Cinq clips d'amour perdu

18/07/2012, par Christophe Despaux | Clips |
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Hasard du calendrier, cinq groupes allant de la chill wave au folk électrique traitent d'amour perdu dans leur dernier clip. Les résultats fort divers vont du très médiocre au fascinant. Revue de détails…

Et d'abord, Blitzen Trapper, faux Dylan tristouilles, qui vêtissent leur "Girl In A Coat" de solitude effrangée. Alors voilà, le réalisateur Daniel Elkayam a imaginé un très vieux monsieur se remémorant sa bien-aimée morte, et Rolling Stone juge le tout "poignant". Flous baveux, clichés à la douzaine (couchers de soleil, champs de fleurs où le couple s'étreint), on devine qu'un certain effet de contraste est recherché avec la cruauté du présent (vieillesse, hôpital) mais c'est surtout la facilité qui nous semble atteinte (notamment l'idée du gilet rouge que le même jeune puis décati porte par delà 40 années - du Shetland transgénique ? une machine à laver vraiment bio ?). La fin vibre de culot ; une main putative pousse la porte de sa chambre d'hôpital (mamour descendue du ciel ? une infirmière avec un clystère ?) mais vieillard plus là, fondu au blanc : Bidulette jeune et de dos sur la plage au crépuscule. Son amant va-t-il la rejoindre sur l'autre rive du temps ? Dieu existe-t-il ? Et l'amour éternel ? Ce suspense m'étreint encore. Seule surprise : l'amoureux en flash-backs ressemble au chanteur des Walkmen, Hamilton Leithauser, une touche de bon goût sûrement involontaire... 

Face à tant de littéralité tartouille, le "Fingerhold" de Ramona Falls fait forcément meilleure figure, mais de peu. Thom Glunt pense très fort à la Jetée de Chris Marker dont il extrait l'histoire d'amour aplatie et retraitée à la mode du jour. Soit une butch asiatique à baskets semi-rangers (a-t-on mal vu ?) qui invente une machine cronenbergienne propulsée par les cendres de sa défunte compagne (sic) pour la rejoindre (dans le passé ?, ses souvenirs ?, euh…). Très écrite, l'historiette souffre de visions oniriques assez plates (mais moins génériques que le Blitzen Trapper) et le final contingent qui suggère la possibilité d'un échec (ou d'une île) a un petit cachet malgré un montage trop collé au rythme (la course au ralenti quand le tempo s'apaise, pitié !)

 

Ramona Falls - "Fingerhold" Video (Stereogum Premiere) from stereogum on Vimeo.

Le narratif referme ses crocs sur les tâcherons, c'est entendu. Quoi de mieux ? Du chabadabada décoratif ? Erika Spring et son "Hidden" répondent présents. Prenez deux mannequins vivants (jeune monsieur - jeune madame), deux maisons gigognes (grande, petite), quelques accessoires se rapportant plus ou moins à l'enfance, et des litres d'eau tiède, versez le tout (euh, l'eau, hein ?) sur la bouche en inserts de la chanteuse perdue dans la pénombre (érotisme ?) et vous obtenez le clip de Celia Rowlson-Hall, soit une version low-fi de n'importe quelle campagne de Vanessa Bruno (mais que fait Lou Douillon ?). Estimable les nuits de pleine lune.

HIDDEN- ERIKA SPRING from celia rowlson-hall on Vimeo.

On va désespérer, non ? Non, car la mirifique Amanda Palmer revient avec "Want It Back" dirigé par Jim Batt, et ce qu'elle veut, c'est l'amour, le désir ou n'importe quoi d'approchant. Son corps endormi devient une page blanche où les paroles s'écrivent en parfaite synchronicité avec sa chanson. Le jusqu'au boutisme de Miss Palmer crève l'écran : gorgée d'encre, elle finit comme une victime de Jack l'Eventreur, quasi-écartelée. Le montage saccadé en décalage partiel avec le morceau accentue la violence du traitement. Son coeur retrouvé qui file vers le ciel ne doit pas nous abuser ; les transgressions les plus délirantes habitent l'ex-chanteuse des Dresden Dolls (toujours en sommeil, soupir...) dont le nouvel album se profile début septembre ("Theatre is Evil", ben tiens…).

 

Avec enfin du bien dans la sacoche, on peut aborder, le nôtre léger, le meilleur clip de ce panel eurydicéen (ou orphique plutôt) : "Fineshrine" de Purity Ring, moulinette chill wave littéralement sublimée par Young Replicant. Dans une chambre indéfinie (hôtel, palais ?), une femme blonde et diaphane veille un homme bandé en voie de fissurage et évaporation (un alien ? son double ?). L'atmosphère à la fois lourde et glacée rappelle un peu Zardoz (l'Idole, le portique gréco-futuriste) et le meilleur Siegel eastwoodé, les Proies (d'où peut-être le beau détail de la statuette de cheval à la jambe manquante). Chaque élément subtilement pesé (pourquoi ces sous-vêtements qui sèchent ?) renvoie à un sens caché, incompréhensible et pourtant à deux doigts de surgir. L'évidement de la statue qui s'ouvre lentement et le visage de l'actrice vu de l'intérieur comme si elle allait être avalée est l'un des moments fascinants de cette mystérieuse merveille. Le narratif a encore de beaux jours devant lui, mais pas aux mains de tout le monde...

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