Hip Hop en Bref - NMS, Lyrics Born, Push Button Objects, Jedi Mind Tricks

14/01/2004, par Sylvain Bertot | Albums en bref |
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HIP HOP EN BREF 8 - par Sylvain

C'est la revue des losers. Ou tout du moins, soyons plus nuancés, celle des déceptions personnelles. De même que quelques autres déjà traités ici (Murs et son The End of the Beginning, Roosevelt Tharpa et leur Elaborate Neurotics, Aesop Rock et son Bazooka Tooth, dans une moindre mesure Tes et son X2 ou Buck 65 et son Talkin' Honky Blues), ce sont les perdants de 2003. Ces artistes références sont revenus cette année, les têtes pleines d'ambitions, les disques gorgés de morceaux, le CV rempli de références. Mais manque de chance, ça ne marche plus, ça ne tourne plus, ça ne convainc plus vraiment. Si leur passé et des passages de leurs albums nous obligent malgré tout à y jeter un oreille avertie, rien ne nous interdit de les oublier en 2004. Grande tournée des déceptions avant clôture définitive.


NMS - Woe To Thee O Land Whose King Is A ChildNMS - Woe To Thee O Land Whose King Is A Child
(Big Dada)

Le problème du premier album solo de Big Jus et de ses diverses incarnations (Plantation Rhymes, Big Justoleum ou Black Mamba Serum), c'est que rien n'y était acquis. Le disque comprenait bien quelques passages forts prometteurs, mais rien n'était sûr et définitif. Histoire donc d'en avoir le coeur net, nous devions nous pencher avec une grande curiosité sur le projet NMS, un duo entre le rappeur new-yorkais et le californien Orko très intrigant sur le papier. Malheureusement, sur disque, c'est une bien autre affaire. Les deux hommes, qui se sont découverts une même source d'inspiration et un ennemi fédérateur, le vilain George Bush, font un bien piètre usage de cette passion commune. Leur album est bourré d'observations et d'admonestations politiques risibles. Quand sur son récent Atoms of Eden, Orko sort un "In America's new war, the enemy is fear", c'était bien vu, nous ne pouvions qu'opiner. Mais quand Big Jus nous crie "Mr. Bush your system has failed, stop your killing machines", ça devient franchement grotesque. Nous pourrions passer outre cet engagement de bacs à sable. De Public Enemy à Dead Prez, personne n'a jamais demandé aux rappeurs d'être de brillants théoriciens, la colère et l'efficacité de leurs brûlots nous ont toujours suffi. Mais NMS est loin du compte. La musique électronique sombre qui accompagne tout cela est aussi poussive et prévisible que les verbiages. Et quand s'y ajoutent les méchants rires qui font peur, les choeurs infâmes ("Brave new world, it's a brave new world, here we go, yo"), les mitraillettes pétaradantes et les bouts de discours certifiés d'origine du méchant texan de l'histoire, cela donne un disque ridicule, une plaisanterie même pas plaisante, à laquelle le flow estampillé Californie d'Orko ne change rien.

LYRICS BORN - Later That DayLYRICS BORN - Later That Day
(Quannum)

Vers quoi le rappeur se tourne-t-il donc quand il prend de l'âge ? Vers le blues, comme les rockeurs d'autrefois ? Non monsieur, il fait du funk. C'est le cas par exemple de ce bon vieux Lyrics Born sur son album solo. Mais attention, lui fait ça bien, le rappeur de Latyrx et Quannum n'est tout de même pas n'importe qui. Later That Day a été mûrement réfléchi, il est le fruit de longues années de préparation et se présente sous la forme chiadée d'un concept album qui relate les détails d'une longue journée banale. Et pour sûr, tout cela est agencé avec science et délicatesse par un Lyrics Born dont le flow élastique nous rappelle de quel Etat américain il vient et avec ce qu'il faut de petites touches soul et reggae, de samples aux saveurs old school et de voix féminines. Des voix féminines qui chantent en choeur mais ne donnent pas dans le r'n b, car ce hip hop n'est tout de même pas pour les gamines. Au contraire, bien au contraire. Il est pour les adultes, pour les grands, pour les trop grands. Il est propre, maîtrisé, il est sans sueur, il est sans larme, avec des instrus super creuses qui font tout juste bouger mollement du popotin. Lyrics Born continue sur la voie de "I Changed My Mind", l'un des titres les plus insignifiants de Spectrum mais son plus gros (son seul) succès : il fait de l'adult rap, tout comme ses copains de Blackalicious depuis le très moyen Blazing Arrow. Il y a bien quelques fausses joies, quelques espoirs brefs et déçus sur Later That Day, sur le tout premier titre par exemple, et plus encore sur l'audacieux "The Last Trumpet" en compagnie du vieil ami Lateef. Mais c'est bien tout. Ceux qui considèrent encore que l'acid jazz est un genre honorable apprécieront pour sûr cet album. Les autres le laisseront tomber, puis ils réécouterons The Album ou Solesides Greatest Bumps, avec nostalgie et regret.

