Alexander Faem - Interview

28/03/2012, par Rémi Mistry | Interviews |
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Alexandre Faem fait partie des hommes de l'ombre de la pop française. Auteur, compositeur, interprète, arrangeur, producteur, ce Rouennais d'origine tente depuis près de dix ans, en solo ou avec son groupe Gülcher, de se frayer une place dans le marasme d'une industrie musicale agonisante. Rencontre à l'occasion de la sortie de "Bataille Royale", un second album ambigu et offensif à la tonalité plus rock, où il pose en costume de hussard. La guerre est déclarée ?

Alexandre Faem

Par rapport à tes précédents projets, notamment "Agent 238", "Bataille Royale" évoque moins de références musicales immédiates. Il n'y pas d'esthétique ni d'ambiance qui renvoie au passé. C'est une volonté de ta part ?

Exactement. L'idée était de rompre avec "Agent 238", mon précédent album. Pas que je ne l'aime pas, au contraire, mais je l'avais réalisé en me disant que ce serait peut-être le dernier. C'est pour ça qu'il y avait beaucoup d'arrangements. Il était peut être un peu connoté par ses ambiances et ses arrangements cinématographiques avec un début, un milieu et une fin. Pour "Bataille Royale", je ne voulais pas faire la suite de cet album. Je voulais que chacune des chansons soient indépendantes l'une de l'autre même si il y a au final une thématique qui les relie entre elles. De toute façon, je n'aime pas la continuité. Par exemple, je sais déjà que le prochain album ne ressemblera pas à celui-là. Là, j'avais vraiment envie de changer, partir sur un côté plus rock qui est davantage adapté à la scène. La formation basse-guitare-batterie-piano est idéale. Pendant les concerts de l'"Agent 238", on péchait par l'absence des violons, on les avait mis sur une bande… Sur "Bataille Royale", le premier titre "Correspondant de Guerre" fait un peu la liaison avec "Agent 238" avant que l'album ne parte vers quelque chose de différent.

Sur l'album, tu joues à peu près de tous les instruments. As-tu une formation classique ou es-tu autodidacte?

J'ai fait de la guitare classique pendant deux ans une école de musique étant gamin. Ensuite, j'ai appris seul. Je joue de tous les instruments sauf de la batterie. J'ai des connaissances musicales correctes mais je ne suis pas un arrangeur au sens strict... J'entends ce que je dois jouer et je sais le reproduire aussitôt, ça m'aide beaucoup.

Et ta voix, c'est quelque chose qui te préoccupe ?
On tend toujours à s'améliorer. L'idée est de toujours sous-chanter, je déteste les grandes voix. Pour moi, la voix doit être comme un arrangement de guitare et ne jamais en faire trop. J'ai demandé à Clara Enghoff, qui chante sur le disque, de sous-chanter. Elle a une voix très jazzy avec du coffre, elle chante très bien mais ce n'est pas un album pour la voix. C'est un choix, une esthétique globale.

Chez nos confrères de Gonzaï tu faisais référence au "Paris 1909" de John Cale en expliquant qu'il t'avait appris à orienter les arrangements de façon à ne pas sonner comme une symphonie pop du pauvre. C'est quoi le secret pour faire un objet pop original sans gros moyens ?

L'idée est d'être justement un peu autodidacte, de ne pas respecter les règles harmoniques que l'on m'a apprises au conservatoire. Tenter, comme John Cale, des idées d'arrangements qui ne vont pas forcément ensemble. Par exemple, mettre des violons distordus sur des rythmiques assez rock. J'ai vu récemment John Cale à la Salle Pleyel quand il a joué cet album, c'était vraiment super... Bon en fait, je me souvenais plus avoir dit ça (rires). Dans une chanson, il y a une ligne mélodique, des lignes vocales et les arrangements sont là pour ouvrir des chemins, des espaces en dehors de la ligne mélodique. Il faut à chaque fois faire partir la chanson vers autre chose, ce qui l'enrichit harmoniquement, mais aussi spirituellement. C'était mon approche pour "Agent 238". Sur celui-ci, c'est un peu moins le cas parce qu'il est plus compact, plus rock, plus pop. Il y en a même qui lui reconnaissent une touche un peu plus synthétique. On m'a dit : tu te concentres sur l'essentiel des arrangements et ça te réussit !

