Albums - Daddylonglegz, Turzi, Bruno Fleutelot

16/11/2005, par | Albums en bref |
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ALBUMS par Vincent Arquillière

Trois disques et trois artistes français pas forcément très proches, malgré un goût commun pour l'expérimentation sonore, les plages instrumentales et une certaine abstraction. Conseillés en tout cas à ceux qui trouvent que le rock et la chanson d'ici, malgré une qualité d'ensemble inimaginable il y a encore quinze ans, a parfois tendance à tourner un peu en rond.

DADDYLONGLEGZ - An Unexpected LandingDADDYLONGLEGZ - An Unexpected Landing
(Site)

DaddyLonGlegZ (DLGZ) est un sextette lillois ( batterie, basse, guitare, saxophone, machines et chant) formé en 1999. Le groupe a passé ses premières années à répéter dans les sous-sols d'une salle de la ville et à se produire sur scène, donnant une centaine de concerts, essentiellement dans le Pas-de-Calais et en Belgique. Autant dire que leur première démo n'est pas vraiment l'œuvre de débutants, même si la musique de DLGZ a dû encore évoluer depuis son enregistrement (il date curieusement de juin 2003, à l'exception du dernier morceau, un peu plus récent). Un coup d'œil sur leur liste non exhaustive d'influences est éclairant : on y trouve des incontournables du jazz (Coltrane, Mingus, Miles Davis, Don Cherry), la frange la plus progressiste du metal (Tool, Primus, Perry Farrell), de grands sculpteurs de bruit (Pixies, Sonic Youth, Fugazi), de l'electro à tête chercheuse (The Orb, Aphex Twin), et pas mal d'inclassables qui cherchent ou ont cherché à repousser les limites du rock (Soul Coughing, Tortoise, Jaga Jazzist, Tied and Tickled Trio, et même Tom Waits). Tous ces points de référence se retrouvent à des degrés très divers dans leur musique, dont l'approche rythmique doit sans doute aussi beaucoup au dub, au reggae et à la drum'n'bass. Dans un autre registre, on pense parfois aux injustement méconnus AR Kane et Long Fin Killie, deux groupes qui tentèrent de redonner le goût du risque au rock indépendant. Chez des musiciens moins accomplis, ce genre de mélange pourrait aboutir à un éprouvant salmigondis, mais on sent que les DLGZ se sont posé les bonnes questions sur la construction et la dynamique de leurs morceaux, souvent composés de plusieurs mouvements (le disque se présente comme un "maxi 5 titres", mais compte onze plages et dure près d'une heure). Pas de longues dérives hasardeuses ou d'épate facile, donc, mais un enchaînement fluide de passages aux ambiances très contrastées, tantôt contemplatives à la façon du label ECM, tantôt chaloupées et hypnotiques (avec une subtilité qu'on ne retrouve pas toujours chez les groupes de dub français), parfois plus agressives. Au vu du caractère très abouti de cette démo, on peut prédire un bel avenir à ces Nordistes à l'esprit grand ouvert.

TURZI - Made Under AuthorityTURZI - Made Under Authority
(Record Makers / Discograph)

Turzi, c'est pour l'essentiel Romain Turzi, jeune musicien affilié au vivier versaillais - son premier mini-album instrumental sort d'ailleurs sur Record Makers, le label de Air. Là où ses collègues privilégient une conception plutôt ludique et légère de l'electro, lui préfère explorer des territoires plus sombres et obsessionnels, parfois cachés derrière des titres fantaisistes ("Jesus Has No Place on the Dancefloor"). Apparemment féru de krautrock (l'un de ses groupes fétiches est Brainticket, bande de fondus suisses auteurs de quelques recommandables albums-trips au début des années 70) et de psychédélisme (selon le site de son label, il se serait produit au même programme que Red Krayola sur un peu vraisemblable campus Roky Erickson à Austin !), Turzi joue sur la répétition, les rythmiques métronomiques à la Neu ! et la dilatation des sons pour plonger l'auditeur bien disposé dans un état de transe inquiète. Il s'agit avant tout d'un travail de studio, mais réalisé avec de véritables musiciens, réunis sous le nom Reich IV (rassurez-vous, c'est en hommage au morceau " IV Organs " de Steve Reich...). " Made Under Authority " doit donc autant, sinon plus, à une certaine énergie primale du rock (cf. l'interview top destroy sur le site de Record Makers) qu'aux manipulations digitales de l'ère moderne. Le séquençage du disque renvoie d'ailleurs clairement au vinyle : cinq morceaux en un quart d'heure, puis un dernier de 16 minutes, hanté par les fantômes du Floyd et d'un certain rock allemand. Planant et intrigant.

BRUNO FLEUTELOT - [ozo viv]BRUNO FLEUTELOT - [ozo viv]
(Site)

Strasbourgeois installé à Genève, Bruno Fleutelot formait avec Philippe Saucourt le duo français Oboken, dont la musique ambitieuse, mêlant sonorités acoustiques et électroniques à la manière du Suisse Polar, méritait mieux que l'indifférence polie qu'elle a rencontrée. A l'évidence, ce n'est pas ce disque solo essentiellement instrumental (à télécharger ou à commander directement à l'auteur) qui va sortir Fleutelot de l'anonymat, tant la musique qu'il contient semble chanter dans un murmure les grandeurs de l'effacement. Particulièrement austère, la première plage évoque les minimalistes américains (LaMonte Young, Tony Conrad...) et la musique électro-acoustique, avec ses bourdonnements, ses sons sourds et lointains et ses étranges crissements épars. Une guitare nous ramène ensuite vers des territoires un peu plus familiers - on distingue même quelques suites d'accords, notamment sur le dernier morceau -, mais la musique semble toujours flotter dans le liquide amniotique. On pense à certains projets de Sylvain Chauveau (samplé par Oboken sur leur dernier album) ou aux derniers albums de Labradford, aboutissements d'un processus radical d'épurement sonore. Pas vraiment le disque à passer lors d'une soirée entre amis - et encore moins indiqué pour un long trajet en voiture -, "[ozo viv]" semble plutôt destiné à accompagner des installations d'art contemporain, ou vos séances de méditation. Une œuvre exigeante qui ne révélera ses beautés qu'aux auditeurs patients.

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