Amanda Palmer - Interview

08/10/2012, par Christophe Despaux | Interviews |
  • Facebook
  • Twitter
| permalien

 Amanda Palmer

Le grand cirque barockeux d'Amanda Palmer est de retour : il a nom "Grand Theft Orchestra" et il met carrément la main dans la culotte des eighties sur un "Theatre Is Evil" très corsé. L'occasion de rencontrer l'exquise, magnétique et polémique ex-chanteuse des Dresden Dolls (message personnel : juste un troisième album, please !) qui s'est récemment illustrée avec une sombre histoire de musiciens non payés. C'est que la femme aux sourcils calligraphiés ne fait rien comme les autres : qui a ressuscité Amanda Palmer ?

Comment t'est venu le surprenant titre de ton dernier album, "Theatre is Evil" ?

C'est une blague, bien sûr, mais si on le prend au pied de la lettre, le titre fonctionne également. Ma musique est théâtrale, j'ai grandi dans le théâtre. C'est ironique et premier degré à la fois. La majeure partie de ce qui se fait au théâtre est quand même épouvantable. Rien n'est pire que le mauvais théâtre, et le théâtre en tant que tel est une forme d'art qui se meurt. J'aime passionnément le théâtre, et cette désintégration me fait beaucoup de peine. Toute personne qui me connaît comprendra l'humour du titre, enfin, je l'espère. A l'origine, nous avions conçu l'album et pressé les CD promos sous le titre de "Theater Is Evil" ; mais sur Twitter, beaucoup de fans ont demandé à ce que "Theater" soit remplacé par "Theatre", surtout les Anglais qui croyaient à une faute d'orthographe. En anglo-américain, le mot avec "er" se réfère au bâtiment, celui avec "re" à l'art. Ce sont donc les fans qui m'ont forcé à changer le titre, et c'était un très beau moment. Comme je n'ai plus de label, j'ai appelé mon manager en le prévenant qu'il allait me tuer - les promos "watermarkés" avaient été envoyés aux journalistes, un article du NY Times était sous presse, tous avec l'ancien titre - parce qu'il fallait, quoiqu'il advienne, changer le titre ! Il a suffi de 20 minutes, et d'une centaine de fans qui me suppliaient de changer, j'ai lancé un vote : 87 % étaient pour "Theatre" au lieu de "Theater". On a donc changé, et il doit rester 500 exemplaires promo avec le titre "Theater Is Evil", de vrais collectors ! Ce qui est bien, c'est d'avoir eu cette opportunité. Avec une maison de disques, on m'aurait répondu : "C'est trop tard ! Va te faire f**tre !".

Tu es une artiste très soucieuse de démocratie...

Ou totalement égocentrique, cela dépend du point de vue.

"Theatre Is Evil" est ton album le plus pop à ce jour, avec une dominante complètement eighties… Un retour sur tes jeunes années ?

Non, je ne me retourne pas sur le passé ; depuis le départ, mes chansons sont influencées par ce que j'écoutais à l'époque. Avec les Dresden Dolls, mon songwriting sonnait moins eighties du fait des instruments, un piano et une batterie. Mais ce sont mes racines musicales. Adolescente, j'avais très peur d'être cataloguée "pop". Si j'écrivais une chanson avec trois accords, je m'arrangeais pour la bousiller, je ne voulais pas qu'elle ait l'air normale. En tant que compositeur, c'est un très bon exercice. Mais pour ce disque, j'ai considéré que j'avais assez de crédit désormais, et je me suis autorisé à être moins alambiquée. Les chansons sont venues spontanément, elles étaient simples, et je savais exactement ce dont elles avaient besoin en termes d'arrangements : je savais qu'une telle était la chanson Cars, et qu'une autre avait besoin d'un traitement à la Depeche Mode. C'est la première fois que je me laisse être aussi directe, je suis très contente du résultat.

Comment as-tu choisi tes musiciens ?

