Hommage à Jason Molina (1973-2013)

16/04/2013, par | Autre chose |
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La nouvelle du décès de Jason Molina nous a laissés sur le carreau. Mort il y a une dizaine de jours, avec à peine quarante années au compteur, il faut bien constater que si, depuis cette triste nouvelle, je gratouille chaque jour péniblement des titres de Molina (pauvres voisins) et que je n’écoute quasiment plus que ses disques (chanceux voisins), c’est que l’événement m’affecte plus que de coutume. Bien sûr, ce n’est pas la première mort d’artiste connu mais le décès et surtout la mémoire de Molina valent plus qu’un simple RIP sur facebook.

D’ailleurs, je ne suis pas le seul : les hommages et les déclarations d’amour à cet artiste discret fleurissent ici ou là, à chaque fois émouvants et touchants, bien loin des devoirs de mémoire obligés de la presse ronronnante qui ne consacrera pas de numéro spécial hors-série à cet artiste hors du commun, inaperçu du grand public et pourtant fondateur, essentiel et inspirant pour ceux qui ont eu la chance de croiser sa route.

On se souvient du premier concert de Magnolia Electric Co. dans un Mains d’Oeuvres bondé avec un groupe qui devait bientôt lâcher son nom de Songs: Ohia. On se souvient de l’émotion d’avoir vu un groupe essentiel jouer sur scène l’un de ses meilleurs albums et ce genre de souvenir compte. On se rappelle la moiteur de la salle, avoir été compressé au premier rang et ne pas avoir pu témoigner de notre joie au groupe parce qu’on tenait entre les doigts un enregistreur pour capter le concert (captation perdue à jamais, peut-être, hélas). On se souvient que la découverte de Songs: Ohia nous est due à une chronique d’Etienne Greib dans Magic et qu’ayant décidé de lui accorder désormais une totale confiance, nous ferions quelques mois plus tard une autre rencontre décisive avec la musique de The New Year. Mais ceci est une autre histoire d’amour.

On se souvient également d’avoir tenté plusieurs fois de faire venir jouer Molina dans notre ville d’adoption et que les occasions se sont toutes soldées par des échecs (mort d’un membre de Magnolia Electric Co. dans une explosion, annulation de tournée pour raisons médicales etc.). Quelqu’un qui a écrit la berceuse de la malchance, s’y connaît certainement en poisse…

On se rappelle encore avoir séché au moment de lui réclamer un titre de son dernier album lors d’une session à Radio Campus Paris et de son étrange histoire de piqûre d’insecte qui n’était que le prélude de la descente aux enfers physique de Molina.

On se rappelle l’avoir croisé titubant, seul, au petit matin dans l’énorme Parc del Forum du Primavera Festival de Barcelone, après avoir donné un très beau concert avec son groupe en fin d’après midi sous le soleil déclinant, et l’avoir vu humble et magistral en compagnie du grand come-back parisien d’André Herman Düne sous l’alias Stanley Brinks à Mains d’œuvres.

Mais surtout on se rappelle les disques de Molina.

"The Lioness" est celui qui nous vient d’abord spontanément en mémoire. Enregistré en compagnie de membres d’Arab Strap et d’Alasdair Roberts, "The Lioness" est le premier des grands disques de Songs: Ohia. Tellement grand que la chronique de l’époque ne rend peut-être pas assez compte de l’importance de ce disque qui reprend la recette de "Axxess & Ace" en ralentissant le tempo et en gonflant un poil la production.

Pourtant la magie est déjà là : quelques riffs entêtants, récurrences de quelques accords revenant d’une chanson à l’autre, grand écart entre textes sensibles et sauvagerie rock. Et puis le fameux bestiaire amoureux Molinesque, convoquant dans cette vision sonore d’une Amérique hantée, les devenirs-animaux de Deleuze qui animent les figures féminines évoquées par Molina. Depuis Arab Strap, personne n’avait chanté d’aussi belles chansons d’amour ni nagé dans les eaux troubles du Nil de cette façon-là.

Et depuis "Coxcomb Red", on craint (ou crève d’envie, c’est selon) de rencontrer des filles aux yeux noir-vipère :

Après un pareil disque, Molina délaisse les fauves pour un album encore plus épuré, avec des titres au plus près de l’os, fantomatiques à souhait : "Ghost Tropic". Les titres ressemblent à des spectres de blues errant entre des percussions sensibles accompagnées d’harmoniques et de bottle neck.

Les parties de percussions signées Shane Aspegren, qu’on retrouvera chez Berg Sans Nipple et en compagnie de Bright Eyes, ou de Don Nino, remplissent élégamment cet album de folk Bressonien à la fois sombre et moite, alternant raga-blues entêtants...

... et plages de field recordings aux cris d’oiseaux inquiétants. "Simply to live, That was my plan", déclare-t-il sur "No Limits on the words":

Après cette déclaration et un album plus noir que noir, en forme de manifeste, on pouvait craindre le pire. Pourtant avec l’album suivant, "Didn’t it Rain", Molina quitte les leçons de ténèbres de l’enfer tropical pour un recueil de chansons crépusculaires enregistré par Steve Albini. On y croise quelques lumières, une flamme d’usine évoquant sa ville de Lorain, son enfer Dantesque, dans un Etat proche de l’Ohio, quelques lumières bleues, un soupçon de rayons lunaires. Songs: Ohia y est peut-être à son meilleur : une batterie en service minimum, un vague clavier, une basse discrète, une charmante voix féminine, quelques accords (toujours les mêmes) qui s’étalent sur des chansons de plus de six minutes sans pour autant que l’auditeur ne s’aperçoive de la durée. Tels les nomades du désert qui affirment être immobiles quand le désert se déplace autour d’eux, Molina réalise dans le champs du blues ce que Wagner prophétisait dans "Parsifal" : "Ici, le temps devient espace". Précision Molinesque sur "Blue Chicago Moon" : "space is loneliness" et, la forme étant toujours en accord avec le fond, le blues de Songs: Ohia n’a jamais été aussi dépressif.

