Girls In Hawaii - Interview

25/09/2013, par Luc Taramini | Interviews |
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Très attendus, les Girls in Hawaii ont réussi leur retour musical en 2013 après trois longues années d'absence. Les co-leaders, Antoine et Lionel, évoquent cette renaissance délicate. Petite séance introspective…

 

Votre état d'esprit a t-il changé avec la renaissance du groupe et ce nouvel album ?

Lionel : Oui ça a vraiment pas mal changé. Volontairement on a voulu que cela change parce qu'on estime que c'est une autre version du groupe. On a gardé le même nom mais il n'y a pas forcément la même réalité derrière. L'album "Everest" fait un peu le lien entre ces deux périodes puisqu'il est inspiré par le décès de Denis et qu'en même temps il nous a ouvert une autre voie. Et puis il y aussi deux nouveaux membres, François et Boris, qui apportent une énergie nouvelle que nous avions perdue au bout de huit années d'existence. 

 

N'avez-vous pas imaginé partir faire de la musique chacun de votre côté ?

Antoine : Oui, ça a été le cas. A titre personnel, j'ai ressenti le besoin que le groupe s'arrête totalement pendant un an pour faire de la musique dans mon coin. Au départ, en imaginant les choses presque comme un projet solo. C'est finalement, une fois qu'il y a eu à nouveau une base de chansons que les discussions ont repris. On n'avait quelque chose de concret à échanger. Et puis, il y a cette dynamique entre Lionel et moi qui s'est remise en marche.

 

Vous composez toujours séparément ou aussi ensemble ?

Lionel : On a écrit un titre ensemble, "Misses". J'ai apporté l'idée de guitare et toi l'idée des voix. Mais c'est arrivé assez peu. Antoine est parti un an, il est revenu avec dix chansons arrangées et j'ai fait pareil de mon côté. La mise en commun intervient après, quand on travaille les morceaux avec le groupe.

 

Sur ce disque, on entend davantage de claviers moins les guitares. Pourquoi ?

Antoine : Si on a eu envie de jouer avec François (claviers), c'est aussi pour sa capacité à apporter de nouveaux climats. C'est quelque chose que l'on recherchait et que l'on avait mis sur papier à la fin de la tournée de "Plan Your Escape". Entre nous, il y avait déjà ce nom de code qui circulait, "Everest", en référence à quelque chose de plus solaire, lumineux et aérien. Cela dit, tous les morceaux ont été composés à la guitare qui reste notre manière naturelle d'écrire. "Wars" en est un bon exemple, elle a été composée à la guitare comme on peut l'entendre sur les B-sides alors que sur l'album elle a été réarrangée aux claviers. C'est un processus qui nous échappe un peu plus et donc qui nous attire.

 

Justement comment casse t-on les automatismes qui s'installent quand on compose des chansons pop à la guitare depuis longtemps ?

Lionel : Oh c'est une question récurrente chez nous !  Le format pop, celui d'où l'on vient, est très figé. Déjà sur le deuxième album on a mis du temps a cassé les structures. Aujourd'hui on y est parvenu, on n'a plus rien de très radiophonique, les chansons sont longues, hors format. Parfois, on sent qu'on s'emmerde à enchaîner toujours les quatre mêmes accords. Entre nous, on parle toujours du "la mineur", c'est devenu la blague quand on n'est pas inspiré et que c'est déjà chiant avant même de commencer à jouer. Du coup, il faut trouver le moyen de fuir cette sensation d'ennui…

 

Quand vous écrivez, c'est plutôt lent, douloureux ou facile ?

Lionel : Ça dépend. L'écriture de "Plan Your Escape" a été difficile car on cherchait à casser les évidences mais c'était encore un exercice de style. Sur "Everest", il y a quelque chose de plus cohérent, l'écriture s'est faite de façon sereine. Le disque s'est imposé presque de lui-même.