J'ai d'abord écouté les chansons. Puis j'ai cherché des groupes au complet qui aimeraient collaborer avec moi - mais le problème est que les groupes ont généralement déjà leur propre agenda à suivre. Et en écoutant les chansons de "Theatre Is Evil", je savais qu'il me fallait un groupe standard : guitare-basse-batterie au minimum avec des musiciens très créatifs. Et voici deux ans, quand j'ai vraiment commencé à m'y atteler, j'ai revu mon ex, Michael McQuilken, mon copain d'avant Neil. Il terminait ses études de mise en scène à Yale. Avant même d'être ensemble, on s'était rencontrés pour faire du théâtre ensemble, c'est un excellent metteur en scène, ainsi qu'un excellent batteur. Mais, au lieu de cela, nous sommes finalement tombés amoureux, puis nous nous sommes séparés, et la collaboration est tombée à l'eau. J'ai rencontré Neil (Ndlr : Neil Gaiman, l'écrivain qu'elle a récemment épousé), et donc quand j'ai revu Michael bien plus tard, je lui ai parlé de ce disque, de mon désir de faire un show très théâtral et que ce serait le moment idéal pour travailler ensemble. Au départ, je ne pensais qu'à la mise en scène et aux décors, mais il a très vite ajouté qu'il pouvait aussi faire le batteur. J'ai accepté et il m'a présenté Chad Raines qui est guitariste, trompettiste et joue du synthé. Chad a grandi avec la musique des années 80, nous sommes la fraction "new-wave" du groupe, tandis que Michael est plus funk, musiques industrielles et d'autres choses plus dures. Il ne manquait qu'un bassiste : Jherek Bischoff, qui a joué plus de 10 ans dans un groupe avec Michael.

Et le producteur ?

Au départ, c'est Ben Folds, mon producteur sur "Who Killed Amanda Palmer ?" qui devait produire "Theatre Is Evil". Je l'avais contacté en le prévenant que mes nouvelles chansons étaient poppy, eighties, et qu'il allait adorer. Il était d'accord, mais entre temps, il s'est retrouvé en plein divorce et, du coup, n'a plus eu la possibilité. John Congleton était sur ma short-list. Je voulais un producteur qui parle couramment la musique des eighties et qui comprenne mes démos sans que j'aie rien à lui expliquer. C'était tellement évident pour moi, ce dont ces chansons avaient besoin en terme de son, que ça devait l'être aussi pour le producteur. Il fallait que ce soit quelqu'un qui ait produit de la musique dans les années 80 ou qui ait grandi comme moi avec cette musique. J'ai contacté pas mal de monde : cela disait bien à Trent Reznor mais il était trop occupé ; Stephen Street m'a répondu par e-mail, mais trop tard, et enfin John. L'histoire la plus amusante avec John est qu'il m'a approché il y a trois ans. Il a demandé mon adresse mail à Annie Clark de St. Vincent (Ndlr : qui chantait sur "WKAP"), alors qu'ils bossaient tous les deux, et il m'a écrit pour me dire qu'il adorait les Dresden Dolls.

Amanda Palmer

Tout le monde adore les Dresden Dolls !

Non, crois-moi, tout le monde ne les adore pas ! Il faut un goût très particulier pour vraiment apprécier les Dresden Dolls. Je sais ce dont je parle, j'étais dans le groupe (rires). Donc, John m'a écrit il y a 4 ans en se réclamant d'Annie, c'était à l'époque de "WKAP". En substance, il m'a dit : "Tu ne me connais pas, voilà les disques que j'ai produits, j'adore tes chansons, on doit travailler ensemble". Je l'ai remercié en lui disant que je n'avais aucune idée du prochain disque que j'allais faire, mais que je le gardais sous le coude. Six mois après, on s'est croisé au festival SXSW où j'étais en promo. J'étais arrivée d'Australie la veille, complètement explosée à cause du décalage horaire et complètement bousillée par une rupture. C'était une de ces journées bizarres où rien ne se passe comme prévu ; je devais déjeuner avec Tori Amos dans un hôtel, puis rencontrer John au festival. J'ai pu faire les deux, en plein brouillard. John était avec son manager, je l'ai trouvé très cool. Je venais d'écrire "Do It With A Rockstar", j'en avais une version toute pourrie au piano sur mon iPhone, je lui ai fait écouter en le prévenant que je ne pourrai pas faire cet album avant au moins un an, le temps de me dégager de ma maison de disques. On s'est bien entendu tout de suite. 

