Björk - Interview

21/11/2001, par | Interviews |
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Tu as dit : «Quand un accident se produit dans le processus créatif, utilisez-le». Comment utilises-tu l' "accident" d'être une femme dans ce monde ? Ou peut-être ne considères-tu pas cela comme un accident ?

Je considère plutôt cela comme un privilège ! Vous savez, ce n'est pas évident d'être un mec aujourd'hui, je les plains même un peu… Moi, je viens d'Islande, où l'égalité des sexes est plus fermement ancrée dans les mœurs que dans d'autres pays. Il y a aussi eu l'éducation de ma mère, qui pensait que je devais être forte, que je ne devais pas me laisser marcher sur les pieds. Les femmes de sa génération étaient comme ça, elle ont dû dire "non" à beaucoup de choses, crier, se dresser face à l'adversité… adopter ce type de comportement pour être respectées. Donc, quand je suis née, le plus gros du travail était déjà fait. Mais bien sûr, il y a toujours des allusions déplaisantes. Par exemple, vous lisez une critique de votre album, et le journaliste a écrit que vous chantez, mais pas seulement : vous avez même touché un instrument ! Comme c'est mignon… Et vous savez que c'est parce que vous êtes une femme. Comme si c'était inimaginable qu'une femme, dans un studio d'enregistrement, sache ce qu'elle veut, aie des idées bien arrêtées sur sa musique… Cela fait 20 ans que je travaille dans les studios, et je tombe encore sur des critiques du genre : "Oh, vous savez, je crois que Björk joue quand même un peu sur son album…" Mais bon, ça ne m'énerve pas plus que ça… Je leur pardonne.

Quels sont les artistes que tu écoutes régulièrement, et lesquels t'ont inspiré ?
Ca marche par phases. J'ai tendance à me prendre de passion pour un artiste, à être obsédée par sa musique au point de n'écouter que ça pendant des années… ce qui ennuie mortellement mes amis. Puis je n'écoute plus rien pendant un moment… et après ça je deviens totalement obsédée par quelque chose d'absolument différent. Pour l'instant, je n'écoute pas grand-chose, mais je vais recommencer à chercher. Concernant les artistes qui ont compté pour moi, je dois dire que quelqu'un comme Bono a été une grande inspiration. Les Sugarcubes ont fait la première partie de U2 il y a des années de cela. Bono m'envoyait secrètement des messages aux moments les plus difficiles, quand j'étais inquiète. Il me disait d'avancer, de ne pas avoir peur, et ça m'a beaucoup aidée. C'est vraiment une personne unique. J'ai aussi beaucoup de respect pour leur "famille", les gens qui travaillent avec eux, qui s'occupent de leurs affaires depuis le début. C'est très touchant de les voir travailler et vivre tous ensemble. Pour rester dans les artistes irlandais, j'ai rencontré Sinead O'Connor à Londres quand mon fils avait 2 ans, et le sien 1 an. Elle a un sacré tempérament, et c'est l'une de mes chanteuses préférées. Elle a une voix extraordinaire.

Sur Vespertine, une chanson s'appelle Hidden place (Cachette), une autre Cocoon (Cocon). Pourquoi veux-tu te cacher ?
C'est une question un peu sournoise ! Disons que sur cet album, j'ai mis tout ce que je voulais mettre, très précautionneusement. Je suis très proche des personnes sur lesquelles j'ai écrit, et de celles avec lesquelles j'ai écrit les chansons. J'ai fait tout mon possible pour que cela ait de la grâce. Parfois ça a marché, d'autres fois moins peut-être, mais j'ai fait de mon mieux. En tout cas, tous les gens auxquels j'ai consacré des chansons ont su que j'écrivais sur eux, et ils sont les seuls à savoir. Je leur ai demandé si ça les dérangeait que j'expose cela au monde. Donc ce qu'il y a sur l'album, c'est ce avec quoi ils pouvaient vivre.
Pour Cocoon, j'ai noirci quelque chose comme 120 pages de mots que je voulais mettre dans la chanson, puis j'en ai choisi quelques-uns qui, mis bout à bout, ne tenaient pas plus d'une page. J'ai donc beaucoup resserré, il ne doit pas rester plus d'un dixième de ce que j'avais au début. J'ai enlevé tout ce que je ne voulais pas garder dans cette chanson.
Je crois totalement en un endroit qui soit à la fois totalement intime et totalement universel. Votre intimité n'est pas violée et, en même temps, vous restez ouverte sur l'extérieur au lieu de garder les choses, les émotions à l'intérieur de vous. Cet endroit merveilleux, cet entre-deux, c'est ce que je recherche, et je crois que je l'ai trouvé dans Cocoon, c'est le 1 % où vous pouvez concilier ces deux mouvements apparemment contradictoires. Vous avez votre vie privée, vos secrets, mais sans vous couper du monde. Et je crois vraiment que cet endroit existe.

Traduction par Vincent.
Introduction par Rodérick.

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