Fitness Forever - Interview

06/12/2013, par Rémi Mistry | Interviews |
  • Facebook
  • Twitter
| permalien

Nous vous avions déjà touché deux mots des Napolitains de Fitness Forever au moment de la sortie de leur premier album "Personal Train", une réjouissante farandole pop chantée dans la langue de Piero Umiliani. Le groupe est aujourd'hui de retour avec le scintillant "Cosmos", un second LP encore plus ambitieux dans sa composition et luxuriant dans ses arrangements que son prédécesseur tout en conservant la fraicheur et la légèreté qui en faisait le charme. Les onze chansons de ce nouvel album sont autant de petits billets doux transalpins teintés d’hédonisme balnéaire qui réparent (un peu) les cœurs brisés et viennent illuminer un hiver qui s'annonce interminable.
Brassant avec jubilation les styles musicaux (pop rétro-futuriste, variété orchestrale, library music, soul, disco) et les influences aussi populaires que pointues (l'ami Erlend Øye, Burt Bacharach, Stereolab, Marcos Valle, Rita Lee, Lucio Battisti, Marvin Gaye, Barry White, Hugo Montenegro, Matia Bazar, Brian Wilson…), Fitness Forever convoque ici une flopée de violons, de cuivres, de Rhodes et de Moog pour habiller ses histoires tantôt fantaisistes et rigolardes, tantôt romantiques et mélancoliques. Et tout cela avec un mélange de précision, de décontraction et d'érudition tout bonnement irrésistible. Entretien avec le leader du groupe, le talentueux et enthousiaste Carlos Valderrama (oui, oui comme le footballeur chevelu) qui nous parle ici de processus créatif, de découvertes musicales, de voyages immobiles mais aussi et surtout d’amourrrrr. Andiamo !     

                                    fitness forever 1

Quatre années se sont écoulées depuis la sortie de votre premier album. Dans quel état d'esprit étiez-vous au moment d’aborder l'enregistrement de "Cosmos"? A-t-il été difficile à concevoir ? Comment vous répartissez-vous les rôles dans le groupe ?

A plusieurs niveaux, faire un album, c’est comme être un fermier ! L’important est de trouver le meilleur sol. Une fois que tu l’as localisé, le travail est presque terminé : les choses vont germer doucement et naturellement, sans le moindre effort. Les artistes vivent pour ce genre de sentiment. Evidemment, cette recherche est extrêmement difficile et tant que tu ne l’as pas faite, tu ressens beaucoup de frustration, tu as l’impression d’être incapable de créer, même si tu travailles très dur. J’ai passé deux ans à faire des essais, et je n’ai trouvé la clé qu’en écoutant toutes les démos que j’avais enregistrées un soir dans ma voiture… Une grosse déception qui s'est transformée plus tard en inspiration, parce que j'ai pris soudainement consience de ce que je voulais. En deux semaines, j’ai écrit cette poignée de chansons qui est devenue le noyau dur de "Cosmos" : un album qui essaie d’amener la pop à un niveau plus complexe de productions et d’arrangements, sans perdre l’innocence et la pureté des mélodies que même un enfant pourrait chantonner.
Concernant la répartition des tâches dans le groupe, elle est claire : j’écris les chansons et lorsque j’ai terminé, on répète en studio pendant deux semaines avant de commencer à enregistrer la section rythmique (la batterie, le piano et la basse ont été enregistrés en live) et de nous occuper de tous les autres arrangements… En tout, le processus a pris un an, mais j’ai perdu beaucoup de temps - à peu près 3 ou 4 mois - à écrire les textes, assurément la partie la plus déprimante du travail ! 

 

                 

 

Y a-t-il eu des artistes ou des albums qui ont influencé la genèse de "Cosmos" ? Quels sont vos modèles en matière de songwriting ?

J’ai toujours pensé que "Pet Sounds" des Beach Boys était l'enregistrement le plus important jamais sorti, et je le pense encore. Mais ces quatre dernières années, j’ai découvert beaucoup de musiques fantastiques, comme jamais auparavant ! Parmi toutes les découvertes que j’ai faites, celles qui, je pense, m’ont vraiment influencé pour "Cosmos" sont l'album "Aja" de Steely Dan (particulièrement pour le travail jamais surpassé qu’ils ont effectué en arrangeant les cors), l’impressionnant quartet de Marco Valle, un album par an de 1971 à 1974 ("Garra", "Marcos Valle", "Previsao do tempo", "MV1974") ainsi qu’un obscur LP de disco, "Gypsilon", de Number One Ensemble, un combo italien. Ta vie ne sera plus jamais la même après l’avoir écouté, c’est tellement bon !!!

Les chansons de l'album transpirent un amour de la pop et de la soul-disco des années 70 (notamment à travers les arrangements de cordes) et vous avez utilisé du matériel d'avant 1978 pour l'enregistrement. Pourquoi ce choix ? Vous considérez-vous comme héritier d'un certain âge d'or de la musique populaire - désormais révolu - dont vous essayez de perpétuer l'esprit ?