PUSH BUTTON OBJECTS - Ghetto BlasterPUSH BUTTON OBJECTS - Ghetto Blaster
(Chocolate Industries)

Les choses s'annonçaient bien trois ans auparavant pour Push Button Objects. Avec l'efficace "360°" interprété par Mr. Lif et Del tha Funky Homosapien, Edgar Farinas (compositeur de musique électronique de Miami ayant déjà fricoté avec les labels Skam et Schematic) nous avait proposé le titre parfait pour remuer la tête. Malheureusement, aucun des titres de Ghetto Blaster ne surpasse ce coup de force, ni même ne l'approche. Peu se retient sur cet album, rares sont les titres qui marquent, qu'ils soient instrumentaux ou rappés, malgré une ribambelle d'invités (Del, Lif, Dose One, Vast Aire, Akrobatik, Aesop Rock) on ne peut mieux représentatifs du hip hop indé. Enfin… Du hip hop indé d'il y a 3 ans tout du moins. D'une époque révolue. Cela n'est que le premier symptôme du grand mal de Ghetto Blaster : ce disque arrive bien trop tard. Ca mariage entre rap de facture relativement classique et tripotages électroniques est du déjà entendu, il n'est pas sans antécédent. Farinas marie deux univers (de toutes façons incestueux depuis toujours) sans qu'il en sorte le moindre rejeton original. Seuls se distinguent l'increvable "360°" et la toute dernière plage ("Washington Ave."), ironiquement les moins crossover du lot.

JEDI MIND TRICKS - Visions of GandhiJEDI MIND TRICKS - Visions of Gandhi
(Babygrande)

Si la qualité respective des albums cités ci-dessus peut prêter à discussion, le nouveau Jedi Mind Tricks, lui, ne laisse aucun, mais absolument aucun doute. C'est une horreur, un désastre, une abomination. Certes, la bande à Stoupe et à Ikon a toujours fait débat. Rangés par beaucoup parmi les fondateurs du hip hop indépendant apparu vers 96/97, ils ont été assimilés par d'autres à des bouffons, à des opportunistes. A ceux tentés de placer The Psycho-Social... au même niveau qu'un Funcrusher Plus, à ceux qui ont considéré Violent by Design comme une perle de rap hardcore, des détracteurs ont répondu que tout cela n'était que du sous Wu-Tang. Ces derniers doivent aujourd'hui se réjouir de ce Visions of Gandhi capable de semer le doute chez les plus ardents défenseurs des Jedi Mind Tricks (dont votre serviteur). Sur les deux précédents disques, la production de Stoupe excusait largement les égo-trips mystiques et la violence sacrilège d'Ikon / Vinnie Paz (et de l'éphémère Jus Allah), elle en faisait de sympathiques exercices de style. Mais avec les instrumentations odieuses et racoleuses de Visions of Gandhi, ils n'impressionnent, ni n'amusent plus. Ils navrent. Les vieilles ficelles que nous refusions de voir deviennent trop évidentes, tous ces samples latinos ou de musique classique sont trop clinquants, trop... trop quoi. Rien n'est bon, tout est désastreux, hormis peut-être "Tibetan Black Magicians", "The Wolf" et quelques bonus récupérés sur l'album précédent. Mais bon, nous étions prévenus avec cette guest list (Ras Kass, Tragedy Khadafi, Canibus...) : les Jedi Mind Tricks n'ont jamais eu l'intention de se contenter d'un bête statut de groupe underground culte. Tout ce qu'ils veulent, c'est trouver leur place méritée dans le grand cirque du rap'n roll.

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