Grimes - Interview

27/06/2012, par Christophe Despaux | Interviews |
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Profitons du temps, de l'accessibilité : Grimes n'est pas encore énorme, elle ne se déplace pas en limousine (mais en taxi) et son emploi du temps n'est pour l'instant pas minuté à la seconde. Mais cela viendra, car la jeune Canadienne est la fraîcheur incarnée, et que son électro ma non troppo ne ressemble à personne. D'une timidité surprenante quoique performeuse hors-pair comme on le verra le même soir à la Flèche d'Or, Grimes nous accorde un petit quart d'heure délicieux dans un planning chargé. "Nous ne dirons pas non" comme le proclamait Morrissey bien avant sa naissance...

GrimesCe qui frappe le plus à l'écoute de ta musique, c'est la cohérence de ton univers et la confiance que tu sembles avoir en ton talent ? Comment cela t’est-il venu ?
Je ne sais pas si j’ai tellement confiance en moi. Peut-être, tout simplement, que je ne prends pas en compte les autres quand je fais de la musique. J’ai besoin d’être seule quand je travaille. Je ne pense à rien d'autre, et notamment pas aux jugements qu'on pourrait porter sur mes chansons. C’est différent après, quand je la fais écouter à d’autres personnes mais, sur le moment, je chasse tout de mon esprit.

Peux-tu imaginer travailler avec d’autres personnes sur ta propre musique ?
Non, c’est vraiment quelque chose de très personnel. Par contre, je pourrais travailler sur la musique d’autres artistes, mais Grimes, ça n'est vraiment rien que moi.

Tes paroles ont un côté assez introspectif qui ajoute de la mélancolie aux morceaux. Es-tu d'accord avec cette idée ?
Je ne sais pas, je commence toujours par travailler la musique, les paroles viennent en dernier, et c'est la partie la plus difficile pour moi. Je ne pense pas encore être très bonne dans ce domaine.

Il y a une grande différence entre tes deux premiers albums : "Geidi Primes", "Halfaxa", et le troisième "Visions". Celui-ci est beaucoup plus pop,. Est-ce que cette évolution a été naturelle ?
Je ne trouve ne pas que ma musique soit plus accessible qu'avant. Quand j’ai fait mes précédents albums, je n’avais pas d’équipement, tout était enregistré à travers un seul micro, sur un ordinateur. Pour cet album, non seulement je suis une musicienne plus accomplie, mais aussi l'équipement est meilleur. Il y a plus de hi-fi, je passe par des interfaces.

Grimes

Tu as signé avec 4AD, le fameux label des Cocteau Twins. Connais-tu leur musique qui rappelle la tienne, notamment dans la façon d’utiliser ta voix ?
Oui, j’aime beaucoup les Cocteau Twins. Je les écoute depuis que j'ai 14 ans. Je pense que c’est une comparaison raisonnable.

Tu as de très belles vidéos, notamment le clip de "Vanessa" qui nous semble quasiment un chef-d'oeuvre et que tu as co-dirigé avec John Londono. D'où te vient cet attrait pour les images ?
En fait, la musique est quelque chose de très récent pour moi. Par contre, j'ai toujours pratiqué les arts visuels, depuis toute petite. Je suis beaucoup plus à l’aise avec ça. Ce qui est intéressant avec Grimes, c’est que ce projet a un impact visuel. C'est le résultat de mon histoire artistique. D’une certaine façon  je pense que les images laissent plus de liberté que la musique parfois. Pour les vidéos, il y a beaucoup moins de pression. La musique porte les gens à t’évaluer. Il faut la masteriser, il faut que ce soit parfait. Les vidéos, c’est plus un complément, je peux me défouler. On ne va pas tellement te juger là-dessus. Pour moi, c’est une forme d’art un peu plus libre.

On t’entend au début du clip de "Vanessa" parler d’ "abstract avant-garde french movies"...
C’est une blague. Je me moquais juste de moi. Je disais à toutes ces danseuses que je connais "act arty, act arty !", et j’ai laissé cette phrase, car je trouvais que cela faisait à la fois prétentieux et ironique.

lI y a quelque chose d’à la fois naïf et sophistiqué dans "Vanessa", et nous trouvons que c’est une bonne définition de ta musique. A la fois naïve, mais très ressentie, très recherchée.
C’est un peu l’essence de ce que j’essaie de faire, une forme de mélancolie qui n'ignorerait pas le monde. Je ne dirais pas que c'est naîf, je parlerais plutôt d’innocence.

