Blind test avec Tristan Garcia - épisode 5

07/08/2014, par et Mikaël Dion | Autre chose |
  • Facebook
  • Twitter
| permalien

Tristan Garcia

Dans cet épisode, Tristan garcia nous évoque ses passions pour David Bowie, Gérard Manset et Elton John. Retrouvez les première partiedeuxième partietroisième partie et quatrième partie. 

David Bowie – “Absolute Beginners” (live at the BBC Radio Theatre, 2000)

Oui, je reconnais la chanson… On ne connaît que ça ! C’est quoi, c’est Bowie ? “Absolute Beginners”, l’une de ses plus belles. Dommage pour la production. De toute manière, dans cette période-là, y compris après “Let’s Dance”, il y a pas mal de chansons que j’aime bien : “Blue Jean”, “Loving the Alien”, très beau aussi…. “Dead Against It”, mais c’est un peu après.

  

Tout le monde a un rapport à Bowie... Quel est le tien ?

Fréquemment, je pense au fait que le jour où il va mourir, je serai extrêmement triste ! Sans doute bien plus que pour Lou Reed…

Justement, je lisais une interview récente de Daho qui avouait que Bowie le touchait moins que Lou Reed, à cause de sa froideur, du fait qu’on n’avait pas accès à son humanité : c’est l’image de « l’homme qui venait d’ailleurs » du film de Nicolas Roeg…

Ce lieu commun est très, très étrange… Le fait que ça se soit imposé, l’image du vampire, etc. D’abord on sait que c’est faux quand on lit les biographies…

Il y a quand même une part de vérité : Bowie a ce côté brillant, il a beaucoup de recul, d’une certaine manière c’est un faiseur : il y a ce côté caméléon, vampire comme tu dis…

… oui, mais c’est ce que nous a appris la légende, or on sait, avec notre cœur, à force de l’écouter, que c’est faux. En fait, on a un rapport extrêmement affectif, au premier degré, avec cet homme. Aucune ironie là-dedans.

Et pourtant il incarne comme aucun autre l’idée de la pop star, inaccessible, iconique…

Je ne sais pas… Voyez ce reportage français des années 70 qu’on trouve sur YouTube, on voit le fan club de Bowie fondé par une dame assez âgée, pas très jolie, avec des boy scouts qui chantent des chansons. Et cette vieille dame va assister à un concert de Bowie, défoncé, probablement dans sa période “Young Americans”, vers 74 (ndlr : en fait la vidéo date de 76, donc c’est la période Thin White Duke avec “Station to Station”), et Bowie est d’une très grande gentillesse quand il la croise, d’une classe et d’une élégance rares avec elle, il lui tend la main, l’embrasse… Bowie touche cette femme qui est mal fagotée, et là tu vois qu’il y en a peu, au final, qui ont cet air de chevalier, d’une grande pureté… (Voir la vidéo ici)

Et en même temps, Bowie a ce côté un peu « nouveau riche » du mec qui a voulu réussir, avec les signes extérieurs de la réussite... Mais on continue de l’aimer, parce qu’il a toujours fait des chansons qui nous touchent…

… parce que c’est celui qui expose cette équation de la musique pop, dont on parlait : pour devenir lui-même, il a rêvé d’être un autre (comme Dylan), s’est construit un personnage, y compris dans la voix. Il est passé par l’artificialité la plus grande et, dans cette artificialité, a trouvé la sincérité absolue, la voix qui te bouleverse : tu ne peux pas ne pas être ému quand tu entends la reprise de “Wild Is the Wind” ou “Word on a Wing”,...

