déjà. Un peu de tolérance aussi. Et puis, ça m'a professionnalisé parce qu'on a beaucoup tourné. J'ai appris à brancher mon matériel sur scène. J'ai appris quelques petits tuyaux pop, comment des mecs de la pop voyaient les structures de leurs morceaux. Et ça m'a fait voir ce que c'était, des tournées avec des fans... C'est assez trippant (sourire).

Concernant ton rapport à l'image et au son, peux-tu m'expliquer un peu la manière originale dont tu travailles ?

C'est assez simple en fait : je compose avec des images, avec les images que je tourne. Donc je vais prendre une image qui a du son. Je vais prendre ce son, le couper, le looper et l'harmoniser. C'est à dire que je vais relever les notes qui sont dans ce son. Par exemple, si j'ai une voiture qui klaxonne et qui fait "ping ping ping" (il imite plusieurs fois un son de klaxon et en tire une mélodie), je vais mettre des accords derrière pendant que je répète la vidéo. Je répète quelque chose et je mets des accords derrière. Donc tu as deux temporalités différentes qui agissent au même moment. En fait, j'harmonise les choses que je filme.

Donc ton travail est plus sur le son que sur l'image ?

J'ai commencé avec le son mais avec le temps, je commence à être meilleur sur Final Cut donc je monte mieux et je commence à avoir un souci d'image. Mais au début, c'est vrai que je pouvais prendre n'importe quoi. Si la boucle que je voulais faire était bien, peu importe s'il y avait un accident visuel. Je m'en foutais en fait. C'est même ça qui faisait aussi le truc visuellement. Là, j'ai fait mes propres images en Inde (ndlr. projet présenté quelques heures plus tard sur la scène du LU) donc ça participe de cette démarche de faire un peu plus de vidéo.

Tu parles quelque part d"harmonie du discours".

Oui, des mecs comme Hermeto Pascoal ont déjà fait ça. Steve Reich aussi dans "Different Trains". Là, je pars du discours. Quand on parle, on fait des notes. J'ai fait ça sur un discours d'Obama, par exemple. En fait, il n'y a rien de nouveau. Ca existe depuis les années 20. Même Bartók ou Janáček, ils faisaient déjà ça, mais pas sur vidéo évidemment.

Et le titre de ton album, "X-Pianos", est aussi un concept ?

C'est un truc que j'ai développé quand j'habitais à L.A. J'étais en résidence dans un centre d'art. Le principe, c'est que j'enregistre quelque chose et ce quelque chose, je le prends, je le mets sur mon clavier, sur chaque note, comme un sample et je le mets à la bonne hauteur. Par exemple si j'enregistre "do do do do" (il chante les notes), je le mets sur le do. Puis sur le ré, ça va faire "ré ré ré ré". Puis "mi mi mi mi", etc. Et je vais jouer mes samples avec une technique pianistique. Donc je peux faire des accords de mes samples. Un sample va donc se dispatcher sur tout le clavier et être harmonisé, à la bonne tonalité. En fait, je joue des machines comme un pianiste, si tu veux. Tous les pianos qui se répètent, qui font des volutes, qui partent dans tous les sens, qui se multiplient à l'infini, c'est ça "X-Pianos". Avec un X qui représente l'infini.

Comment es-tu arrivé chez Tricatel ?

Par Bertrand (ndlr. Bertrand Burgalat, boss du label Tricatel) avec qui j'étais ami depuis quelques années. Il n'avait jamais été question que je sorte des choses chez eux puis un jour, Bertrand était à la maison, il a vu mes vidéos et il a dit : "Putain mais personne ne sort ça ? Il faut le sortir !" Et donc, ça c'est fait naturellement. Et ils sont super chez Tricatel. Ce sont des radicaux, des passionnés.

J'ai lu, toujours dans tes notes de pochette, que ton album était un condensé de 15 ans de travail. Et aussi que tu avais 1300 morceaux à l'origine. Comment as-tu fais pour faire le tri ?

J'ai filé le disque dur à Bertrand. Et une semaine plus tard, il m'a fait une liste de 20 morceaux et c'était ceux auxquels je pensais, donc c'était parfait. Mais oui, il y en avait beaucoup parce que tout ce que je fais, je l'exporte. Il y avait aussi pas mal de brouillons. 1300, c'est plein plein de choses. Ce sont des choses qui duraient de 10 secondes à 1/4 d'heure.

Mais finalement, tout ce qu'on entend sur l'album a été ré-enregistré récemment ?

Non, les choses que j'avais déjà enregistrées depuis longtemps, je ne les ai pas retouchées. Je les date d'ailleurs dans le disque. Mais il y a pas mal de morceaux du premier disque qui ont été fait l'année de la sortie parce que je savais que je sortirai le disque. Bon, c'est vrai que sur le deuxième disque, il y a des morceaux que j'ai faits quand j'avais 20 ans qui sont assez imparfaits... Y'a plein d'erreurs (sourire).

Il me semble plus groove, ce deuxième disque.

Oui, il est un peu plus naïf aussi, vraiment ricain. Il y a des morceaux, j'ai des sueurs quand je sais qu'ils sont dans le disque parce qu'il y a des erreurs manifestes ! Y'a des choses quand-même... Mais bon, je voulais les mettre parce que ça fait partie de mon truc, de mon histoire.

Pour terminer, peux-tu me citer 5 ou 6 albums qui t'ont marqué en tant que musicien ?

"Bitches Brew" de Miles Davis évidemment. La B.O. de "La Planète des Singes" par Jerry Goldsmith. Steve Reich : "Different Trains" ou "Music for 18 Musicians". Peut-être quand même le premier album de Cure, "Boys don't Cry". Un disque de Don Sebesky qui n'est pas très connu et que j'aime beaucoup, "Giant Box". Sebesky est un arrangeur génial. C'est un mec du Third Stream, le troisième courant, entre jazz et musique classique. Il n’y a que des stars du jazz sur ce disque, et des morceaux vraiment orchestrés symphoniques avec un combo de jazz. Hyper bien. Je dirais aussi un disque du Mahavishnu Orchestra : "The Inner Mounting Flame", le premier. Chick Corea : "Light as a Feather" aussi. C'est un des albums que j'ai peut-être le plus écouté. Et enfin "Üdü Ẁüdü" de Magma que j'écoute tout le temps.

C'est vraiment bien Mahavishnu ?

C'est le meilleur groupe du monde ! C'est super. Les gens qui ont vu ça dans les années 70, ça devait être quelque chose.

C'est du jazz fusion ? Dans mon esprit, c'est un peu connoté progressif 70's...

Ouais, c'est du jazz rock. Je n’aime pas trop le terme, mais bon. Je peux te dire que s'ils jouaient là, tout le monde adorerait. Ils ont une puissance phénoménale. Des compositions d'une complexité mais en même temps hyper fluides. Les musiciens sont des virtuoses géniaux. C'est hyper dense, hyper profond. C'est magnifique, Mahavishnu. Le premier album est dingue. C'est sale en plus. Je te le conseille vraiment !

 

 

Photos : Matthieu Chauveau

Merci à Christelle du LU

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