Björk - Interview

21/11/2001, par | Interviews |
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Comment as-tu réussi à mener de front l'enregistrement de Selma Songs et le début de Vespertine, deux projets très différents ?

En fait, j'ai commencé à travailler sur Vespertine avant de faire la musique de Dancer in the dark. Pour moi, en quelque sorte, le premier morceau de Vespertine, c'est le dernier de Homogenic, "All is full of love". Je voulais faire une musique où je puisse me laisser porter, une musique qui n'exige pas trop de moi, comme une récréation. À ce moment, j'avais le sentiment d'avoir tout ce dont j'avais besoin. Donc je n'ai pas vraiment commencé à écrire des chansons. Ensuite, quand on m'a proposé d'écrire les chansons pour le film, sur une femme aveugle, introvertie, qui s'exprime à travers des chansons écrites pas d'autres, ça correspondait tout à fait à ce que je recherchais, à la route que je voulais suivre. Si on m'avait proposé de refaire quelque chose comme Homogenic, ça ne m'aurait pas intéressé parce que je l'avais déjà fait. Donc, ce n'était pas un problème de mener les deux projets de front. Ils étaient liés, pour les deux projets je devais chercher des centaines de sons, de rythmes… qui traduisent ce que l'on entend dans sa tête, son monde intérieur. Vespertine et Selma Songs sont à la fois opposés et complémentaires : le premier est très personnel, tandis que le second exprime les sentiments d'un personnage, et pas les miens. Bien sûr, le fait que je joue également dans le film a apporté encore plus de travail : il fallait se lever tôt le matin, parler avec des centaines de personnes. Je devais faire des compromis, passer outre dans certains cas. Le soir, je fermais ma porte et je me retrouvais seule. Je pouvais alors faire ce que je voulais. Et tous ces différents travaux se combinaient très bien ensemble.

Tu disais que Vespertine était un disque à écouter chez soi, avec un bon livre. As-tu des suggestions à nous faire sur ce point ?
Ce serait plutôt à vous de m'en faire ! Cela fait des années que je n'ai pas mis les pieds dans une librairie. Je travaille tellement. Heureusement, la plupart de mes amis, particulièrement en Islande, sont des passionnés de livres, de littérature, et pas seulement de musique. Donc, parfois, ils me mettent un livre entre les mains, et je les en remercie.
Mais je ne me sens pas tellement coupable. Je vais sans arrêt chez les disquaires pour découvrir des nouveautés. Mes amis qui tiennent ces magasins me disent que je devrais écouter telle ou telle chose, ils me décrivent très précisément la musique, et finalement me disent : "ce disque, c'est absolument ce que tu cherches". Il faut être patient. Là, je cherche encore le bon livre, celui qui me conviendra parfaitement. Je reviens à des choses que je lisais quand j'étais adolescente, des classiques. J'aimerais que l'on écrive encore des choses comme ça aujourd'hui. J'en ai un peu marre du XXème siècle ! En fait, ce serait super si quelqu'un pouvait me recommander de nouveaux livres… Merci d'avance.

Tu as travaillé avec de nouveaux musiciens sur ce disque. Comment les as-tu dirigés ? Et qu'attendais-tu d'eux ?
Pour chaque album, je fais moi-même le premier travail, je jette les bases. Je m'installe avec des programmeurs, nous cherchons des sons, enregistrons beaucoup de rythmes. Pour Homogenic, nous avons fait ça pendant un an ; Et nous archivons tous ces échantillons. A partir d'une distorsion, nous pouvons créer 100 ou 200 rythmes. Ensuite, une fois les chansons écrites, je cherche lequel de ces rythmes échantillonnés pourraient aller avec. C'est comme construire une mosaïque.
Une fois cette base posée, avec aussi les arrangements de cordes composés aux claviers, je peux me dire : "bon, l'album est là". Il y a les arômes. Alors, je me mets à chercher des gens qui peuvent faire les mêmes choses, mais mieux que moi. Je leur fais écouter ce que j'ai déjà réalisé, et ils me disent si ça les intéresse de participer au projet.
Le plus souvent, je préfère prendre des gens dont j'apprécie vraiment le travail, et les laisser faire ce qu'ils veulent. Moi-même, je n'aime pas trop que les gens me disent quoi faire. Pendant des années, j'ai joué dans des groupes sans véritable leader, ou personne ne disait aux autres ce qu'ils devaient faire. Evidemment, on n'est pas obligé d'être d'accord, mais ça semble bien marcher comme ça. Par exemple, pour Vespertine, j'ai travaillé avec les programmeurs Valgeir Sigurdsson et Jake Davies pendant deux, presque trois ans. Nous avons élaboré environ 80 % des rythmiques de l'album, et j'ai composé les arrangements de cordes aux claviers. Et puis quelques chœurs, avec aussi d'autres personnes, notamment Guy Sigsworth.
A ce stade, j'ai demandé à Mark Stent de s'impliquer dans le projet, bien que 80 % des rythmes soient déjà là. Je lui ai dit : "tu peux venir et faire ce que tu veux derrière la table de mixage". Le dernier mois, pendant le mixage, d'autres personnes sont encore apparues, comme Matthew Herbert. C'est un très bon ami, il est juste passé au studio dire bonjour, il n'était même pas censé travaillé. Je lui ai donné un rythme, il est retourné à son propre studio et est revenu quelques heures plus tard avec un DAT. Le résultat était parfait. C'était pareil avec Marius de Vries qui n'est venu que le dernier mois.
Au mixage, on s'est donc retrouvé avec 50 ou 60 pistes de rythmes, de beats sur certains morceaux, avec jusqu'à 9 personnes impliquées dans la création. Nous n'avons dû en utiliser que 10 ou 20 %, mais cet écrémage était indispensable. Donc 80 % du disque, c'est mon travail et celui des programmeurs, et le reste ce sont tous ces collaborateurs.
Je n'avais jamais travaillé comme cela auparavant. Vu que j'ai écrit la plupart des chansons toute seule, dans la solitude, et que j'ai beaucoup aimé cela, quand j'ai fait appel à d'autres personnes, je voulais garder le contrôle sur mes chansons - et en même temps, il fallait leur laisser une certaine liberté, qu'elles puissent éclore et fleurir. Cela demande du courage, c'est une prise de risques. C'est comme une tournée : sur les premiers concerts, tout n'est pas encore tout à fait au point, achevé. Il faut laisser une grande place au hasard, aux petits accidents, à toutes les choses qui peuvent arriver.
Et on est toujours récompensé ? je ne suis pas un fanatique du contrôle. Il faut laisser aux gens avec lesquels on travaille la possibilité d'être ce qu'ils sont. Et mes collaborateurs sont tous fantastiques. Désolé pour cette longue réponse mais, pour moi, ces choses ne sont pas simples…

 

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