C’est ça qui est fascinant chez lui : il y a moins d’humanité évidente que d’autres, plus d’artifice, mais finalement plus d’épaisseur que chez quelqu’un qui se présenterait d’emblée sans artifice, dans un registre de sincérité…

Je crois qu’il y a quelque chose d’un rite sacrificiel : il s’est inventé une voix pour être un autre, et cet autre, il a fini par accepter de l’être complètement, de le devenir en sacrifiant tout ce qu’il était. Par exemple dans une interview de lui vers la fin des années 60, un peu avant “Space Oddity” je crois, on le voit avec Marc Bolan, sur un plateau de télé : quand il parle, il me semble qu’il n’a pas du tout la voix du chanteur qu’il est. On entend vraiment qu’il s’est inventé sa voix de chanteur. Et dans les années 70, au fil des interviews tu perçois, petit à petit, qu’il est en train d’incorporer la voix de son chant… d’accepter de devenir David Bowie, probablement. Et puis contrairement à Lou Reed, qui d’une certaine manière était déjà mort pour nous symboliquement depuis longtemps, Bowie a continué à faire de vraies belles choses. Il y en a une poignée sur “Outside”, “Earthling”, même sur “Heathen”, aussi sur le dernier… “Where are we now ?” me donne des frissons. Il y en a deux qui me touchent à cette façon, c’est Bowie et – sans doute encore plus – McCartney.

Gérard Manset – "A quoi sert le passé ?"

 

Avec Christophe, c’est sans doute celui que j’ai le plus aimé en français. L’un des rares dont la carrière raconte une histoire : Polnareff, l’histoire s’arrête très vite, on aimerait qu’il l’ait racontée plus longtemps…. Manset j’aime toutes ses périodes, à part “L’Atelier du crabe”, son moment Dire Straits, et “Le Train du soir”, avec la tentative de reggae. Sinon, j’aime le type seul en studio qui fait l’album de 68… et il y a cette chanson sur la réédition de 71, “Golgotha”, que je trouve sublime... J’aime son moment « Neil Young français », avec “Celui qui marche devant”, “Rouge-Gorge”, "Les Vases bleues" : c’est aussi beau que “After the Gold Rush” ou “Harvest”. J’aime son moment "découverte de l’Asie" avec “Royaume de Siam”, découverte de l’Amazonie et de Lévi-Strauss, avec “Tristes Tropiques”, j’aime son "moment Indochine" (rires) avec “Lumières”, "Entrez dans le rêve". Bonne reprise de Sirkis, d’ailleurs.

Il a ses périodes, mais pour moi c’est aussi quelqu’un qui ne dévie pas de son axe. Il ne change pas de propos.

Oui, et ça correspond à ses métaphores : toujours la minéralité, les pierres… Manset, c’est l’inorganique, l’archaïque. Et en effet on peut avoir l’impression que ses textes sont comme un bloc de pierre, en revanche dans la musique c’est plus évolutif… “2870”, on sent qu’il écoute Pink Floyd, du rock progressif ; “Matrice” son guitariste lui fait écouter du hard rock, Bob Seger, ça s’entend dans certains solos…

Il y a une chose très particulière chez lui, ce mélange entre un propos sombre, résolument pessimiste, et tout d’un coup de brusques élans mystiques…

Oui, une mystique matérialiste, avec toujours ces images : la poussière, le sol, la roche… D’ailleurs, de ce point de vue, comme pour la voix, Cabrel lui doit beaucoup : "Les murs de poussière" (rires) !

Sur Matrice il y a cette phrase : « Mon Dieu, montrez-vous quand même »...

