Amen Dunes : "Mon nouveau disque est davantage dans la lumière"

08/08/2018, par | Interviews |
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Tortueux et passionnants, les albums précédents du New-Yorkais Damon McMahon, alias Amen Dunes, ne nous avaient pas vraiment préparés à “Freedom”, sorti au début du printemps. Si les thèmes abordés sur ce nouveau disque sont souvent intimes – Damon y évoque ses parents ou des proches, sur un mode plus allusif que narratif –, on sent une volonté de clarté et d’ouverture à un plus large public. Les deux irrésistibles morceaux envoyés en éclaireurs, “Blue Rose” et “Miki Dora”, témoignaient de cette nouvelle approche, où les fêlures et doutes existentiels de l’artiste sont cachés derrière des basses rondes, des guitares discrètement funky et des synthés proprets.

Amen Dunes ayant préféré préserver sa voix avant son dernier concert parisien, nous l’avons finalement interviewé par e-mail. Ses réponses souvent laconiques, voire lapidaires, esquissent un rapport intense et spirituel à la musique : certainement pas un simple passe-temps, sûrement plus qu’un gagne-pain, plutôt une façon d’être au monde, envers et contre tout.

Ton nouvel album est plus accessible que les précédents, sans être non plus totalement mainstream. Dirais-tu que c’est le plus serein, même si tu y abordes des sujets graves ?
Damon McMahon (Amen Dunes) : Le fait qu’il soit plus facile d’accès était purement intentionnel. Et oui, c’est celui où il y a le moins de conflits internes, disons.

As-tu l’impression de franchir une nouvelle étape avec ce disque ?
Absolument.

Certains artistes ou disques ont-ils été des influences importantes dans l’écriture et l’enregistrement de “Freedom” ?
Je suis revenu à tous les maîtres du songwriting et de la pop music : le regretté Tom Petty, Bruce Springsteen, Bob Marley, INXS et Michael Jackson, mais également Massive Attack ou Aphex Twin. J’étais intéressé par la musique qui touche un public de masse, et j’ai voulu étudier la façon dont elle était conçue.

Peux-tu nous présenter les principaux collaborateurs sur le disque ?
Parker Kindred à la batterie a été mon collaborateur principal, c’est lui qui a aidé à mettre en forme les arrangements. Jordi Wheeler, aux claviers et à la guitare, a eu également un rôle important. Ensuite sont arrivés Panoram [Rafaelle Martirani], aux synthés, et Delicate Steve [Steve Marion] à la guitare lead. 

On entend des beats légèrement funky sur certains morceaux. As-tu déjà envisagé de t’aventurer plus avant dans la dance music ? Ou d’utiliser davantage l’électronique d’une façon rythmique ?
Je considère que chaque chanson de l’album est un titre dance, et pour moi c’est totalement funky, pas “légèrement”. Tout l’album a été réalisé dans cette idée : être funky, au sens de “sexy”. Et oui, j’aimerais aller plus loin dans cette direction.

Plusieurs de tes chansons portent pour titre de “grands” mots : Love, Freedom, Time, Believe… Penses-tu qu’on peut facilement aborder de tels sujets dans une simple chanson ?
Absolument pas, du moins pas à travers les mots… Mais “énergétiquement”, oui.

Ta voix a été comparé à celle de chanteurs les plus divers. La trouves-tu particulière, et l’aimes-tu ?
J’ai une voix singulière, “idiosyncratique”, et je l’aime plus que bien des choses dans ma vie.

Tu as sorti la plupart de tes disques sur le label Sacred Bones. Es-tu ami avec d’autres groupes du label ? La plupart d’entre eux semblent jouer une musique plus sombre que la tienne aujourd’hui.
Ils s’habillent peut-être en noir, mais vous vous apercevrez que ma musique est plus sombre que celle de tous les groupes de ce label, si vous écoutez attentivement et faites vraiment attention. Cela vaut en tout cas pour mes disques précédents, le nouveau est davantage dans la lumière, je pense. Sinon, je ne connais pas les autres groupes sur Sacred Bones. La plupart de mes amis ne sont pas musiciens.

Le plus souvent, tes morceaux ne suivent pas l’alternance habituelle couplet/refrain, ils sont plutôt construits sur un motif répété avec de légères variations. Commences-tu généralement à jammer sur un riff de guitare pour construire la chanson ? As-tu déjà des paroles, ou du moins des fragments, ou cela vient-il plus tard ?
Je pense que l’écriture d’une chanson commence avec une mélodie et quelques accords, et que tout le reste en découle. Je chante de façon abstraite au départ et les mots se forment peu à peu, d’eux-mêmes, sans que ce soit vraiment conscient et dirigé. Puis tout se met en place progressivement.

Sur la brève intro de l’album, un enfant parle au début, puis une femme à la fin. Peux-tu nous dire de quoi il s’agit ?
C’est Panoram qui a trouvé cette voix d’enfant. Quant à la femme, c’est ma mère [chez qui on a diagnostiqué un cancer en phase terminale le jour où il commençait à écrire l’album, NDLR] citant l’artiste Agnes Martin : “I don’t have any ideas myself; I have a vacant mind”. L’un et l’autre représentent l’éternité, Dieu, et un état d’illumination [“enlightenment”, qui signifie également “instruction”, “connaissance”, NDLR].

Tu portais un T-shirt du groupe électro-rock indus KMFDM lors de ton dernier concert à Paris, et des T-shirts vendus au merch étaient ornés d’une photo d’Antonin Artaud. Es-tu attiré par des expressions artistiques qui peuvent s’éloigner de la bienséance ?
Ça me fait plaisir que tu aies remarqué ça. Artaud est une autre manifestation de ce qui est exprimé dans la citation d’Agnes Martin, et qui rejoint le propos global de l’album : l’abandon de soi [“relinquishing of self”] par divers moyens – c’est-à-dire se connecter à Dieu. Sa version était plus extrême, la destruction de son corps pour atteindre quelque chose de plus haut, mais l’objectif était similaire.
Quant à KMFDM, Skinny Puppy et quelques autres du même acabit, ce sont les seuls groupes que j’ai écoutés ces une ou deux dernières années.

 

En bonus, une playlist Spotify élaborée par Damon avec des morceaux d'Amen Dunes et diverses influences, de la pop d'Aztec Camera ou des La's à la musique industrielle de Throbbing Gristle, en passant par The The (à qui on pense parfois un peu en écoutant “Freedom”) ou les expérimentations de This Kind of Punishment, obscur groupe néo-zélandais de la galaxie Flying Nun, dont les disques ont été réédités cette année chez Superior Viaduct. Entre autres bonnes choses.

Photo : Anna Gaca.

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