Eh bien, pas exactement… Je vais essayer d’expliquer mon point de vue. Je me vois plus comme un amoureux de la musique - ou peut-être un élève - que comme un musicien. Je n’ai jamais étudié convenablement la musique ! Je ne peux jouer d’aucun instrument correctement, je ne peux pas lire ou écrire des notes sur une portée. Mon éducation musicale a été faite avec les albums que j’ai écoutés ces vingt dernières années. Je suis le genre de mec qui va vouloir écouter la discographie complète d’un artiste puis chercher les connexions avec d’autres groupes, rester debout toute la nuit – pas pour faire la fête mais pour dénicher un EP épuisé ou rare (sourire) !! 
Ceci posé, j’écoute de nombreux morceaux contemporains et je n’aime pas trop le son des enregistrements. Bien sûr, il y a des exceptions mais en général, tout est un peu ennuyeux, prévisible, peu inspiré, froid et sans "feeling". Le fait d’ "être cool" aux yeux du public, de la presse ou des autres artistes, semble être devenu bien plus important que la musique elle-même…  En tant que mélomane exigeant, je prie pour une musique stimulante, créée avec de l’âme et une subtile combinaison d’amour, de talent et de savoir-faire. Il y a quarante ans, nous avions Stevie Wonder. Aujourd’hui, nous avons X-Factor et des groupes comme Bastille… Alors, soyons sérieux, quelque chose a dû mal se passer à un moment !
Bref, pour répondre à la question, je ne vois pas Fitness Forever comme un groupe qui fait nécessairement de la "musique vintage". Disons que, comme des cuisiniers, on n’utilise que des ingrédients qui nous plaisent pour préparer notre gâteau ! On peut s’inspirer de choses qui datent d'il y a quarante ans ou du mois dernier. Ce que nous essayons d’offrir à ceux qui nous écoutent, c’est une approche différente, alternative, un son plus chaud, plus doux, plus humain, et, ce qu’il y a de plus important, fait d’amour - qui nécessite de l’amour et en donne en retour. Et, oui, utiliser du vieux matériel aide surement à concevoir ce son chaud et organique que l’on recherche. Par exemple, le fait d’être assis devant un Fender Rhodes plutôt que devant un master keyboard, te fait te sentir différent et donc te fait jouer différemment… Sans parler du fait que ça sonne beaucoup mieux, bien sûr !!! 

 

               

 

Votre musique sonne comme "typiquement italienne". On a l'impression que chaque chanson est une carte postale estivale envoyée d'Italie. Est-ce seulement dû à l'utilisation de votre langue qui confine pour nous à de l'exotisme ou est-ce volontaire ?

Ce n’est pas fait exprès mais manifestement le fait de vivre dans un endroit ensoleillé, près de la plage, a sûrement une énorme influence sur le son !
Et, en fait, ça ne me dérange pas de sonner "italien" - beaucoup de groupes "cool" d'ici copient les sons des productions les plus "cool" du monde entier – mais moi j’adore écouter quelque chose qui m’emmène quelque part par la force de l'imagination. Si tu écoutes Antônio Carlos Jobim, c’est impossible de ne pas penser à Rio de Janeiro et la plage d’Ipanema, pareil quand tu écoutes Sigur Ros et que tu es immédiatement transporté dans la froide Islande… C’est vraiment agréable lorsque la musique a une identité locale forte, une connexion avec l’endroit où elle a été composée et enregistrée. Tu y es transporté le temps d’un morceau.

Vu de France, une ville comme Naples n'a pas une image très "pop",  et nous avons très peu d'écho de la scène musicale transalpine contemporaine. Êtes-vous un des seuls groupes à défendre ce genre de musique ou existe-t-il une scène indie-pop active chez vous ?

Non, il n’y a pas de scène pop, ici, à Naples. Personne n’est intéressé par ce genre de musique. Et malheureusement, il n’y a pas un groupe que je recommanderais particulièrement dans notre belle ville. Cela dit, il y a en Italie des musiciens intéressants. Par exemple, si tu n’as jamais entendu parler de Giorgio Tuma ou Baustelle, va immédiatement les écouter, ils font un travail génial !

Une dernière chose, la charmante personne qui m'a offert "Personal Train" et qui, malheureusement, est désormais très loin, fête ce jour son anniversaire, l'occasion pour moi de lui faire un petit clin d'œil et…

Donne-moi son adresse, je lui envoie un LP de "Cosmos" avec un philtre d’amour magique dessus, ainsi qu'un petit mot de ma part ! En tout cas, merci beaucoup pour ces questions, c'était un plaisir d'y répondre ! 

 

Pour Fiona G.

Un immense merci à Julie Ducamp pour sa patience, son bilinguisme et pour tout le reste. 
Photo de Paola Di Domenica, avec l'aimable autorisation de Elefants Records 

 

les derniers articles


»» tous les articles
»» toutes les chroniques de disque
»» tous les posts du blog
»» tous les CR de concerts et festivals