Athanase Granson - Interview

07/06/2013, par Rémi Mistry | Interviews |
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Ces jours-ci sort "The Shaking Aspect of Summer", le premier album d'Athanase Granson. Dans la droite lignée de son précédent EP "Flute Song", ce "fétichiste du son et de l'écriture musicale" y dévoile une jolie collection de chansons aux ambiances vaporeuses et aux harmonies délicatement ciselées. Rencontre avec un songwriter aussi discret qu'érudit.

                         athanase 2@ Lucie Jego

Qui est donc Athanase Granson ?

J'ai choisi ce nom de scène parce que les sonorités de mon vrai nom ne sont pas très heureuses. C'est un peu convenu pour un artiste, mais j'aime l’idée de me camoufler, d'incarner un personnage. Cette question du nom n'est pas primordiale pour moi, mais cela fut quand même difficile d'en trouver un qui me plaise. Dans "Athanase Granson", j’aime à la fois les sonorités et la suite visuelle de caractères. C’est un nom tiré de "La Veille Fille", le roman de Balzac.
Sur disque, "Athanase Granson" c'est bel et bien moi, de A à Z : compositions, textes (à deux ou trois exceptions près), arrangements, enregistrement… Je mets aussi un point d'honneur à réaliser le "mix" car j’estime que cette étape s’intègre à part entière dans le processus de création d’un disque. Sur scène, en revanche, Athanase est un vrai groupe, incluant les deux membres de Like billy-ho, aux guitares et aux claviers, Laurent, des Dorian Pimpernel, à la basse et Stéphane (plus connu sous le pseudonyme de Ricky Hollywood, mais aussi membre d’Egyptology et de Melody’s Echo Chamber) à la batterie.

Comment es-tu devenu "songwriter" ?

Disons que ça a commencé à l'âge de 11, 12 ans. J'écoutais du hard rock et je voulais absolument jouer de la guitare électrique. Je me suis mis à pratiquer, mais en dilettante. C’est bien plus tard, vers 20 ans, que je m’y suis remis sérieusement. Puis l'écriture est venue très vite. J'ai composé mes premières chansons en 1998. A vrai dire, mes premiers pas dans l’écriture sont allés de pair avec l'achat d'un enregistreur. Ecrire, enregistrer, réaliser sont rapidement devenus des activités indissociables. J’ai dès le début développé une pratique solitaire de la musique. Tout cela a naturellement accompagné les développements de la technologie, à la fin des années 90, quand les enregistreurs numériques ou les fameux 4-pistes sont devenus financièrement accessibles. C'était une bonne manière de commencer à enregistrer de la musique : procéder par couches, par ajouts, poser des ébauches sur un support puis laisser les sons se greffer, s’associer les uns aux autres. C’est une vérité connue, mais c’est souvent l'évolution des techniques qui détermine les pratiques artistiques et, in fine, engendre une esthétique neuve. Bref, au bout de dix ans, j'ai fini par acheter du matériel "semi-pro" pour réaliser ce qui deviendrait mon premier disque.
Je me souviens qu'au début, j'intellectualisais beaucoup le travail de composition, la manière d’envisager une mélodie. Je me demandais fréquemment ce qui fait qu'une mélodie est belle, et j'avais remarqué ceci : un bon mélodiste dispose d’une conscience instinctive de la pulsation, il parvient toujours à poser les notes du thème de façon très habile sur la pulsation, qu'elle soit ternaire ou binaire. Car une mélodie, ce n'est pas forcément une ribambelle de notes. Par exemple, si tu prends la mélodie de "Julia" de John Lennon - l'un des plus grands mélodistes -, il y une note qui se répète longuement... Ce qui crée le thème, ce n'est pas le renouvellement des notes mais leur placement sur la pulsation. Bien sûr, l’envoûtement est aussi lié à la progression d'accords qui vient après, mais c'est secondaire.         athanase 1@Yannis Roger

Quel genre de musique écoutais-tu à l'époque ?