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N'est-ce pas un peu intimidant de jouer avec un musicien comme Boris Gronemberger qui est multi-instrumentiste et qui mène plusieurs projets parallèles ?

Antoine : En fait, c'est un batteur que l'on suit depuis longtemps à Bruxelles. Il a un groupe totalement incroyable qui s'appelle Castus. Leur musique est basée sur des boucles de guitares, de basse et de batterie. Denis et moi allions souvent le voir en concert. On aimait son jeu créatif et personnel. Après le décès de Denis, j'ai eu rapidement la conviction qu'il fallait que ce soit lui qui le remplace. Je lui ai demandé une première fois mais il n'était pas dispo, on a donc collaboré sur l'enregistrement avec Andy, un autre batteur super mais avec qui il n'y a pas eu le feeling attendu. Après Denis, ça me déprimait beaucoup de ne pas retrouver une relation forte avec le batteur du groupe.

 

Il apportait vraiment quelque chose de particulier Denis au-delà du fait qu'il était présent depuis le début et qu'il faisait partie de ta famille ?

Antoine : Oui il avait quand même un jeu particulier (Antoine regarde Lionel qui acquiesce). Il apportait une énergie, il était capable de beaucoup de choses différentes. Sur le deuxième album il nous a énormément soutenu et aidé à le faire. Il a transformé le duo en trio, ça marchait mieux grâce à lui. C'est très compliqué pour moi d'avoir un avis objectif sur lui car c'est à la fois mon frère et notre meilleur pote…. Il a intégré le groupe avec un niveau basique de batterie ( comme nous à la guitare ) et je crois que c'est le membre du groupe qui a le plus travaillé au point de venir super impressionnant derrière ses fûts. Il avait acquis une stature qui lui permettait de tenir le groupe sur scène.

Lionel : Et du coup, quand on a travaillé avec Andy pour enregistrer le nouvel album, on s'est rendu compte rétrospectivement que Denis avait aussi une capacité d'écoute et d'effacement par rapport au projet. Il arrivait à ne pas trop se faire entendre et à se mettre au service de l'ensemble.

 

Et l'apport de Boris au groupe?

Lionel : Il est arrivé pour la scène. C'est récent. Avec lui le groupe a pris une nouvelle dimension. Je ne sais pas trop comment l'expliquer… Il s'est mis dans le moule tout en apportant sa créativité.

 

Comment avez-vous trouvé l'envie de repartir ?

Antoine : Après avoir pris la décision de redémarrer, il y a eu une période de transition pendant six mois où on a fait une espèce de grande thérapie de groupe Chacun s'est exprimé, ça nous a fait du bien.

 

Qui a permis de canaliser ces échanges ?

Lionel : Pierre notre manager et Oli notre pote photographe qui nous suit depuis le début.

Antoine : C'est un peu nous tous finalement. Un moment on a compris qu'il fallait que ça reparte. Avec le recul, ces discussions ont été très positives.

 

Vous vous projetez au-delà de cet album ?

Lionel : Oui d'autant plus. En fait, là où l'on ne se projetait plus trop, c'était à l'entame de ce disque quand Denis était encore là. A la fin de la tournée de "Plan Your Escape", on parlait déjà d'un troisième disque, on avait des maquettes que l'on s'apprêtait à travailler ensemble. Mais je me disais, putain, ça va passer ou casser. Ce qu'il faut retenir, c'est que ce nouveau disque, une fois tous les problèmes humains passés, a été facile à faire.

 

Ce disque a été enregistré au studio de la Frette près de Paris et pas dans une maison de campagne isolé comme vous aviez l'habitude. Là aussi, le besoin de vous renouveler ?

Antoine : On avait besoin de définir un cadre et une durée précise pour enregistrer ce disque. On s'est entouré de gens dont c'est vraiment le métier de faire sonner un disque. Le producteur a réussi à prendre les avis de chacun, pas seulement les deux nôtres. Il avait même tendance à nous écarter sciemment parfois (rires) ! Quand c'est toi qui amènes les morceaux, tu as du mal à les livrer totalement aux autres. Le moindre changement te fait d'abord tiquer. Il nous a appris à lâcher du leste. Du coup Brice, François et Daniel ont pu apporter pleins d'idées. Au final, ça reste totalement nos chansons, mais sublimées.

