Gonzales - Interview

15/04/2015, par | Interviews |
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Sans doute l’une des personnalités les plus fascinantes et protéiformes à être apparues dans l’industrie du disque (ou ce qu’il en reste) ces quinze dernières années, le Canadien et Allemand d’adoption Jason Beck, alias Chilly Gonzales, est rarement là où on l’attend. Maniant comme personne la parodie et le second degré, produisant une musique pensée comme une réflexion ironique sur les genres (électro, rap, pop mainstream…) et leurs représentations, “Gonzo” n’est peut-être jamais autant lui-même que derrière un clavier. Il le prouve une nouvelle fois avec “Chambers”, enregistré avec un dynamique quartette de cordes, un très bel album de musique de (robe de) chambre fait notamment pour ceux qui n’ont pas l’habitude d’en écouter. Interview à l’hôtel, en pantoufles (pour lui).

Qu’est-ce qui t’a donné envie d’enregistrer un nouvel album de musique de chambre, cette fois-ci avec un quatuor à cordes, le Kaizer Quartett, après tes deux “Solo Piano” ?

Justement, c’est le quatuor en question. J’avais déjà travaillé ici et là avec de petites formations de ce type, mais ce n’était jamais allé très loin. Je commençais à faire des maquettes, puis je demandais à une autre personne de s’occuper des arrangements. Comme ce jeune homme habitant en Pologne, pour mon album “rap orchestré”, “The Unspeakable Chilly Gonzales”. Pour le live, c’était différent, j’avais assemblé dans chaque pays de petites structures, jusqu’à douze personnes. Et en 2011, j’ai ainsi rencontré le Kaizer Quartett à Hambourg, et j’ai eu un coup de foudre musical pour ces musiciens. Rythmiquement, ils ont un truc particulier, et ils ont un jeu très naturel. Surtout, ils m’ont emmené plus loin, en apportant une direction nouvelle et un son bien à eux à certaines parties. Ce sont quatre individus, chacun avec ses forces et ses faiblesses, et sa spécialité. Ils m’ont donné l’envie d’écrire pour des cordes. Je me suis lancé le défi de trouver ma propre voie à travers leur interprétation collective. Pour moi, c’est le premier chapitre d’une histoire qui peut durer très longtemps.

Ça m’a ramené à l’époque de “Solo Piano”, vers 2004, quand j’étais vraiment concentré sur la musique elle-même, loin de considérations conceptuelles, stratégiques… Je redécouvrais le piano pour ce disque, alors que j’avais dû en jouer tout au plus une fois par mois les cinq années précédentes. Pour moi, c’est un document sonore sur un musicien qui apprend et qui est en quête de quelque chose. Pour “Chambers”, c’était un processus assez similaire. C’était tellement nouveau pour moi que j’avais l’impression d’avoir retrouvé une certaine naïveté. Je me disais qu’en prenant beaucoup de temps, en tâtonnant, en expérimentant, j’allais trouver des choses auxquelles un arrangeur professionnel n’aurait pas forcément pensé. Les années 2012 et 2013 ont été essentiellement consacrées à ces recherches, à l’adaptation de divers styles de musique à un quatuor à cordes. Et en 2014, je me suis enfin lancé.

A propos de “Chambers”, tu parles d’un album “pop”. Qu’est-ce que cela signifie pour toi ?

C’est une question d’attitude, déjà, l’idée de faire quelque chose d’addictif, simple, direct, et pas forcément intemporel. Dans la pop, en principe il y a des textes chantés; faire de la pop instrumentale, où les cordes remplacent plus ou moins la voix, c’est donc déjà un exercice de traduction, en quelque sorte. On part d’un langage, de gestes qui peuvent venir du XIXe siècle ou d’un passé plus récent, les minimalistes comme Steve Reich, par exemple. Si on fait de la musique électro, on se rend vite compte qu’il y a beaucoup de similitudes avec la musique répétitive, “classique-contemporaine”, des années 60.

Cette attitude pop s’incarne aussi dans le fait que je me présente comme Chilly Gonzales, ce qui n’est évidemment pas mon vrai nom. Depuis tout jeune, je rêvais d’être un rappeur ou une pop star… et en même temps un pianiste. Mais un pianiste qui… (il réfléchit) … qui aurait pu se retrouver derrière Lionel Richie dans un clip des années 80, par exemple.

Comment devrait-on écouter ton disque ? Avec beaucoup d’attention, comme c’est généralement le cas pour le répertoire classique, ou de façon plus distraite, comme une musique de fond, voire une musique de relaxation ?

