Blind test avec Tristan Garcia - épisode 4

30/07/2014, par et Mikaël Dion | Autre chose |
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On continue de découvrir les goûts de Tristan Garcia, dont la connaissance musicale n'a eu de cesse de nous surprendre. Au programme cette semaine, Steely Dan, mais aussi Talking Heads, Denim ou The Nits ! 

(Pour retrouver les précédents épisodes, suivez les liens ci-dessous :

première partie

deuxième partie

troisième partie )

 

 

Steely Dan – “Charlie Freak”

 

Steely Dan… par contre je ne reconnais pas le morceau. C’est sur “Pretzel Logic” ? Mais c’est marrant, ça fait partie des morceaux de "Pretzel Logic" que je n’écoute jamais (rires). J’aime énormément “Through with Buzz”. Steely Dan est un groupe chez qui il reste toujours un peu trop de jazz pour moi, et de technique West Coast, mais “Through with Buzz”, c’est la chanson pop qui t’évoque exactement ce qu’est un après-midi champêtre. En latin, on parle du “locus amoenus” : cette image du lieu agréable, de l’arbre, de l’herbe, du ciel bleu… Il y a quelques chansons d’eux où tu retrouves ce sentiment d’accomplissement quasi cosmique, mais sur un mode mineur : ce n’est pas grandiose, il n’y a pas de Dieu, simplement le fait d’être allongé dans un champ, l’été… C’est comparable à l’art athée et tourmenté d’XTC : parfois la hantise de la simplicité les conduit vers la complexité, vers le fait de « tordre » les choses, parce qu’ils ne veulent pas trouver quelque chose d’immédiat… Et parfois, d’un seul coup, il y a des îlots de calme, de simplicité, d’évidence, au milieu de choses plus tordues, complexes, dans un univers sans harmonie divine… Leur album “Skylarking” me fait parfois l’effet de certaines chansons de “Pretzel Logic” : cette impression de beauté d’après-midi lumineux, tu peux l’avoir avec “Ballet for a Rainy Day”, “Season Cycle”, ou “Dear God”, évidemment, un manifeste athée. Chez Steely Dan je ressens une tension comparable, cette espèce de nervosité qui vient de leur capacité à produire quelque chose de parfait, parasitée au dernier moment par la volonté de tordre les choses, parce que le monde n’est pas parfait, en ajoutant un accord différent : je trouve que cette insatisfaction est commune à Partridge et à Fagen/Becker… Mais “Pretzel Logic” est le seul album d’eux que j’aime intégralement.

Talking Heads – “Air”

C’est sur “Fear of Music”… C’est "Air", c’est ça ? Je confonds "Air" et "Heaven", comme ils ont ce talent sur ce disque de trouver des titres courts, en un seul mot… Dans cet album, il y a deux ou trois chansons en trop, que j’aime moins, comme “Electric Guitars” ou “Drugs”.

 

Ce qui me frappe avec les Talking Heads, c’est qu’ils arrivent à être lyriques en parlant de choses anti-lyriques : quelque part entre le trivial et l’abstraction pure. Et Byrne arrive, avec son chant très expressif, à incarner ça… Il arrive à donner un accent lyrique à des sujets qui ne s’y prêtent pas du tout a priori.

Byrne redécouvre une possibilité du lyrisme, grâce à ce personnage de quasi-psychopathe qu’il incarne dans presque toutes ses chansons. Il y a quelque chose du lyrisme qui existait dans l’expressionnisme allemand par exemple, chez Trakl ou chez Gottfried Benn : il retrouve cette possibilité d’un lyrisme qui n’est pas le lyrisme amoureux ni le lyrisme orphique, mais le lyrisme expressionniste, aux confins de la folie… J’ai redécouvert aussi l’album “Speaking in Tongues”, qui dans mon esprit correspondait au début de la fin, alors que pas du tout, il n’y a pas que des rythmiques, ce sont de bonnes chansons. Sans “Speaking in Tongues”, il n’y aurait pas d’Arcade Fire !

Denim – "Council Houses"

Denim?

Oui, une chanson sur les HLM ! Comme quoi la pop permet d’écrire sur vraiment tous les sujets : Lawrence vit dans un HLM pourri et il fantasme sur Le Corbusier, l’architecture moderne du Bauhaus : « Walter Gropius, man i love your style » (rires)

Ça donne un nouveau sens à la fameuse expression : "écrire sur la pop, c’est comme danser sur de l’architecture", là pour le coup ça marche ! (rires) Et donc, c’est possible d’écrire sur la pop !