En fait, avant de me remettre à la guitare et de m'essayer à l'écriture pop, j'écoutais surtout de la house music, de la techno, de la drum n’bass, du hip-hop. Je "mixais" et je commençais à avoir un niveau honorable. Je me suis même essayé à l’écriture et à l’enregistrement de musique électronique mais ce ne fut franchement pas une réussite. J'écoutais ce que les autres produisaient et je sentais que je ne pouvais pas rivaliser avec eux, je sentais que je n'y arriverais pas. Prends un artiste comme Kerri Chandler, le pape de la house new yorkaise de la fin des années 80 : c’est très impressionnant ! C'est la quintessence du genre pour moi, ses lignes de basses… des choses que je n'arriverai jamais à reproduire. En revanche, quand je me suis mis à écouter de la pop, je me suis dis que je pouvais peut-être créer quelque chose d’estimable dans ce domaine.

Et du coup, quels artistes t'ont amené vers la pop ?

Le déclic, je sais que ce n’est pas très original, ce sont les premiers albums de Radiohead. Aujourd'hui, c'est un groupe qui commence à pâtir d’une image un peu ringarde mais dans les années 90, ils ont sorti de très belles choses. Je pense à "The Bends", l’album où l’on trouve "Nice Dream", un morceau qui débute par une descente chromatique, avec deux notes qui résonnent en bourdon. Harmoniquement, il se passe quelque chose de pas ordinaire, et ça m'a tout de suite emballé. Finalement, la chose à laquelle je suis le plus sensible en musique, c'est l'harmonie. Après, j'ai tiré sur le fil de la pelote et découvert d'autres albums, d'autres groupes dont les Smiths, Elliott Smith, que j'adore (notamment les chansons où il double sa voix - technique que j'utilise presque toujours désormais).
Et puis, il faut aussi parler d'Alan Wilson, de Canned Heat, une référence vraiment importante pour moi. C'est un musicien méconnu qui figure pourtant parmi les plus grands artistes des années 60. Un chanteur de blues à la voix incroyable qui était également musicologue ; un musicien très libre et incroyablement doué, notamment pour l'harmonica. C'est l'un des meilleurs harmonicistes de blues du XXe siècle. Quand on l'entend jouer de l'harmonica et de la guitare, on sent que tout son corps s’engage, vibre, s’expose. Ce qui est fascinant, c'est sa capacité à être à la fois un théoricien de la musique et un extraordinaire praticien. Cette alchimie-là est rare dans la musique pop, où dominent la spontanéité et l’intuition.

C'est étonnant car l'influence du blues dans ta musique ne saute pas aux oreilles…

Le rapport avec le blues est d’abord vocal. Il faut poser sur le blues un regard exempt de préjugés, même si c'est un genre qui s’est ringardisé et qui s'est sclérosé à un moment de son histoire. A partir du revival de la fin des années 60, quand il s'est électrifié, le genre s’est figé en un canevas usé. Alan Wilson est mort, très symboliquement, en 1970. Le blues d'avant-guerre, celui des années 20 et 30, est entièrement acoustique : voix et guitares, dans leur simplicité nue. Ce qui caractérise le blues authentique, c'est l’engagement vocal, une forme d’expression des affects (douleur ou ferveur, qu’importe) qui vibre dans le timbre et l’inflexion de la voix, et qui captive l'oreille. Ma propre pratique du chant se rapproche du blues, du moins je l’espère, même si ce n'est pas flagrant. C'est une influence voilée mais bien réelle. L’influence du blues se manifeste aussi sur le plan de la composition. Dans le titre "The Blue" (cf. le clip ci dessous), j'ai glissé un clin d'œil harmonique pour clore un thème : une descente de quatre notes qui est l’une des figures classiques du blues. On a tendance à associer ma musique à une sorte de folk feutré contemporain alors que son essence est plus proche du blues - mais un blues passé au prisme du psychédélisme et de la recherche harmonique propre à la musique pop.

Comment travailles-tu ? Te fixes-tu des règles au moment de composer ?