Il y a aussi quelque chose de très frais et féminin dans tes chansons, qui n'exclut pas la force. Toutes les chanteuses n’ont pas un univers aussi marqué...
C’est étrange, car d’un côté je me trouve assez masculine. La plupart de mes amis sont des hommes, et je me considère comme un producteur, mais ma musique a toujours été très féminine dans le son. Je ne sais pas d’où ça vient, c’est quelque chose de très instinctif. Peut-être est-ce parce que j’utilise beaucoup ma voix. Parmi mes influences vocales principales, il y a par exemple TLC, le girls band r’n’b…

Sur "Geidi Primes" il y a un morceau intitulé "Venus in Fleurs" qui évoque une plaisanterie autour de "Venus in Furs". Est-ce que tu as écouté ce genre de musique des années 60 et 70 ?
Je n’ai pas tellement écouté le Velvet Underground, en fait, je lisais le livre de Sacher-Masoch au moment de l'enregistrement. Je trouvais ça d’ailleurs assez ridicule… Le livre n’est pas aussi bon qu’on pourrait le penser, et faire un jeu de mots absurde était bien le but.

Et parmi les musiques actuelles, qu’est-ce que tu écoutes, ou qu’est-ce qui peut t’inspirer ?
En ce moment, j’écoute beaucoup Outer Limitz, l’album va bientôt sortir sur le label Hippos in Tanks ; on me l’a envoyé, et c’est vraiment très bon. J’écoute aussi beaucoup de musique industrielle, comme Nine Inch Nails, Skinny Puppy, Throbbing Gristle.

Connais-tu Trust, ce groupe de Toronto, avec la batteuse d’Austra, Maya Postepski ?
En fait, ce sont mes amis, mais je n'ai pas encore écouté leur musique ! On m’a dit que c’était très bien, je vais vite les écouter !

Grimes

Il y a beaucoup de morceaux dansants sur le nouvel album. Comment les rends-tu en live ?
Je pense que mes concerts ont toujours été orientés "dance music". Même à l’époque de mes albums précédents, quand je me produisais sur scène, je jouais des morceaux qui n’étaient pas sur les albums - et notamment des morceaux dansants. Chez moi, les albums et les concerts, ce sont deux choses à part. C’est vraiment important pour moi de provoquer ce genre de réactions sur une scène, ça te libère. Quand je vais à un concert, c’est un peu ce que j’attends. Donc c’est un peu aussi ce que je cherche à apporter.

Tu n’as pas peur d’être seule sur scène avec tes claviers ?
J’en ai l’habitude… Cela fait un peu peur, mas on s'y fait.

Il paraît que que tu as dessiné des bagues assez spéciales ?
Contrairement à ce qui a été écrit, ce n'est pas moi qui ai fait le design, mais une amie (Ndlr : pour les amateurs/trices, on les trouve en vente sur le stand de Grimes après chaque concert, l'intervieweuse ci-présente a résisté pour ne pas en acheter)

Nous sommes prêts à parier que tous les magazines de mode vont bientôt tous se jeter sur toi. Tu changes de personnage et de look d’une vidéo à une autre…
C’est assez naturel, j’ai toujours été comme ça. En fait je m’ennuie facilement, je n’aime pas faire trop souvent les mêmes choses. C’est une autre façon de faire de l’art, un peu plus décorative… Je pense que c’est très important, spécialement ce projet de Grimes, qu’il y ait cet élement, je ne veux pas dire d’ego, mais disons
d’iconographie. Voilà, ça c’est Grimes, et c’est cette sorte de présence visuelle forte qui existe avec, C’est orienté vers la mode, mais sans chercher à l'être à tout prix. C’est plus pour faire de l’art à partir de sa propre apparence.

Donc Grimes est vraiment Claire Boucher ?
Oui, je déteste les personnages.

Imagines-tu parfois que tu pourrais devenir une grande pop star de la taille de Björk ? Tu en prends le chemin - ce qui est un compliment...
Oui, ça ne me dérangerait pas, mais je n’ai aucune envie de faire de compromis. Or, pour devenir une pop star, il faut souvent en faire. Par exemple, j'étais en discussion avec plusieurs labels pour sortir "Visions" : certaines majors étaient carrément tentées, mais elles voulaient que je change quelque chose sur l’album, ou bien dans mon look, ou que je travaille avec des producteurs, ce qui est ridicule car je produis moi-même ma musique. Ils me considéraient presque comme une interprète, une pop star qui chante ce qu'on lui donne à chanter. Ce n’est pas du tout ce que je fais.

Peux-tu imaginer prêter ta voix à d’autres artistes, comme par exemple Liz Fraser avec Massive Attack. Le ferais-tu pour des artistes que tu apprécies ?
Oui, je le ferais, je pourrais produire d’autres artistes ou chanter sur leur musique mais, pour l'instant, je préfère ne travaille qu’avec des amis.

Propos recueilis par Christophe Despaux et Cyrielle Martin

Photos par Tam Kien Duong

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