Lionel : En fait, ce producteur avait la faculté de repérer le moment où on allait bloquer et manquer de recul. Il nous disait : "Les gars, là votre boulot s'arrête, celui des autres commence".

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Ce disque, c'est aussi une belle façon de mûrir ?

Antoine : Oui. Bizarrement, on est entré en studio fragile et fatigué et on en est sorti régénéré. Le disque a été bouclé en deux mois, c'était presque trop rapide pour nous qui étions habitués à arpenter un chemin croix à chaque enregistrement.

Comment vous est venue l'idée d'insérer l'extrait sonore de la découverte du corps de George Mallory par des alpinistes américains en 1999 ? Moi qui connais l'histoire de ce célèbre alpiniste disparu en 1924, je trouve que ça donne une dimension glaçante mai aussi très climatique à la chanson.

Antoine : C'est un des premiers morceaux que l'on a écrit pour le disque. On avait besoin d'écrire frontalement une chanson sur le thème de la disparition mais de façon allégorique. Comme on est fan d'alpinisme et des BD de Jiro Taniguchi- "Le sommet des Dieux"- on a creusé le sujet et on est tombé sur cette vidéo hallucinante sur YouTube où l'on voit ce corps blanchi, momifié, l'émotion des autres alpinistes qui découvrent son identité, leur recueillement…

Lionel : Le sommet de l'Everest c'est un grand cimetière. Les alpinistes qui grimpent se repèrent aussi à l'emplacement de ces corps qui forment des tâches de couleurs. Là la veste rose, ici la combinaison jaune…

Antoine : Il y a très peu de gens qui ont capté que c'était un cut. Souvent, on croit que c'est l'une de nos voix, mais c'est la voix d'un des alpinistes qui parle dans sa radio.

 

D'ailleurs d'où vient cette idée de parler sur " Here I Belong" ?

Antoine : Ça part toujours d'une envie d'emprunter un nouveau chemin. Le morceau "Happy Soup" de Baxter Dury m'avait interpelé. J'aime aussi le storytelling de Gainsbourg ou de Eels. J'avais toujours eu envie de m'y essayer et je trouvais l'exercice approprié dans ce contexte-là. Raconter quelque chose en parlant, ça modifie l'attention que l'on porte à la chanson. Et puis ça nous donne une responsabilité supplémentaire dans la façon d'écrire des paroles.

 

Vous galérez avec les paroles des chansons ?

Antoine : Ça dépend, en général on est déjà tellement content de trouver une musique qui nous plait que le texte a moins d'importance. Mais cette fois-ci, on avait vraiment envie qu'il y ait une richesse dans les paroles. On savait qu'on allait être lu, voire disséqué, alors on a eu envie de raconter plus de choses.

 

Pourquoi cette petite escapade en Chine, vous êtes connus là-bas ?

Lionel : Non pas du tout. C'est une invitation de l'Alliance Française pour la Fête de la musique qui nous a servi de tour de chauffe avec Boris.

Antoine : On a rien compris de ce qui nous arrivait. C'était un peu une tournée marathon. Trois concerts en quatre jours et demi dans trois villes différentes (Wuhan, Canton et Shanghai)  avec des réalités économiques différentes, une chaleur épouvantable et des vols intérieurs. On est entré dans le pays avec un visa touristique pour éviter les complications et on a rencontré des gens curieux, pas très habitués à entendre de la pop.

Lionel : Quand on y pense, c'est fou ces deux réalités qui se côtoient : d'un côté la société de consommation, la libéralisation des modes de vies et de l'autre, la dictature du parti unique, la censure, la peine de mort…

 

 

Photos : Olivier Donnet

Merci à Julie

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