Oui. Pour commencer, les chansons doivent durer deux ou trois minutes. Mon seul et unique but a toujours été de faire des chansons percutantes, incisives, courtes. De la pop pure. La chanson doit démarrer d'emblée, dès la première mesure, sans introduction ni préambule : pas de verbiage. Il faut que ça accroche dès le premier accord, dès que la voix retentit. Il faut créer un saisissement, hameçonner l'auditeur et ne plus le lâcher. Je déteste l’ennui en musique. C'est pour ça que je m'applique à faire court, à ne jamais emprunter mélodiquement et harmoniquement deux fois le même chemin. Il faut qu’une chanson avance, même si ça passe par des variations sur le thème… Les chansons des Beach Boys sont pleines de bifurcations mais sont dénuées d’excédent. Jamais de superflu.
Autre chose, je n'ai jamais aimé les refrains. A l’origine, la "chanson" est un genre strophique et narratif. J'ai l'impression que dans l'histoire, le refrain apparaît récemment et qu’il a pris de plus en plus de place, alors qu’il n’est qu’une perversion de la ritournelle en fin de strophe. Toute la priorité, dans l'histoire de la pop, a été donnée au refrain - évidemment pour des raisons commerciales. Combien de chansons où les couplets sont excellents mais où le refrain est raté ! C'est classique ! Le dogme de la ritournelle entêtante a perverti l’écriture pop : en courant après le refrain accrocheur, on se rue sur les poncifs, alors qu’on peut encore ciseler un bon couplet, sans opportunisme, car son rôle paraît subalterne. Prends "Lucy in the Sky" et son refrain claironnant (bon, ce n’est peut-être pas un très bon exemple, finalement)… Pour moi, je fais en sorte de m’épargner le passage obligé du refrain. A quelques exceptions près, bien sûr, comme "Downtown Girls".

En ce qui concerne les textes, leur écriture me donne encore du mal, ils ne me viennent pas facilement. C'est pour ça que "L'adieu" est composé sur un texte d’Apollinaire. Au début, classiquement, on reprend des textes de poètes célèbres. C'est un pis-aller. Pour moi, les textes ne sont pas très importants, en tout cas moins que le son des syllabes, leur sonorité. L'important c'est que les mots s’accordent avec ma voix. C'est compliqué : je sacralise un peu trop les mots, la littérature, ça me crée des inhibitions. En même temps je ne supporte pas les chansons à prétention littéraire. Quand Gainsbourg dit que la chanson est un art mineur, je le conçois tout à fait. Une chanson, ça reste une chanson. Ce n'est pas pour ça qu'on doit abdiquer toute ambition. Bref, j’essaie de me persuader que l’écriture pop, texte et musique, est un art mineur, afin de ne pas me brider, de me sentir moins contraint.

Et les arrangements ? Cette ambiance un peu brumeuse et évanescente que l'on retrouve tout au long de l'album faisait-elle partie de tes intentions dès le départ ou s'est-elle imposée progressivement ?

Non, cette couleur est venue au moment de la réalisation de l'album. C'est en manipulant le logiciel et ses effets, en faisant de l' "editing" qu’elle est apparue. Il serait prétentieux de dire que, lorsque que j'ai commencé à écrire des chansons, j'avais déjà anticipé mon "son". Ce "style", je ne sais pas comment l’appeler autrement, c'est vraiment la part de mon "art" qui ne relève pas de la copie, l’empreinte qui revient toujours quoi que je fasse. Ce type de production s’impose naturellement à mon esprit. Ce n'est pas conscient. Par exemple, pour le morceau que j'ai enregistré avec Barbara Carlotti (ndlr. pour un futur album), j'avais un nouveau synthé et je me suis mis en tête d’en explorer les potentialités. Je voulais vraiment trouver du nouveau. Au final, je suis retombé sur les mêmes sons, les mêmes textures qui me plaisent tant : des sons vaporeux et scintillants. Le scintillement, je l’associe à une vision assez féérique, quelque chose de très souriant. Les sons vaporeux sont plus diffus, et cette vapeur crée quelque chose de très doux, qui enveloppe l'auditeur. J'ai une aversion quasi absolue pour les sons brutaux, agressifs. Je cherche plutôt à, disons, caresser l'oreille de l'auditeur. Il y a une peur de l'agression auditive qui se retrouve même dans ma façon de mixer les chansons. Je cherche systématiquement la chaleur, la rondeur. L'ingénieur du son qui a fait le travail de mastering  a réussi à accompagner cette volonté et à la magnifier. Une sorte de pacte de non agression avec l'auditeur ! 
Pour résumer, je recherche la fluidité et la simplicité, même si j'ai bien conscience qu'en cours de route il y a une espèce d'exigence naturelle qui va rendre les choses plus compliquées. On en revient toujours à l'idée de départ : ne pas lâcher l'auditeur, faire en sorte que rien ne l’agresse, et en même temps ménager en permanence des micro-événements dans l'harmonie, la mélodie ou l'instrumentation.


"The Shaking Aspect of Summer", disponible en digital (Fauvel and tale).
Photos de Lucie Jego et Yannis Roger. Merci à Laurent.

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