Frank Loriou - Interview

06/10/2010, par Luc Taramini | Interviews |
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FRANK LORIOU

Il fait partie des hommes de l'ombre incontournable dans la fabrication d'un disque. Vous ne le trouverez pas derrière une console mais plutôt derrière son Mac ou son appareil photo. Frank Loriou, graphiste, est l'un des plus sollicités dans le petit milieu de la pop et de la chanson française. Son palmarès parle pour lui : Yann Tiersen, Manu Chao, Dominique A, JP Nataf, Luke... tous lui ont confié un jour l'identité visuelle de leur disque. Le garçon est aussi photographe et vient de sortir son premier livre de photos intitulé "Tout est calme". Rencontre amorcée au 7ème Ciel pendant le concert d'Alexandre Varlet et poursuivi dans un café de Belleville à deux pas de son studio.

En tant que graphiste spécialisé dans les pochettes d'album, quelle est ta philosophie ?
Je crois que c'est un genre d'art "populaire". J'essaie de ne pas parler seulement à des microcosmes, mais de mettre dans une pochette plusieurs niveaux de lecture, en fonction des publics, c'est ce qui m'intéresse. La pochette du dernier Arno, par exemple, est intéressante de ce point de vue. Arno est un artiste qui a une forte reconnaissance dans le milieu dit "spécialisé", mais aussi une grande notoriété dans un public bien plus large. Sur la pochette, on est assez radical et chic dans les tons, et le fait que son visage soit caché est à l'inverse des codes commerciaux classiques. Mais en même temps il y a de l'humour, de l'auto dérision même, et un visuel au final impactant pour des publics très variés. Il est intéressant de prendre en compte tous ces aspects dans le choix d'un visuel : le "psychologique", le commercial et l'esthétique.

Quand tu travailles sur une pochette, tu fais plusieurs propositions différentes ou tu imposes très vite une direction ?
Il y a tous les cas de figures. En général je peux parfois présenter beaucoup de projets, comme pour le dernier Yael Naïm par exemple, dont peut être aucun ne sera retenu. On avait 150 photos au départ, l'artiste en a sélectionné cinq, j'en préconise d'autres moi même. Et au final la pochette sera probablement une illustration ! Quand c'est nécessaire j'avance sur plusieurs fronts en même temps, mais quand j'ai une conviction forte, je stoppe les machines un temps, et j'appelle mes interlocuteurs pour voir s'ils partagent ma conviction et mon enthousiasme !

Qu'est-ce qui t'inspire à chaque projet ? C'est toujours en lien avec l'univers musical de l'artiste ou ça peut être très déconnecté ?
Très déconnecté, non. Mais je t'avoue qu'à chaque fois j'ai besoin de comprendre la situation. Qui est l'artiste, quel est son univers, à qui l'on parle, à qui l'on pourrait parler, qu'est-ce qu'il a déjà produit comme visuels, quels ont été leur impact, est-ce qu'on pourrait trouver un nouvel angle pour l'amener vers quelque chose de plus fin ou percutant ? C'est du marketing à ma manière avec une dose d'intuition, de bon sens, de l'amour (rire) et, aussi, beaucoup de dialogue avec l'artiste. Je travaille avec beaucoup de timides, des artistes qui n'aiment pas tellement se montrer et pour qui c'est un passage obligé... J'essaie de les rassurer, et qu'ils n'aient pas à rougir auprès de leurs proches du visuel qui va les représenter. J'essaie aussi de faire en sorte que ça soit une expérience épanouissante pour eux, et qu'ils soient au final fiers de leur image.

Tu es en train de me dire qu'il y a un enjeu énorme sur la pochette d'un album et que ça repose sur tes épaules ?
Disons que le visuel joue sur l'inconscient de tout le monde. Une belle pochette ne sauvera jamais un mauvais disque, mais ça s'inscrit dans le développement global d'un artiste. Chaque pochette est importante car elle dit des choses sur l'artiste que l'on reçoit inconsciemment et qui s'inscrivent dans l'esprit du public. Il y a des pochettes qui sont taillées pour le succès parce que les visuels ont un côté triomphant, de l'impact ou génèrent un affectif fort, qui fait qu'on les remarque plus que d'autres alors que l'album, dans la réalité, ne dépassera parfois pas un niveau de vente assez faible. D'autres fois on peut se dire que la pochette a participé a créer les conditions d'un succès inattendu.