 

En français, on ne sait pas faire ça : soit on est dans le discours social avec la chanson à texte, soit dans l’esthétisme pur, mais Lawrence arrive à marier les deux : il est à la fois dans du discours social et dans un délire esthétique…

Tu ne crois pas que ce qu’on aime chez Lawrence, c’est justement ce fait qu’il ait tenu les deux bouts ? On aime Denim en sachant qu’il a fait Felt… J’adore les pop songs de Denim, j’adore le dernier Go-Kart Mozart, mais une part du crédit qu’on lui accorde tient aussi à ce qu’il a fait avant : on sait qu’il est sincère parce qu’on a entendu les dix albums de Felt qu’il a faits dans les années 80. C’est quasi-christique : c’est comme s’il s’était sacrifié, dans les années matérialistes et cyniques, en se tuant à la tâche du minoritaire, en défendant le beau et le vrai dans une époque cynique, et c’est comme si ça lui donnait le droit, une fois que les années 80 sont finies, de faire Denim (rires).

Ce qui reste bizarre avec Denim, c’est cette dimension très ironique et pourtant sincère… Il est cynique dans le propos mais pas dans le geste esthétique, il y croit.

Sans doute qu’il est sincère, mais… Je me demande si ce n’est pas de l’ordre de la survie ou de l’incorporation de la croyance : Lawrence a incorporé tout ce qu’on lui renvoyait à propos de Felt (le génie que personne ne connaît), et c’est ce qui lui a sans doute permis de tenir, d’échec en échec… C’est tout de même tragique, sa carrière. C’est comme si… vous connaissez la vieille expression : « une horloge arrêtée finit toujours par donner l’heure juste ». De même si tu n’es pas à la mode, tu finis toujours par le devenir. Lawrence, comme il a changé au moins deux ou trois fois dans sa carrière, on dirait qu’il a voulu signifier, par le fait d’être systématiquement à contretemps de l’époque, qu’il voulait en être le négatif… Il n’a jamais été à l’heure. Et on l’aime probablement pour ça.

Cela dit, au moment de faire Denim, il était contemporain d’un autre artiste, ex-loser lui aussi, mais qui a finalement réussi en utilisant une formule pas si éloignée de celle de Denim : Jarvis Cocker, avec Pulp. Il a réussi là où Lawrence a échoué, avec ce côté kitsch…

Une petite différence, c’est que Jarvis parvient au début des années 90 à manifester ce léger degré d’opportunisme, même s’il est sincère : la fascination pour la house, alors que Lawrence reste bloqué sur les seventies… D’un côté : “The Osmonds”, de l’autre : “Sorted for E's & Wizz”, et donc l’ecstasy… Lawrence, c’est beau, mais ça nous fait tous un peu de peine !

Jay Alanski – “Natalie Wood”

Je ne suis pas sûr de connaître… Ah oui… Ce n’est pas la version de Jil Caplan, c’est le mec de Jil Caplan ? Je ne connaissais pas sa version à lui, mais c’est bien lui qui l’a écrite ? Cette version est plus dépouillée, et donc paradoxalement moins datée…

 

Pour moi, cette chanson illustre bien la différence entre pop et variété : en l’occurrence il passe par une image de cinéma, Natalie Wood, pour évoquer le dégoût de vivre, la tentation d’en finir, mais sans jamais le dire frontalement. La variété, c’est beaucoup plus frontal, il n’y a pas cette approche oblique qu’on trouve dans la pop….

J’arrive beaucoup mieux maintenant à avoir une vision large et pas étroite de la pop en français. Il y a beaucoup de chansons que je n’aimais pas et que je parviens à apprécier ; j’ai toujours adoré plein d’airs en français qui n’étaient pas de la pop au sens strict, y compris pour les textes, Manset par exemple, Yves Simon, Barbara, Le Forestier, Antoine. Je suis bien moins gêné par la question de savoir pourquoi on n’arrive pas à faire la même chose en français que la pop anglo-saxonne, etc. Au fond, quand je fais le compte de tout ce qui me plaît aujourd’hui en français, je ne vois pas de raison de me plaindre… Tellier, Aline, Mustang, Marc Desse, Cheval Blanc, Ricky Hollywood, La Féline… Je me pose presque la question inverse, à savoir : pourquoi les Anglo-Saxons restent à ce point fermés à ce qui n’est pas leur langue, à moins que ce soit un signe politique qui renvoie à leurs origines, comme la musique africaine, découverte d’un seul coup… J’ai moins le complexe d’infériorité de me dire : "C’est triste pour nous d’avoir une pop plus faible.".