L’écoute, aujourd’hui, de "Didn’t it rain" est encore plus poignante qu’hier car sur "Blue Factory Flame", Molina chante ses dernières volontés :

La même année, c’est dire si les années 2000 ont été une bénédiction discographique, notre trio de troubadours d’alt-folk/country préférés, Jason Molina, Will Oldham et Alasdair Roberts, sortent un mini album, "Amalgamated Sons Of Rest" en forme de messe blanche pour la Fin des Temps.

A partir de "Magnolia Electric Co." (l’album, pas le groupe), les choses deviennent peut-être plus lumineuses. Album du déclin pour les uns, sommet total de l’œuvre pour les autres, "Magnolia Electric Co." est définitivement l’album de la rupture. Accompagné d’une superbe pochette signée Will Schaff et d’un disque CD comportant les versions démos de l’album (enregistré comme il se doit dans la cuisine, devant son chat), le vinyle, toujours enregistré par Albini, en compagnie du groupe de tournée de "Didn’t It Rain", témoigne de la rencontre d’un artiste avec ses musiciens. A partir de cet album, Magnolia Electric Co. sera le E Street Band, le Crazy Horse, le Band de Molina, d’où fusion-disparition de Songs: Ohia dans le maelström bruitiste et néo-traditionaliste Magnolia.

Avant Molina, on n’a jamais trop cru aux mythes et thèmes frelatés du blues. Pourtant, les chansons étranges de ce recueil témoignant d’un changement, ou du moins d’une tentative de changement, nous font réellement croire que Molina a pactisé avec des forces puissantes auprès d’un calvaire. On ne retrouvera cette étrangeté que dans les productions de Jandek (dans un versant plus malsain), autre évadé spectral du blues dont les compositions font frémir.

Album du changement, des changements, de la mutabilité, Magnolia Electric Co. donne enfin un corps stable aux longs et sombres blues de l’âme de Molina.

Parallèlement, à cette volonté de changement, encore fragile, Molina sort sous son nom un album solo donnant libre cours à ses épanchements avec "Pyramid Electric Co.", un disque quasi cosmique où les résonances de guitares semblent flotter comme jamais dans le vide intersidéral de la galaxie Molina.

Le temps de cet album, on se plaît à imaginer Molina voguer entre ses deux vaisseaux amiraux Pyramid et Magnolia. Hélas, l’épiphanie sera de courte durée et on ne retrouvera guère ce qui faisait le sel des précieux albums de Molina dans les albums suivants. Magnolia Electric Co. se transforme en un véhicule de luxe pour les chansons de Jason qui peinent à retrouver leur acuité et l’émotion d’antan (le syndrome Silver Jews contracté à Nashville sans doute). Les albums suivants, "Trials & Errors" (live à l’Ancienne Belgique), "What Comes After The Blues" et "Fading Trails" comportent quelques bijoux ("The Dark Don't Hide It", "Hard to Love a Man"  ou "Almost Was Good Enough") mais ces deux albums ne suscitent plus le même enthousiasme.

On retrouve un peu la flamboyance de Molina dans l’album solo, "Let Me Go, Let Me Go" paru en version vinyle uniquement en 2006 en contrepoint de "Fading Trails" et l’achat en est très recommandable, ne serait-ce que pour les six minutes quarante de la chanson titre entre éruptions de guitares et une lente pluie de notes sur un clavier qui n’avait pas été aussi présent depuis l’album "Impala" de 1998. Le temps d’un titre donc, "Let Me Go, Let Me Go", on retrouve l’atmosphère des meilleurs nocturnes de Molina.

Pour fêter les dix ans du "Black Album" de Songs: Ohia, Molina et ses comparses déclinent l’offre de compilation proposée par leur label Secretly Canadian et sortent un coffret, "Sojourner", incluant plusieurs albums, regroupés par sessions dans différents endroits comme l’Electrical Audio Albinesque, les Suns Studio (et dont "Fading Trails" constituait, en fait, un sampler), un recueil de démo solo, un DVD, un médaillon et une carte céleste.

Là encore, l’hommage à la géographie et aux lieux comme composante de la matière intrinsèque du blues Molinien est évident. Toutes les facettes sont explorées et rassemblées, dans ce coffret attachant, entre la démo crado de "Shohola" et le rock sombre de "Black Ram".

 

Le décès d’un membre de son groupe lui inspire l’ultime album de Magnolia Electric Co., "Josephine", chant du cygne plutôt classique et ligne claire (comme l’adjonction de cuivres) qui a entraîné une tournée en costume country (lire à ce sujet le compte-rendu du concert du Café de la Danse et l’interview).

La même année, Molina enregistre un album avec Will Johnson, "Molina & Johnson", un peu décevant bien sûr, mais pas totalement dénué d’intérêt dans le côté laid-back et les charmants duos de voix.

Après, l’histoire est connue : maladie, retraite, Molina-thon(s), décès. Restent des chansons intemporelles qui ont dressé au fil des albums une cartographie intime des états d’âme de l’Amérique, traçant des routes, dressant des ponts,  entre le Nouveau et le Vieux Continent, entre l’aube et le crépuscule, entre Jason Molina et nous.

Farewell Transmission.

 

Avec l'aide de celle qui hurle avec les loups, mon Magnolia toujours fleuri, Johanna D.

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