"Banlieue nord", très belle chanson… Je suis persuadé que ce type de grand artiste doit passer par un cap de ridicule, et Manset l’a passé très vite. D’ailleurs, la première fois qu’on entend Manset, je ne sais pas si ça vous a fait ça, mais il y a une gêne. Christophe, tu as une gêne aussi : la première fois que tu entends “Un peu menteur”, vraiment tu es gêné d’être là, tu te dis « Qu’est-ce que je suis en train d’écouter ? » (rires). Et aussi bien Manset que Christophe ont su dépasser ce cap du ridicule. C’est ce que je reprocherais à Bashung, même si je l’aime beaucoup : je trouve qu’il a repoussé son point de ridicule, par souci de respectabilité culturelle, de légitimité poétique, etc., alors que Christophe et Manset ont très vite passé le cap du ridicule, c’est comme s’ils avaient tourné autour du cap, et après s’ouvre à eux un océan où ils vont du coup extrêmement loin. Ils sont parmi ceux qui sont allés le plus loin. Après, on peut en vouloir à Manset pour certains aspects : la gestion de sa propre discographie, où il peut aller jusqu’à réenregistrer quatre fois les mêmes morceaux, toujours dans des versions plus mauvaises, rééditant les disques en enlevant les meilleures chansons, en coupant… Ce côté révisionniste de sa propre œuvre est vraiment pénible.

Justement, plus largement, le côté très réactionnaire de Manset ne te dérange pas ?

Si… Je n’aime pas son discours, je n’aime pas ses écrits « littéraires », Les Petites Bottes Vertes, son texte sur Bashung, je n’aime pas ses références… Au fond, le miracle de Manset, c’est qu’il connecte la contre-culture, la route, Kerouac, Katmandou et l’idéalisme naïf du voyage, à une tradition nationale et réactionnaire, celle des décadents, de la littérature du grand style français, de la misanthropie aussi, Rebatet, Chardonne, Morand, les Hussards. C’est quelqu’un qui a toujours été réac, parce qu’il était dans la bande du Drugstore, il a toujours été un mod, dandy. Je n’aime pas du tout ça, mais pour moi le miracle s’accomplit par le fait qu’il croise cette tradition avec l’ouverture d’esprit béate des hippies, qu’il les guérit de leur bêtise, en conservant une part de leur innocence, de leur jeunesse, qui manque tant aux vieux misanthropes réacs. Du coup, il invente une manière étrange, presque ridicule. Beaucoup de gens trouvent Manset ridicule. Mais il n’en a pas peur : la chanson “Caesar”, où il chante un extrait de “La Guerre des Gaules” en latin, ça fait partie de ces moments où ce type précieux, qui a une culture classique, latinisante, passe “de l’autre côté”. Je ne supporterais pas s’il s’arrêtait à mi-chemin. Sur l’idée même de réaction et de point d’arrêt, je pense souvent à une phrase de McCartney : il y a une chanson sur Flaming Pie où le refrain dit « I go back so far, I’m in front of me ». Au final, Manset est le réactionnaire qui est tellement retourné en arrière qu’il a quasiment fait le tour, et qu’il se retrouve devant toi ! (rires) Il a tant rebroussé chemin que paradoxalement, il se retrouve devant, et il trace la route. Et là, ça rejoint une de ses plus belles chansons qui est “Celui qui marche devant”. Après, je ne sais pas si j’aime encore autant, à cause de ce ridicule justement : à l’adolescence j’ai eu une passion, j’ai tous les vinyles.

 

Comment tu as découvert ? C’était tôt pour écouter Manset, l’adolescence !

Je ne sais plus par où c’est venu, mais ça a été dans l’ordre : d’abord l’album de 68, puis “Long, long chemin” et “Y a une route”. Peut-être que les parents d’un ami avaient “Y a une route”, ils étaient un peu baba cool… Mais si tu mets “Il voyage en solitaire” à part, que Lenoir passait souvent (et Radio Nostalgie aussi) c’est quelqu’un qui n’a jamais eu de tube. “Animal on est mal” c’est un accident…

Elton John – “Goodbye Yellow Brick Road”

 