Billy Bragg – "Sexuality"

Billy Bragg ! Avec Johnny Marr à la guitare… C’est une des deux ou trois chansons hors Smiths où Johnny Marr est bon (rires), avec "The End of a perfect day" de Kirsty McColl, quelques The The et quelques réussites d’Electronic, comme "Getting Away With It", "Dark Angel" ou "Twisted Tenderness".

 

J’ai lu une interview où tu disais que tu ne voulais pas faire du “roman à idées”, or il y a aussi une tradition de la “chanson à idées”, et c’est ce que fait Billy Bragg, d’une certaine manière…

Oui… Il y a une très belle chanson sur le football aussi dans cet album, une des plus subtiles sur ce thème, qui est “God’s Footballer”. Billy Bragg, je crois que j’ai presque tout, même les albums avec Wilco… Son problème, c’est qu’il revient régulièrement à une austérité militante qui lui fait oublier la musique. On parlait de Houellebecq tout à l’heure, or, ce qui nous apparaissait comme nouveau chez lui, et qui s’est exprimé chez nous dans la littérature (parce que c’était une forme culturelle plus française), existait dans toute la pop indé des années 80 : le lien entre misère affective, sexuelle, et misère économique. « Sheffield Sex City », disait la chanson de Pulp… Et Sheffield, c’était la ville désindustrialisée, frappée par le chômage, où vivait la classe ouvrière à l’agonie. L’« extension du domaine de la lutte », au sens houellebecquien, c’est un des thèmes fondamentaux de toute cette pop, et qui a disparu aujourd’hui. Le prolétariat s’exprime beaucoup moins par la pop qu’avant…

The Nits – "New Flat"

C’est quoi, c’est 80’s ? Ah, bien sûr c’est les Nits ! Je reconnais, c’est la période "Work", "Tent", “New Flat”…

 

On parlait tout à l’heure du lyrisme lié à l’expressionnisme…

Pour cette raison les Nits sont un des groupes les plus subtils, parce qu’ils possèdent cet héritage culturel très rare... Par exemple vous vous souvenez de cette chanson, “Nescio” ? Je croyais que c’était simplement un mot latin. En allant aux Pays-Bas j’ai découvert que Nescio était en fait un écrivain, c’est un peu le Kafka ou le Robert Walser néerlandais. Il a écrit trois nouvelles, qui sont parmi les plus belles jamais écrites sur la jeunesse, “Les Jeunes Titans” notamment. Il n’a jamais révélé sa vraie identité et c’est devenu l’une des grandes figures de la littérature néerlandaise. Une révélation pour moi, grâce aux Nits... Ils restent l’un des très rares groupes à avoir développé un imaginaire strictement continental, lié au surréalisme belge, à l’expressionisme allemand, à une sorte de mélancolie Mitteleuropa, au croisement entre les Pays-Bas, l’Allemagne des années 20, le tout rattaché à une histoire du songwriting anglo-saxon classique : Lennon, Dylan, Cohen, une alchimie très rare… Ils évoquent cet imaginaire qui n’est porté par aucun autre groupe dans l’histoire de la pop. Et quel chanteur ! Quelle voix ! Ils ont écrit au moins cinquante chansons absolument magnifiques, et jusque dans les derniers albums il y a toujours deux ou trois chansons que je trouve splendides, dans “Les Nuits”, “1974”, même dans des albums pas très bons comme “Alankomaat” (« Three Sisters ») et “Wool” (« Ivory Boy »)… La méconnaissance qu’ont les Anglo-Saxons d’un tel groupe, ça rend fou… Les Nits, ça devrait être au moins aussi important que XTC, si ce n’est plus ! Ils avaient tout : le charisme, la voix, les chansons, les références. “Giant Normal Dwarf”, je pense que c’est un de mes dix albums préférés de tous les temps. Ce rapport à l’enfance, le coffre à jouets que tu ouvres, les livres illustrés, les contes de fées... Aucun album de l’histoire du rock ne donne cette impression-là, de rouvrir le coffre à trésors de l’enfance… C’est si beau. Dans “Faber ”, je crois que je cite “Moon Moon” et “The Night-owl”.

Merci, encore et toujours à Tristan Garcia (oui, on est restés longtemps avec lui)

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