Tu as réussi un gros coup en récoltant un million de dollars à l'occasion de ta levée de fonds sur Kickstarter ! Tes fans semblent prêts à faire n'importe quoi pour toi…

C'est vrai ! Notre histoire est une belle histoire à cause de ceci (elle montre son ordinateur…)

Tu es une artiste très connectée, tes sites sont très beaux, tu as un blog, tu twittes beaucoup… D'où te vient ce goût ?

C'est vraiment quelque chose d'important pour moi. Quand je dis que cette partie du job est celle que je préfère, alors qu'en soi, la musique est plutôt une corvée, les gens pensent que je plaisante, mais non ! Si j'ai voulu être musicienne, c'est pour rencontrer les gens, c'est ce qui me fait avancer, la musique n'est qu'un outil pour ça, comme internet.

C'est curieux parce que ta musique est beaucoup moins consensuelle que ton désir de rencontrer des gens…

Je ne pourrais jamais faire de la musique que tout le monde aime ; ça me rendrait absolument folle.

A propos de groupes fédérateurs, tu t'es récemment illustrée avec un mini-album de reprises à l'ukulélé de Radiohead. Aimes-tu vraiment ce groupe ou était-ce ironique ?

Oui, je les aime vraiment, mais c'était une sorte de blague. Ce disque est arrivé par accident. Au départ, j'ai formé le désir très conscient de reprendre "Creep" au ukulélé pour une soirée en hommage à un ami. Je suis allée dans un magasin en acheter un, puis sur internet pour trouver les accords - ça n'était pas très dur, il n'y en a que quatre - et je ne devais le jouer qu'une seule fois. Mais la chanson, l'occasion, tout a été extraordinaire. C'est difficile en tant que pianiste de décrire l'impression physique que te procure le ukulélé, mais c'est incroyablement libérateur. Ça n'a besoin de rien, tu peux le prendre avec toi et en jouer à n'importe quel être humain dans n'importe quelle pièce, c'est un instrument très humble, tu ne peux pas faire le malin avec, et en plus c'est très facile d'en jouer ; c'est tout simplement l'inverse de ce que je déteste avec le piano, la souffrance, le drame, çan'est que de la joie ! Et pouvoir marcher au milieu de la foule pendant le show a été une révélation : "hé, je n'ai pas besoin de cette énorme chose pour rentrer en contact avec le public, je peux le faire rien qu'avec ce tout petit instrument !". J'ai toujours voulu apprendre la guitare, mais je suis trop paresseuse et puis c'est difficile, alors que là, j'ai appris "Creep" en une nuit, sans effort ! J'ai refusé d'en apprendre d'autres, et j'ai passé la soirée à jouer "Creep". Six mois plus tard, Michael - avec qui je sortais à l'époque - m'a appris "Fake Plastic Trees", toujours les mêmes trois accords, et je me suis dit : avec trois chansons de plus, je pourrais faire un EP. J'adore l'idée que Radiohead fait du Radiohead, mais qu'en dessous - ou à côté - Thom Yorke est un songwriter exceptionnel. Ça ne s'entend pas à chaque fois, comme s'Il ne voulait pas que ça se sache, mais il est un peu comme moi, il réprime son côté pop. Plonger dans le marécage Radiohead et en sortir des pop-songs, j'ai vraiment adoré ! C'est mon premier disque avec un volume normal, sans hurlement, sans drame, un disque très calme. Après mon premier album solo qui était tout l'inverse, ça m'a fait un bien fou.

Sais-tu ce qu'en a pensé Thom Yorke ?