Ou comme une musique de sexe, ça marche pas mal aussi ! Non, ce n’est pas à moi de le dire. Je crois faire une musique qui peut s’écouter aussi bien passivement qu’attentivement. J’ai fait un effort dans la production du disque elle-même, dans sa dynamique. J’ai parfois un problème quand j’écoute de la musique classique. Quand le disque passe soudainement d’un pianissimo à un fortissimo, l’écart est trop grand, et du coup ça me sort de l’expérience d’écoute. Sans doute parce que j’ai l’habitude de la musique pop, qui de ce point de vue est beaucoup plus plate.

Et beaucoup plus compressée, aussi…

Tout à fait. Il faut donc trouver un juste milieu pour que les dynamiques s’entendent, que ça reste humain, tout en traitant cela comme de la musique pop. Ça a été le rôle du producteur Renaud Létang, qui a fait beaucoup d’efforts. Ainsi, quand tu écoutes de la musique au casque, tu peux passer d’un titre de rap à l’un de mes morceaux sans trop avoir l’impression d’entrer dans un espace complètement différent. Donc, pour en revenir à ta question, ce côté pop concerne aussi bien les techniques de production, la dynamique sonore, que la façon dont je me comporte, mon attitude générale comme entertainer en 2015.

Quels sont tes rapports avec le petit monde de la musique classique ? Comment es-tu considéré ? Es-tu apprécié, ignoré, vu comme un original ?

Mes collaborateurs et moi-même sommes au courant de certaines réactions, et nous avons réussi à nous faire quelques alliés, à convertir des musiciens à notre vision. Nous savons bien que, d’office, certaines personnes n’apprécient pas ce que je fais, mais il y a vraiment de tout. On trouve aussi des puristes, des conservateurs dans le rap ou dans l’électro. Des gens qui estiment connaître la définition exacte de leur genre musical de prédilection, et qui considèrent que tel ou tel artiste n’est pas assez “pur” pour en faire partie. Je peux comprendre ça, vu que je me plais à “habiter entre les genres”, pour montrer qu’ils ne sont pas si importants – pour moi, en tout cas. Je suis en tout cas heureux de constater que dans tous les genres que j’ai abordés, je n’ai jamais été rejeté d’emblée. Il y a toujours des gens qui apprécient sincèrement ce que je fais, quel que soit le style, et d’autres qui, pour des raisons de pureté musicale, ont une autre façon de juger la musique, une façon qui n’est pas la mienne. C’est un peu comme si on parlait deux langues différentes. On me dit par exemple : « J’ai écouté votre disque à côté d’un “Trio” de Schubert, et ce n’est quand même pas du même niveau. » Que répondre à ça ? Je n’ai jamais prétendu être un grand compositeur, je ne peux évidemment pas être comparé à Schubert.

En même temps, tu te sens proche de compositeurs français de la fin du XIXe siècle comme Satie, Fauré ou Ravel, qui se sont parfois exprimés à travers des formes plus modestes.

Satie était un compositeur radical pour son époque. Le dépouillement de ses arrangements était hors pair, hors normes, il a anticipé beaucoup de choses. Les structures de ses compositions étaient vraiment des structures pop, même les miennes sont au fond plus complexes. Il y a une tradition dans la musique classique, celle de la miniature : les lieder, sonates, capriccios, bagatelles… Des formes liées à la bourgeoisie, aux femmes aussi, considérées comme un peu mineures. Donc si tu ne composes que dans ces formes-là, plutôt que d’écrire de grandes symphonies, les maîtres de la musique classique vont te faire comprendre que tu n’es pas des leurs. Prenons Alkan (compositeur et pianiste français, 1813-1888, ndlr), par exemple : il n’est pas considéré comme un maître, seulement comme un très bon miniaturiste, ce qui pour certains est dérisoire. Rien que des miniatures… Mais moi j’en suis fier, je brandis cette bannière ! C’était ça, la pop music de l’époque classique. En fait, ce que j’aime faire, c’est prendre les mélodies de compositeurs “monumentaux” comme Wagner, Berlioz ou Liszt (même s’il a aussi écrit des miniatures), et de les “réduire” pour leur rendre hommage.

Ecrire de la musique symphonique, diriger un grand orchestre, c’est quelque chose qui pourrait t’intéresser, ou ce n’est pas du tout ton univers ?

Peut-être un jour, mais ce n’est pas ce qui m’attire spontanément. Ce que j’aime dans la musique de chambre, c’est qu’on peut distinguer les individualités. J’apprécie rarement les grosses formations, il y a un côté “armée”. Moi, je préfère les petites compagnies… On essaie parfois d’avoir un son plus ample, orchestral, comme sur “Switchcraft”, un morceau de l’album, mais je joue sur un piano droit, pas un piano à queue de concert… Et cette lutte pour être plus grand qu’on ne l’est, je trouve ça touchant. C’est ce que j’aime dans la musique, d’ailleurs j’avais aussi enregistré les “Solo Piano” sur un piano droit. Il y a une certaine poésie dans ce côté “sous-chien” (sic), “underdog” (expression sportive qui désigne le contraire du favori : un joueur qui part perdant, dans son esprit ou celui des autres, ndlr). Je fais une analogie entre piano droit/à queue et orchestre de chambre/symphonique, le rapport est du même ordre.

