Antony désole définitivement avec le clip de "Cut the World"

09/08/2012, par Christophe Despaux | Clips |
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Il arrive très fréquemment de tomber sur des clips à la bêtise infuse, à la vulgarité surpuissante, voire à la conjonction fatale de ces deux états (comme le récent "New Lands" de Justice qu'on vous a épargné ici). Mais il est beaucoup plus rare et même rarissime de découvrir des clips authentiquement infâmes et révulsants de leur idée à leur réalisation. "Cut the World" d'Antony and the Johnsons appartient à cette catégorie. A sa première vision, on a même pensé - Willem Dafoe aidant - que Lars Von Trier en était le réalisateur. Eh bien, non, puisqu'il s'agit de NABIL (avec des majuscules, tant qu'à faire), alias du sieur Nabil Elderkin - et qu'on oublie vite son nom. Décomposons la chose en partant de l'argument.

Celui-ci décalque le récent "Sixteen Saltines" de Jack White, en remplaçant les gentils enfants devenus sauvages, par des femmes tout à fait lambda dont la folie se limite au meurtre de sang des hommes à leur portée. Des crimes dont on ne verra que celui de Dafoe, businessman égorgé par sa secrétaire (Carice Van Houten, la "survivor girl" du "Black Book" de Verhoeven) qui à la vision d'un nuage noir enflant dans le ciel devient froidement possédée et passe à l'acte dans un plan d'une littéralité pachydermique (Antony entonne un "Cut the World" à l'instant fatidique). Le patron zigouillé, notre héroïne parcourt groggy les couloirs de son building, croisant d'autres femmes dans son cas, qui avec un pied de lampe, qui avec des ciseaux. Tout ce petit monde sort et vaque sur une place comme hypnotisé avant de se regrouper incidemment autour d'une femme plus mûre qui semble valider d'un seul regard l'acte de Van Houten. Il s'agit de Marina Abramovic, l'artiste contemporaine herself, seule de toute la bande à utiliser du rouge à lèvres (le puritanisme américain interdit-il le maquillage aux employées de bureau ?, voilà bien la seule question intéressante soulevée par ce clip).

Reprenons : une morue-gourou léthale a peut-être induit par dieu sait quels pouvoirs la suppression de la gent masculine sur un rayon de 5 km, et tout semble aller, brave new world ! Bien qu'encore un peu zombies, les femmes sont libérées, ouf ! Le regard de la maîtresse signifie : "tu as bien fait ! tu as brisé tes chaînes, pauvre secrétaire soumise". Ajoutons que les quelques plans sur Dafoe montrent un homme décent, rêveur, humain, a-t-on envie d'ajouter dont le bleu de l'oeil rappelle celui de Van Houten. Leur unique scène avant le meurtre est cordiale - NABIL maintient le son direct pour qu'on entende leur échange - il semblerait même qu'il y ait quelque "crush" entre eux. Il apparaît donc que son élimination est clairement transcendante, puisque l'homme en lui-même, quoique à forte responsabilité, ne semble pas une ordure de base. Il doit donc mourir parce que c'est un homme, et que les hommes, c'est le monde (cf le refrain d'Antony au moment du geste fatal), et que le monde, évidemment, c'est le mal (pollution, guerre, offenses faite aux femmes). Suit-on ? L'acte meurtrier de Van Houten s'accompagne donc d'une larme qui perle de son oeil et coule dans celui de Dafoe (attention, Kapital Symbole), témoignage d'amour et de compassion qui signifie clairement : si je te tue, c'est pour ton bien, celui du Monde et de notre Déesse-Mère Gaïa (probablement incarnée par la sectagénaire dévariée Abrahamovic - puisqu'on est dans le sacrifice et le biblique déformé).

De deux choses l'une, soit le lecteur est définitivement abîmé par la sur-modernité, le Spectaculaire Intégré et l'abrutissement incessant auquel il est soumis (mais dont on ne participe pas, hein ?, sinon je m'abrahamovicise !), et tout cela lui semblera normal voire défendable, y compris cette vision Valérie Solanas du féminisme intégral (surtout qu'ici, les meurtrières ne sont pas des Ménades hurlantes, mais des femmes intégrées, décentes et correctement vêtues).

Soit il lui reste un peu du monde d'avant dans la tête, et une telle immondice filmique pompeuse et réfrigérée - aucune jouissure série B-bête ici - le convaincra de la nocivité musicale et désormais globale du sieur Antony dont le brame transgenre nous broute depuis près d'une décennie.

Imaginons pour finir - avant de retourner fébrilement à Philippe Muray dont quelques lignes au hasard feront office d'antidote à cette chose - que NADEBILE eut l'idée inverse et mis en scène tous les hommes de la Défense étripant en pleurant leur secrétaire/femme de ménage avant de rejoindre sur la dalle Jean-Marie Bigard en marcel et suspensoir : comment aurait-on accueili pareille proposition ? En la trouvant poétique, merveilleuse, inoffensive ou de combat ? Je vous laisse conclure.

 

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