Je l'ai rencontré par hasard, dans un bar à New-York. Radiohead venait de jouer au Saturday Night Live, c'était tard le soir, j'avais rendez-vous avec des amis, et il était assis, pas très loin de ma table. Je n'ai pas voulu l'ennuyer, il était avec du monde, j'ai attendu qu'il parte, je l'ai rejoint et je me suis présenté : "Bonjour Thom ! Je suis Amanda Palmer, je ne sais pas si tu me connais mais je viens de faire un disque de reprises de Radiohead à l'ukulélé". Et il m'a répondu : "Oh ! Ça a l'air super !" (Rires). Il a ensuite ajouté - et ça m'a fait chaud au coeur - que plusieurs membres de Radiohead étaient à fond dans l'ukulélé à ce moment, comme si je les avais inconsciemment influencés sans qu'ils le sachent.

Imagine qu'ils fassent un album de reprises d'Amanda Palmer au ukulélé !

J'aimerais bien ! Rien que Thom Yorke et Jonny Greenwood. A la limite, les autres faisant des percus avec des instruments de cuisine…

Sais-tu qu'on entend les Dresden Dolls en 2007 dans un moyen-métrage de Franck Beauvais : "Compilation - douze instants d'amour non partagé" ?

Non, je n'en ai pas entendu parler. Quelle chanson ?

La version live de "Coin-Operated Boy", celle avec "fuck you in the ass" (Ndlr : qui disparaîtra opportunément de la version studio). C'est un beau documentaire où Beauvais fait écouter in extenso à un jeune homme qu'il aime sans retour douze morceaux importants pour lui dont cette chanson des Dresden Dolls.

Je vais chercher ça sur internet, et je l'inviterai à un show !

Amanda Palmer

Ta musique est tellement forte qu'elle crée un lien pratiquement indélébile entre tes fans et toi. Comment fais-tu pour toucher à ce point ton public ?

Je pense que c'est une combinaison de différentes choses. J'ai beaucoup appris à ce sujet en étant "street performer" (Ndlr : Amanda Palmer a, plusieurs années durant, fait la statue vivante dans les rues de New York). Quand tu peux toucher ton public, quelle que soit ta pratique - arts visuels, musiques, livres), alors tu te rends disponible pour lui, et il t'en sera toujours reconnaissant. Pour cela, tu dois te rendre vulnérable. Le public est prêt à tout pour aider les artistes qu'il aime. Les maisons de disques ne comprennent rien à cet échange d'émotions très particulier, ça n'a rien à voir avec les chiffres, l'argent ou les charts. C'est un trafic d'émotions, d'expériences humaines. Si tu es prêt à être aidé en tant qu'artiste, on t'aidera. Il faut qu'il y ait de la réelle gratitude de ton côté, un artiste arrogant n'ira pas loin. Ce n'est même pas la peine que ton art - ou ta musique - soient émotionnels, tu dois affecter les gens en leur donnant quelque chose, et ils voudront te rendre plus. En tant qu'être humain, je pense que nous sommes fondamentalement créés pour montrer notre gratitude dans ce genre d'expériences, à moins évidemment d'être un trou du cul (Rires).

Quels sont les spectacles ou performances qui ont été importants pour toi ?

D'abord, voir The Legendary Pink Dots en concert avec Edouard Ka'Spel transmettant parfaitement son art et ses émotions. Puis, à vingt-deux ans, assister à une performance à Londres : "The People Show", et peut-être aussi me former au lycée au théâtre expérimental. En une seule année de ma jeunesse, j'ai tout découvert : Philip Glass, Bob Wilson, Laurie Anderson, Anna Deavere Smith, et j'ai compris qu'il n'y avait pas de limites. C'est d'ailleurs pour cela que j'aime aussi profondément "Titanic"  et je n'en ai pas honte (Rires).

Propos recueillis par Christophe Despaux

Photographies de Julien Bourgeois

les derniers articles


»» tous les articles
»» toutes les chroniques de disque
»» tous les posts du blog
»» tous les CR de concerts et festivals