En 1999, à l’époque de ton premier album “Gonzales über alles”, dans une veine hip-hop et électro, tu pensais déjà à composer un jour de la musique de chambre?

L’idée d’explorer ce type de musique est vraiment venue en 2011, comme je le disais, et j’ai écrit les années suivantes. La décision d’en faire un album a été prise en 2014, une fois que j’avais bien avancé dans la composition. Parallèlement, j’avais d’autres projets, dont certains dans une veine proche. Mais à l’époque de “Gonzales über alles”, j’étais dans un état d’esprit totalement différent. Sur scène, il n’y avait pas d’instruments, c’était juste moi au micro sur du playback. J’étais alors en pleine recherche et je ne savais même pas si le piano allait jouer un rôle dans ma carrière.

Pourtant, j’imagine que tu avais suivi une formation classique ?

Oui, bien sûr. Mais quand j’ai démarré, pour attirer l’attention j’ai surtout mis en avant mon personnage “larger than life”, avec pas mal de provoc. Et à un moment je me suis dit que c’était bon, que j’avais obtenu cette attention et qu’il fallait que j’en fasse quelque chose. Si je voulais que les gens continuent à s’intéresser à moi, je devais le mériter, et c’est là que j’ai fait “Solo Piano I”, en 2004. Le disque m’a permis de montrer un autre côté de ma personnalité, de prouver que je n’étais pas qu’un clown, un provocateur, un entertainer. Jusque-là, j’improvisais pour trouver une voie, une façon d’être un homme de mon temps, une connexion avec ma génération. C’était en réaction à mes études : j’ai un Bachelor’s degree (l’équivalent de la licence, ndlr) en composition et théorie musicale. Mais je ne voulais pas faire une musique qui ne s’adresse qu’aux autres musiciens ; je voulais des jolies filles à mes concerts, en gros. Ça m’a pris du temps, c’est environ huit ans après avoir fait ces études de musicologie que je suis arrivé en Europe, à l’âge de 28 ans. J’ai été signé sur un petit label berlinois, Kitty-Yo, et j’ai commencé à construire le personnage de Chilly Gonzales.

J’ai l’impression que tu es plusieurs personnes à la fois : un musicien, un performer, presque au sens sportif du terme, un artiste conceptuel…

Ce sont juste des cadres. Et la musique, c’est l’image. Je n’ai pas à choisir entre artiste et entertainer, je peux être les deux. Ce sont les rappeurs qui m’ont montré cette direction. C’est vrai que les artistes conceptuels ou les situationnistes m’ont inspiré dans cette approche, l’idée de jouer avec les perceptions des gens. Après tout, Frank Sinatra faisait déjà un peu ça : il avait compris que l’usage du micro lui permettait une expression plus intime qu’avant l’amplification. Je ne sais pas si c’était instinctif ou cérébral chez lui, mais c’est indéniablement un concept. Tous les grands artistes et entertainers innovent, par nécessité ou par calcul, et font bouger les choses.

C’est pour ça qu’un morceau du dernier album est dédié à John McEnroe. Il a abordé le tennis quasiment comme un artiste conceptuel, je trouve. Outre les rappeurs, je me suis aussi beaucoup intéressé aux comédiens de stand-up – Andy Kaufman par exemple – et aux “gourous” qui font des discours de motivation. Et j’ai senti que je pouvais prendre un petit bout de toutes ces personnes, qui représentaient mes fantasmes, pour que ma musique atteigne les gens. Je ne pourrais pas faire de l’humour sans la musique, être un simple comédien de stand-up. Jamais de la vie. Il faut que j’aie un piano : quand j’en joue, je me sens invincible, c’est comme un super pouvoir. Mais je peux aussi faire des choses où je me sens moins fort, parce que les gens comprennent : par exemple, je fais du rap parce que j’aime sincèrement ça, sans me prendre pour un bon rappeur. De même, je ne me prends pas pour un bon scénariste quand j’écris mon film “Ivory Tower”… Je me prends pour un très bon pianiste, en revanche, je l’avoue. C’est ce qui me permet d’essayer d’autres choses et de vivre dans le monde pop avec une certaine confiance en moi, une certaine sécurité. Sinon, je me sentirais comme un fraudeur. Sans ça, qu’est-ce que je pourrais dire aux Daft Punk quand je me retrouve avec eux en studio, en quoi je pourrais les aider ? C’est ça qui me donne la volonté d’être différent, au fond.

Photos Alexandre Isard.

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