Qui est ton donneur d'ordre à la base ?
Tout le monde. Le chef de produit, le responsable image, le manager, l'artiste lui-même. Il n'y a pas de règle, d'ailleurs il n'y a aucune règle. Le milieu du disque est quand même très artisanal, très bricolo. On ne mesure pas à quel point c'est le bordel la sortie d'un album. Donc finalement, ça rejaillit sur notre travail. On a souvent des briefs assez flous, et c'est tant mieux d'ailleurs. Répondre au brief littéralement n'est pas forcément une bonne idée, nous sommes là aussi pour apporter une autre dimension, des idées, une sensibilité. Je repense à un concours de pochettes pour un album, le brief préconisait un truc très films des années soixante, tout le monde s'est engouffré là-dedans, et je suis finalement le seul a avoir fait du hors sujet. L'artiste a choisi ma pochette et m'a dit ensuite "c'est dingue, tout le monde avait fait des trucs très référencés années soixante". C'était le brief de la maison de disques, mais pas celui de l'artiste... On ne va pas passer notre vie à recopier sagement les codes du passé, même si l'on s'en inspire bien entendu, et moi le premier. Refaire des fausses pochettes psyché ou punk, n'est pas très intéressant en soi, par contre se réapproprier leur démarche pour faire des pochettes très actuelles l'est bien davantage. Pour la pochette du dernier JP Nataf nous avions de très belles photos très blues ou très folk, mais celle que nous avons retenue au final m'intéresse bien davantage, parce que, justement, elle a quelque chose d'aujourd'hui qui est presque inattendu.

En parlant de JP Nataf, c'est Richard Dumas qui a fait les photos de son dernier disque. A quel moment interviens-tu dans le processus ?
Il y a tous les cas de figures également. Parfois, les photos sont déjà produites, parfois je choisis le photographe, je le briefe et je peux assurer la direction artistique... En général, je ne vais jamais sur les sessions de photos, je laisse la rencontre artiste - photographe se faire, et je sais que de toutes façons on me raménera autre chose que ce qui est prévu (rire). En contrepartie le photographe n'a pas à se "mêler" de mon travail sur ses images, et je me sens très libre d'intervenir dessus, ou pas. Il y a des photos qui n'ont besoin d'aucun artifice pour devenir des pochettes de disques. Richard Dumas en fait beaucoup comme ça, alors que d'autres images ont besoin de beaucoup de graphisme.

Entre le brief, la photo, la gestion de l'artiste, tu la situes où ta propre liberté ?
A moi de la faire au milieu de tout ça. A moi de pousser les murs, de passer au milieu. Quand je n'ai pas de contraintes, je m'en mets. Ça ne me frustre pas, bien au contraire, j'aime bien faire passer des choses sur le fil.

J'imagine que c'est encore autre chose quand tu fais la photo et le graphisme ?
Oui, c'est très différent, je dis déjà beaucoup de choses par la photographie, j'ai moins besoin du support du graphisme.

La pochette finalement c'est la superposition de deux langages (celui du photographe et celui du graphiste), lequel a le dernier mot en général ?
Je vais te répondre avec l'exemple de la pochette de Miossec, album "1964". Pour ce disque, il y a eu une première session de Richard Dumas, j'ai bossé trois semaines, rien ne nous plaisait. Mais j'avais quand même isolé une petite typo que j'aimais bien. Ensuite, Richard et Christophe Miossec ont décidé de retourner faire des photos dans le même hôtel et la même chambre que pour l'album "Boire", dans les mêmes conditions aussi (c'est à dire au petit jour après avoir picolé toute la nuit). Et là, ils ont produit cette photo sur laquelle je n'avais plus qu'à mettre ma petite typo. C'était magique. Là, préséance totale au photographe, et le graphiste doit savoir disparaître. Idem pour la pochette du dernier JP Nataf. Il y a d'autres cas de figure, par exemple les photos de Jean Baptiste Mondino pour les albums de Thomas Fersen qui sont magnifiques, avec une intention très forte donnée par le photographe et que j'ai envie de poursuivre graphiquement. Sur l'album "Pièce montée des grands jours", avec la tête de cochon, j'ai rajouté le vichy en fond d'image. La tête de cochon faisait un peu peur à quelques uns, il fallait trouver un moyen de l'adoucir ou, en tout cas, d'en atténuer la présence. J'ai fait ça deux ou trois fois avec les photos de Mondino. Ce type est d'une classe ultime parce que, si tu as compris son intention et que tu fais des apports judicieux, il adore. Ensuite, il y a le problème des photos qui sont un peu faibles ou sans intention marquée. Là, le graphisme doit combler un manque. Une pochette c'est toujours une photo, ou une illustration, et une typographie. C'est la confrontation entre les deux qui permet de multiplier l'impact de l'image de départ.

Cela dit ta surface d'expression ne se concentre pas uniquement sur la pochette, il y a tout l'intérieur à designer aussi...
Bien sûr, et c'est même là qu'est l'espace de liberté, hormis le fait qu'il y a les contraintes de textes dans les albums de chanson française. Dans la mise en page de pochette, on est que dans la contrainte mais on a une liberté artistique bien plus grande que dans d'autres domaines d'intervention du graphisme.

 

 

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