Dernièrement, Mehdi Zannad (qui a également sorti il y a peu un album de pop en français "Fugue") nous expliquait qu'il était convaincu que l'idée de flux idéal de l'anglais pour la pop était en partie artificielle. Selon toi, la pop peut-elle sonner correctement avec la langue française ? Est-ce important pour toi de chanter en français ?

Pour moi, la pop en français a toujours très bien sonné. C'est vrai que les Anglais et les Américains ont beaucoup de modèles de belles voix dans la pop, notamment les Beatles ou les Zombies. En France, on n'a pas de modèle de voix. En ce qui concerne le sens, c'est plus important d'exprimer des choses fortes dans sa langue car même si on se débrouille en anglais, ça reste quand même très superficiel. Dernièrement, il y a une sorte de prise de conscience du fait que la langue française peut consonner autrement qu'en dehors de la variété, avec des textes et des choses à la fois légères et profondes. Par exemple, les albums de Laetitia Sadier (ndlr : chanteuse de Stereolab) donnent cette impression. Il y a une vraie profondeur intellectuelle, une vraie vision de la société mais toujours avec une sorte de légèreté. Je crois qu'il y a un avenir pour le français dans la pop et on est, entre guillemets, les précurseurs. Ici, il n'y a pas encore les fondements parce que le marché anglo-saxon écrase tout et il y a de plus en plus de groupes français qui chantent en anglais car justement ils ne se sentent pas reconnus dans leur langue. Honnêtement, moi et d'autres, on en paye un peu les frais. Lorsqu'on envoie le disque à des radios, ils ont encore du mal à comprendre. Ils le trouvent bizarre alors que c'est juste un album de pop, certes peut être un peu plus ambitieux que certains, mais j'estime ça abordable.

Tu as des références, des modèles en matière de pop française ?

J'en ai plein. J'aime beaucoup William Sheller depuis tout petit. Au début quand j'en parlais, ça faisait marrer les copains. Ils ne connaissaient pas bien donc ils l'associaient à la petite variété alors que c'est tout le contraire ! Par exemple, son dernier album "Avatars" sonne incroyablement bien. Aucun groupe de pop français n'arrive à faire sonner aussi bien un album. Autre référence : Gainsbourg évidemment. Il a clairement sauvé la chanson française. Sinon, il y a aussi Nino Ferrer ou Brassens pour les textes. Dans un autre genre, j'aime bien Taxi Girl. D'ailleurs, je connais bien Laurent Sinclair (ndlr : à l'époque claviériste de Taxi Girl) qui avait beaucoup aimé l'"Agent 238" et qui voulait jouer sur scène avec nous. Malheureusement, ça ne s'est pas fait. Il y quelques années, il y avait aussi L'Affaire Louis' Trio. Mais des groupes d'envergure comme ça avec une esthétique, des voix, des paroles, des musiques qui suivent, il y en a finalement très peu. Généralement, il y a toujours quelque chose qui cloche. Dans la scène actuelle, j'aime la démarche de Mustang, un groupe vraiment intéressant. Je ne suis pas fan du premier album mais le deuxième me séduit beaucoup et je reconnais une véritable qualité dans le texte. Pour moi, s'ils continuent comme ça, ils vont devenir un des plus grands groupes français en se sortant de leurs influences évidentes fifties/sixties pour aller vers un son plus "moderne". Plus largement, Stereolab est un groupe qui m'a fasciné longtemps. La première fois que je l'ai entendu, je me suis demandé d’où sortait un tel son. Ils ont fait un sacré parcours. Ils ont eu la chance d'avoir eu du succès. Sauf en France où il a seulement gardé un public d'initié. Je me souviens que Laetitia Sadier avait laissé un message à mon label car "Agent 238" lui avait plu. Ça m'avait vraiment touché.

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