Elton John ! C’est magnifique, ça. On parlait de cap de ridicule, voilà quelqu’un qui a aussi affronté son propre ridicule. Un des plus beaux compositeurs des années 70, jusqu’à “Blue Moves”. Après, il y a encore des bonnes chansons, ceci dit… Et cet album est un de ses plus beaux albums “classiques”. C’est un personnage fascinant quant à l’idée de crédibilité dans le rock : il est de ces gens qui n’auront jamais « la carte », même s’ils ont composé les plus belles chansons, pour des raisons de mauvais timing (pas dans le moment exact du glam) et d’attitude : le costume de canard (rires)… Les pochettes ne sont pas magnifiques, les titres pas toujours bien choisis, il sort deux disques par an, qui sont pas mal, au lieu d’en faire un seul qui serait génial, il est au premier degré au moment où il ne fallait pas trop l’être, puis au second degré quand on attend qu’il soit au premier, puis de nouveau trop sincère et sirupeux… Il a quand même fait une série d’une dizaine d’albums splendides, comme Captain Fantastic and the Brown Dirt Cowboy, avec “Someone saved my life tonight”….

Dans l’image, c’est vrai qu’on est dans le kitsch, ce qui a pu bloquer certains d’entre nous en tant que “puristes indé”, même si on est un peu revenu de ça… Comment as-tu découvert Elton John ?

Je pratiquais une approche très naïve de l’histoire du rock. Je me souviens qu’en détaillant des listes anglo-saxonnes, j’avais constaté que durant les seventies il se retrouvait cinq ou six années d’affilée classé parmi les meilleurs albums. Je m’étais dit : « J’aime la pop, ça doit avoir un sens. Il n’avait pas de mauvaises fréquentations, mince, quand même ! Lennon, Townshend, Bowie… »

Pour notre génération, Elton John c’était forcément une découverte tardive, a posteriori… Il a fallu oublier ce qu’il était devenu pour avoir la curiosité de regarder ce qu’il avait fait dans les seventies…

C’est un regard rétrospectif que permet l’histoire du rock, et qui est très beau : cette pacification qui fait que tu peux entretenir un rapport égal à des choses opposées et qui n’avaient pas du tout le même statut à l’époque de leur sortie, et dont le sens n’était le même. Tu peux aujourd’hui écouter d’une oreille égale les Flamin’ Groovies, Elton John, Eyeless in Gaza… Je cite volontairement n’importe quoi. Au-delà des questions de surestimation ou de sous-estimation, pour moi une vraie définition de la pop au sens large, ce serait une capacité d’écoute égale, quel que soit le statut de l’artiste, la posture : c’est beaucoup plus délicat avec le présent, mais par exemple j’arrive à peu près à écouter certaines chansons de Ke$ha, et à me dire que dans dix ans, une fois dégagé du fait que c’est « vulgaire », que ça ne correspond pas à ce que je veux défendre comme idéal dans le présent, il y aura deux ou trois chansons que je pourrai considérer comme valables… J’y parviens aussi avec deux ou trois chansons de Rihanna, de Katy Perry, de Drake…. J’aime cette idée très large de la pop comme une sorte de plan d’égalité rétrospectif, où tu peux disposer des choses qui étaient tout au fond, ou au contraire tout en haut, des choses surestimées ou sous-estimées, et simplement les écouter comme des chansons. Que ce soit les TV Personalities ou Elton John. À la fin, la pop vise à la paix, c’est irénique, ça veut réconcilier tout le monde. En ça, c’est très différent du rock, parce que dans le rock il y a l’attitude et l’idéal qui comptent, tu ne peux pas en faire abstraction. Le rock c’est une guerre « front contre front » : “Combat rock”, là où la pop c’est de l’impérialisme, donc une entreprise militaire de pacification, imposée à toute la population, c’est « quelque chose pour tout le monde » ; bien sûr, Dan Tracy (des TV Personalities, ndlr), on est peu à l’entendre, mais ça vise quand même tout le monde, comme Elton John.

 

Merci à Tristan Garcia pour son temps.

les derniers articles


»» tous les articles
»» toutes les chroniques de disque
»» tous les posts du blog
»» tous les CR de concerts et festivals